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La fabrique des études scientifiques

A l’intérieur du centre de recherche de l'industriel de l'agroalimentaire, Nestlé, à Lausanne en Suisse : ©AP Photo/John Heilprin
A l’intérieur du centre de recherche de l'industriel de l'agroalimentaire, Nestlé, à Lausanne en Suisse : ©AP Photo/John Heilprin

Dans le domaine de l'alimentation et de la santé, les études scientifiques foisonnent. Noyés sous un flot d'informations, les citoyens ne savent plus à quels résultats se fier. Comment expliquer cette profusion de publications, parfois contradictoires ? Éléments de réponses. 

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Boire trois à cinq tasses de café par jour pourrait avoir des effets protecteurs contre les maladies cardiovasculaires ou Alzheimer. Telle est la conclusion rendue en février 2015 par un comité d'experts américains. Pourtant, trois mois plus tard, l'Agence européenne pour la Sécurité des Aliments (EFSA), elle, mettait en garde : consommer plus de quatre expressos par jour provoquerait... des maladies cardiovasculaires.

Qui dit vrai, qui dit faux ? Au final, difficile de s'y retrouver et de savoir ce qui est réellement bénéfique pour notre santé. D'autant que l'on ne compte plus les études scientifiques vantant les mérites de tel produit "miracle" ou, au contraire, alertant sur l'impact néfaste de tel autre.

Course à la publication

Comment savoir si l'on peut faire confiance aux études scientifiques ? "C'est la question que je me pose tous les jours en tant que chercheur", confie à TV5MONDE le toxicologue belge, Alfred Bernard. "Il y a quelques mois, poursuit-il, un chercheur très connu, Richard Horton (rédacteur en chef de The Lancet, une prestigieuse revue scientifique médicale britannique) affirmait que la moitié des études scientifiques, dans le domaine médical, en particulier, ne sont pas fausses mais... ne sont pas correctes. De plus en plus d'études sont mal conduites, ne donnent pas de conclusions fiables et, finalement, créent la confusion". Une situation inquiétante, qui serait en train de s'accentuer pour plusieurs raisons. 

Pour le toxicologue, la cause est d'abord à chercher du côté de "la pression de publication"qui pèse de manière croissante sur les scientifiques. "Il faut pratiquement publier pour survivre, et ce à tous les niveaux : lorsque l'on est étudiant en thèse, lorsque l'on veut trouver un job ou que l'on veut garder son job et obtenir des subventions", souligne le scientifique. 

Une loi du "publish or perish", publier ou périr, qui a des effets collatéraux. Pour passer en tête dans la course à la publication dans les grandes revues et doper leurs carrières, les chercheurs sont incités à publier rapidement. Mais pour montrer qu'ils avancent bien dans leurs recherches et qu'ils sont en mesure de présenter des chiffres "idéaux", certains sont tentés de faire des raccourcis, ou pire, de "manipuler" certaines données. A l'image de la star de la biologie végétale, le Français Olivier le Voinnet, sanctionné en juillet dernier par le CNRS (Centre national français de la recherche scientifique).

Dans un laboratoire de santé publique de Seattle, aux Etats-Unis, février 2015©AP Photo/Ted S. Warren<br />
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Dans un laboratoire de santé publique de Seattle, aux Etats-Unis, février 2015©AP Photo/Ted S. Warren

En bref, un phénomène qui pousserait davantage à la rapidité qu'à la qualité et qui serait d'autant plus aigu que la recherche s'est mondialisée. Aujourd'hui, "Vous avez de plus en plus de chercheurs et, au fond, de moins en moins de moyens pour la recherche. Ce qui aboutit à un phénomène de publication plus que discutable", déplore Alfred Bernard.

Parallèlement à cette course effrénée émerge un autre "phénomène pervers" : l'explosion des journaux scientifiques en ligne. Des journaux payants, publiés uniquement sur le web, qui sont à la recherche de toujours plus d'études pour alimenter leur site. Résultat :"On est en train d'abaisser la norme des qualités de publication. Et au bout du compte, ces journaux online publient des études qui ne devraient pas l'être".

Conflits d'intérêts

Depuis plusieurs années, les liens d'intérêts noués entre scientifiques et industriels sont également pointés du doigt, en particulier au sein des agences de sécurité alimentaire. L’EFSA (Autorité européenne de la sécurité des Aliments), par exemple, a essuyé de nombreuses critiques, entre autres, de la part du Parlement européen et de la Cour des Comptes européennes. Dans un rapport de 2012, cette dernière a mis en évidence"une gestion inappropriée des conflits d’intérêts" et a établi des liens directs entre certains experts de l'agence et le monde de l'industrie. Si, depuis, des efforts ont été réalisés, un rapport de l'ONG Corporate Europe Observatory (Observatoire de l'Europe des industrielle, CEO), publié fin 2013, a toutefois conclu que près de 60% des membres des groupes de travail de l'EFSA étaient en situation de conflit d'intérêts.

Pour Marc Tarabella, député européen socialiste belge, en charge de la protection des consommateurs : "Une fois que l'expert travaille pour l'EFSA, sa priorité, à travers son analyse scientifique, doit être le citoyen européen et non pas les lobbies, ou les industries agro alimentaires (...) C'est pour cela qu'avec mon collègue José Bové, nous avons dénoncé les problèmes quant au casting de la direction de l'EFSA de l'époque. Madame Bánáti (​présidente du conseil d'administration de l'Autorité européenne pour la sécurité des aliments entre 2010 et 2012, ndlr), qui a démissionné depuis, venait d'un des plus grands groupes agroalimentaires et avait 'omis' de le mettre sur son cv en ligne sur le site européen", explique-t-il à TV5monde.

Le parlement européen de Bruxelles, en Belgique. En 2010, le Parlement a ajourné son approbation des comptes de l’EMA (Agence du médicament) et de l’EFSA (Autorité européenne de Sécurité alimentaire), en partie à cause "d'<em>une gestion insatisfaisante des conflits d’intérêts". </em>©AP Photo/Geert Vanden Wijngaert 
Le parlement européen de Bruxelles, en Belgique. En 2010, le Parlement a ajourné son approbation des comptes de l’EMA (Agence du médicament) et de l’EFSA (Autorité européenne de Sécurité alimentaire), en partie à cause "d'une gestion insatisfaisante des conflits d’intérêts". ©AP Photo/Geert Vanden Wijngaert 

A titre d'exemple, l'eurodéputé cite le cas "symbolique" des études sur les OGM, "restées trop longtemps aux mains des multinationales, motivées essentiellement par l’appât du gain et la promotion des monocultures, et ce au détriment de la sécurité alimentaire du citoyen et de la biodiversité." Il décrit également une opposition binaire où "à chaque étude mettant au pilori les OGM, une contre étude annonce le contraire dans les semaines qui suivent : un affrontement  pro/anti OGM dont le consommateur est depuis le début le grand perdant."

Dans ce contexte, "c'est donc à l'Europe et à la Commission européenne de prendre les choses en main, en particulier à travers son agence de sécurité alimentaire". La conduite des études scientifiques devant, selon lui, impérativement passer par des organes européens totalement indépendants"afin que l'on sache si 500 millions de consommateurs européens se font empoisonner au quotidien ou si toutes ces polémiques ne sont que du vent ! Une recherche publique et neutre est indispensable !", conclut-il.

Dans un article du journal Le Monde, L'EFSA, souligne, pour sa part, que les scientifiques sans aucune relation avec l'industrie se font de plus en plus "rares"."Les politiques européennes de recherche encouragent et parfois contraignent les chercheurs du secteur public à travailler avec le secteur privé pour financer leurs recherches et promouvoir le transfert du savoir et de ses applications", explique-t-elle.

Ce manque est-il dû au fait que les experts, membres du comité scientifique et des panels de l'EFSA, ne sont pas salariés de l'agence ? C'est en tout cas le point de vue de l'ONG CEO. "C'est une question importante que soulève le CEO, relève dans l'article l'ex eurodéputée centriste Corinne Lepage. Il est tout à fait anormal que l'expertise publique ne soit pas rémunérée, ni valorisée dans la carrière d'un scientifique. La situation actuelle conduit à se poser la question de l'intérêt qu'il peut y avoir à se porter candidat comme expert à l'EFSA."

Le toxicologue belge, nous invite, par ailleurs, à nous interroger sur le phénomène du "networking", du travail en réseau, qui s'est renforcé au niveau européen et qui, selon lui, a conduit à une situation où "les scientifiques s'évaluent mutuellement et ont tendance à accepter les publications de leurs amis qui eux-même acceptent... leurs propres publications".

Vigilance accrue

Pour regagner en crédibilité et restaurer la confiance avec le public, scientifiques et politiques s'organisent pour rendre le système d'évaluation plus fiable. "Plusieurs mesures sont actuellement prises, s'enthousiasme le toxicologue. Les grandes revues sont de plus en plus vigilantes avec les publications qui sont soumises. On exige de plus des bases de données initiales. (...) Les scientifiques s'engagent à publier les données brutes pour s'assurer que l'analyse et l'interprétation qui en est faite est correcte."

Capture d'écran du site Internet de PubPeer, un forum ouvert et anonyme de "<em>vérification</em>" des productions scientifiques dèja publiées. 
Capture d'écran du site Internet de PubPeer, un forum ouvert et anonyme de "vérification" des productions scientifiques dèja publiées. 


D'autres systèmes de garde-fou se mettent en place sur le web. A l'instar de PubPeer. Créé en 2012, ce forum ouvert et anonyme "vérifie" les articles scientifiques déjà publiés. Un moyen pour certains de remédier aux failles parfois constatées dans le système d'évaluation par les pairs (c'est-à-dire l'évaluation d'un article par plusieurs scientifiques avant publication dans une revue). Si le côté anonyme ne fait pas l'unanimité, depuis son lancement, PubPeer a cependant contribué à la "correction ou à la rétractation" de plusieurs articles. Un autre site, ResearchGate avait lui aussi permis de mettre en évidence des "tricheries".

Quid de l'indépendance des experts ? "Dans le domaine des risques alimentaires et environnementaux, les scientifiques scrutent avec beaucoup de précision les CV pour éviter tout conflit d'intérêt. Dans les universités et dans pas mal d'institutions, des comités d'éthiques, de vigilance et de déontologie sont là pour s'assurer que les scientifiques travaillent correctement", précise Alfred Bernard.

Côté politique aussi, les lignes bougent. "En matière de sécurité alimentaire, l'Europe a oeuvré ces dernières années à ce que le consommateur soit nettement mieux informé et de manière beaucoup plus uniforme. Les ingrédients principaux, la provenance, les allergènes sont à présent mentionnés de manière claire et précise, le niveau de traçabilité a aussi nettement augmenté", rappelle l'eurodéputé. Lui et d'autres restent mobilisés afin "d'améliorer la méthode d’évaluation des risques par l’EFSA et la transparence accrue de la procédure d’interdiction".  Mais, insiste-t-il : "pour une crédibilité restaurée de cet organisme, la transparence totale et l'intégrité doivent être respectées sans la moindre entorse".

Un secret d'affaires qui dérange

Elise Lucet / capture d'écran de la pétition "<em>Ne laissons pas les entreprises dicter l'info - Stop à la directive secret des affaires !</em>"
Elise Lucet / capture d'écran de la pétition "Ne laissons pas les entreprises dicter l'info - Stop à la directive secret des affaires !"
Depuis plusieurs mois la polémique enfle autour de la proposition de directive européenne sur "l’obtention, la divulgation et l’utilisation illicite de secrets d’affaires". A première vue, l'objectif affiché semble tout à fait louable : protéger l’innovation et l’industrie européenne contre "l’espionnage industriel et la concurrence déloyale". Sauf qu'à y regarder de plus près le "secret d'affaires" pourrait avoir une toute autre portée…
 
Selon certaines ONG, le manque de précision dans la définition de ce que revêt "le secret d'affaires", pourrait permettre aux industriels de maintenir confidentiel l'impact potentiellement nocif de leur produits sur la santé ou l'environnement. Les essais cliniques réalisés par l’industrie pharmaceutique afin de tester la toxicité des médicaments pourraient, par exemple, être classé "top secret ". De même rien n’est dit sur l'obligation de communiquer sur les produits dangereux contenus dans les plastiques ou les vêtements.
 
Mais ce n’est pas tout, la proposition permettrait aussi à l’industrie de poursuivre devant les tribunaux tous ceux qui auront "divulgué, obtenu ou utilisé des informations qualifiées comme secret d’affaires ". Seuls les juges pourraient alors apprécier, à l’issue d’un procès, si l’information constitue un " secret "ou non. Une proposition qui, par effet de ricochet, impacterait donc aussi les journalistes et les lanceurs d’alerte. "Si une source ou un journaliste « viole » ce  « secret des affaires », des sommes colossales pourraient lui être réclamées (...) On pourrait même assister à des peines de prison dans certains pays ", s’exclame la journaliste française Elise Lucet.
 
Scandalisée par les effets potentiels d'une telle disposition, la journaliste a, en juin dernier, lancé une pétition en ligne qui à ce jour a obtenu quelque 450 000 signatures. Des pétitions similaires ont également été initiées dans d’autres pays européens. Et un appel à la mobilisation contre la directive a aussi été fait par des syndicats français, européens, l’Association européenne des Droits humains ou encore Julian Assange, fondateur de Wikileaks.
Rien ne va plus au Royaume de Belgique, une récente étude de l'EFSA a mis en garde contre les risques pour la santé de la... frite. Plus précisément, contre l'acrylamide présente dans les frites ou les tartines grillées et qui provoquerait des cancers. La frite est-elle vraiment dangereuse ? Réponse avec le toxicologue belge, Alfred Bernard, invité du Grand Angle de TV5MONDE.