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La faim ? “Un scandale absolu de notre siècle » pour Jean Ziegler

Cette année, la Journée mondiale de l'alimentation a pour thème les systèmes alimentaires durables. Comment nourrir tout le monde durablement quand 842 millions de personnes meurent chaque année, faute d'alimentation suffisante ? Pourquoi la situation ne s'améliore-t-elle pas ? Quelles sont les décisions à prendre pour y palier ? Entretien avec Jean Ziegler, auteur du livre Destruction massive, géopolitique de la faim, et membre du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU.

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Jean Ziegler / Photo AFP
Jean Ziegler / Photo AFP
Peut-on encore dire aujourd’hui, en 2013, que la faim reste un fléau mondial ?

C’est le scandale absolu de notre siècle. Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de  10 ans meurt de faim. 57 000 personnes meurent de faim tous les jours et près de 900 millions de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées, selon les chiffres de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture).

Dans le même rapport sur l’insécurité alimentaire, la FAO dit que l’agriculture mondiale dans l’étape actuelle de son développement pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’être humains. Nous sommes un peu plus de 7 milliards, donc presque le double de l’humanité pourrait être nourrie normalement. Conclusion : au moment où nous nous parlons, il n’y a plus aucune fatalité. Il y en a eu par le passé mais aujourd’hui, il n’y a plus aucun manque objectif. Alors un enfant qui meurt de faim au moment où nous discutons est assassiné.

© thinkstock.
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Avec le développement de l’agriculture et le gâchis par ailleurs qui existe, pourquoi connaît-on encore la faim dans le monde ?

Il faut dire que tous  les mécanismes meurtriers sont faits de mains d’hommes et peuvent être brisés par des hommes, par la mobilisation populaire. Un de ces mécanismes meurtriers est la spéculation boursière sur  les matières premières agricoles, essentiellement la nourriture de base (maïs, riz et blé). C’est la spéculation boursière qui par les hedge funds (fonds d'investissements, ndlr) notamment - tout à fait légal -  fait exploser les prix sur le marché mondial.
Dans les bidonvilles du monde, où vit un milliard de personnes avec très peu d’argent, les mères doivent acheter la nourriture. Mais elles ne peuvent plus tout simplement acheter et les enfants meurent. Selon la FAO, le prix du marché mondial du blé, du riz, du maïs ont plus que doublé ces 10 dernières années.

Deuxième mécanisme : les agrocarburants. L’année dernière pour des raisons climatiques, les États-Unis, plus grand producteur d’agrocarburants, ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé pour en faire du bio éthanol et du bio diesel pour réduire leur facture d’importation du pétrole.  Brûler des millions de tonnes de nourriture pour en faire des agrocarburants, quelques soient les  arguments  de protection du climat, c’est un crime contre l’humanité.
Et je pourrais vous donner d’autres exemples mécanismes meurtriers.

Photo AFP
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Le thème de la Journée mondiale de l’alimentation 2013 est « des systèmes alimentaires durables au service de la sécurité alimentaire et de la nutrition ». Qu’entend-on par « système alimentaire durable » et comment peut-on y parvenir ? 

En Afrique, au prorata du nombre d’habitants, c’est le continent le plus frappé par la faim. 35,2% soit plus du tiers du milliard d’Africains sont en permanence gravement sous-alimentés. Et la courbe monte. L’année dernière les 54 États africains ont importé pour 24 milliards de dollars de nourriture. Pourquoi ce continent peu peuplé abritant des civilisations paysannes formidables est-il incapable de se nourrir ? Parce que la plupart des États sont surendettés. Ils n’ont pas la capacité d’investir dans l’agriculture. Et donc, la productivité est très très basse. Donc il faut rayer la dette extérieure des pays les plus pauvres pour leur donner la possibilité d’investir dans l’agriculture.
L’Union africaine (UA), par exemple, a fait un sommet consacré à la sécurité alimentaire c’est-à-dire à l’autosuffisance alimentaire des États au Mozambique en 2003. L’UA a dit que désormais 10% de leur budget national doit être accordé à l’agriculture, aux semences, aux investissements agricoles. Dix ans plus tard, sur les 54 pays qui font partis de l’UA, huit seulement ont atteint ce but.
Il faut une  insurrection des consciences en Occident pour interdire la spéculation sur les aliments, le dumping agricole de l’Union européenne qui ruine les agricultures africaines. Il faut aussi obtenir que la dette extérieure des pays les plus pauvres soit annulée pour qu’ils aient enfin un peu d’argent afin d’investir dans les engrais, l’irrigation, les animaux de traits, les semences sélectionnées, etc.

photo AFP
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Le vol de terres agricoles  est-il un obstacle à ce système alimentaire durable ?

Tout à fait. L’année dernière, 41 millions d’hectares ont été retirés aux paysans africains par les Émirats, les hedge funds, etc. Ces paysans chassés dans les bidonvilles de leurs capitales vont vers la mort.

Est-ce possible aujourd’hui d’assurer la sécurité alimentaire et la nutrition pour tous?

Oui, bien sûr que ce serait possible. Mais c’est le contraire qui se passe.  Dans les buts du millénaire, les nations du monde ont décidé en 2000 de réduire de moitié les victimes de la faim à l’horizon de 2015. Ce qui se passe, c’est que la faim augmente au lieu de diminuer pour les raisons évoquées plus haut.

Vous qui siégez dans de grandes instances qui côtoyez des chefs d’Etats, sont-ils à l’écoute réellement de ces préoccupations, eux qui ont en main les rênes ?


Ils n’ont pas les rênes en main parce que 85% de la nourriture commercialisée dans le monde est contrôlée par 10  sociétés transcontinentales privées.
Dreifuss products 31,8% du riz, l’Américain Cargill 28% du blé l’année dernière.
On est confronté à la dictature mondiale des cartels agro-alimentaires. Beaucoup d’Etats africains sont trop faibles pour les affronter.

Définition de “Sous-alimentation“

Insuffisante quantité d'apport alimentaire pendant une longue période qui provoque des troubles organisques ou fonctionnels.

La faim dans le monde en chiffres

842 millions de personnes sont sous-alimentées dans le monde soit 1 personne sur 8 sur la période 2011-2013. Ce chiffre est en baisse de 17% depuis 23 ans.

Seize pays
restent en situation de sous-nutrition dont 9 pays en Afrique subsaharienne.

Un tiers de la production alimentaire mondiale est gaspillée, soit 1,3 milliards de tonnes pas an.

(source FAO)


Carte de la sous-nutrition en 2012 (chiffres en %)

(source FAO)
(source FAO)

Variation du prix des aliments par région

(source FAO)
(source FAO)