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La gauche pacifiste israélienne a-t-elle perdu la bataille ?

Face à B. Netanyahu, aucun discours alternatif ne parvient à se faire entendre.
Face à B. Netanyahu, aucun discours alternatif ne parvient à se faire entendre.

Depuis le début de l'opération "pilier de défense", aucune personnalité politique ou intellectuelle n'élève la voix, comme si défendre la paix n'était plus au goût du jour en Israël. Comme si la gauche pacifiste israélienne, qui avait su se faire entendre en 2009 lors de l'opération "plomb durci", était aujourd'hui totalement sonnée. Ou bien se serait-elle ralliée à une forme de résignation, face à une opinion de plus en plus favorable à la méthode forte ?

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Pompier éteignant le véhicule d'Ahmaed Jaabari après sa destruction par l'armée israélienne (AFP)
Pompier éteignant le véhicule d'Ahmaed Jaabari après sa destruction par l'armée israélienne (AFP)
Le journal israélien de gauche, Haaretz, connu pour son engagement en faveur de la création d'un Etat palestinien est le seul média à avoir rappelé quelques éléments mettant en cause la parole gouvernementale. L'opération "Pilier de défense" est décrite depuis le départ par la presse israélienne comme une riposte à des attaques du Hamas et l'élimination d'un "chef terroriste" de la branche militaire du mouvement, une forme de représailles à ces attaques. Pour le journaliste et rédacteur en chef d'Haaretz, Aluf Benn, cette version des faits est une fiction qu'il exprime dans un article du 14 novembre dernier :

"Ahmed Jabari était un sous-traitant [d'Israël, NDLR] en charge du maintien de la sécurité d'Israël dans la bande de Gaza. Ce titre semblera sans doute absurde à tous ceux qui, dans les dernières heures, ont entendu Jabari décrit comme un  «ultra-terroriste», «le chef du personnel de la terreur» ou «notre Ben Laden.» Jabari était également partenaire d'Israël dans les négociations pour la libération de Gilad Shalit, c'est lui qui a assuré le bien-être du soldat captif et de sa sécurité, et c'est encore lui qui a permis le retour de Shalit chez lui, l'automne dernier."

Il semble en effet un peu étrange, à la lecture de cet extrait, que celui désigné par Israël pour maintenir le cessez-le-feu soit exécuté et ensuite décrit comme un terroriste de la pire espèce. Le journaliste d'Haaretz explique les raisons de l'assassinat d'Ahmed Jabari, comme une stratégie de la part des autorités israéliennes, stratégie, d'un cynisme confondant si l'on s'accorde à l'analyse d'Aluf Benn :

"Après que Jabari eut été averti ouvertement (Amos Harel et Avi Issacharoff ont rapporté ici en début de semaine que l'assassinat des principaux chefs du Hamas serait renouvelé), il a été exécuté mercredi, par le biais d'un assassinat public, dont Israël s'est hâté d'endosser la responsabilité. Le message était simple et clair : Vous n'avez pas réussi - vous êtes mort. Ou, comme le ministre de la Défense, Ehud Barak, aime à le dire: «Au Moyen-Orient n'y a pas de seconde chance pour les faibles." (…) Lorsque les canons grondent, nous ne voyons que Netanyahou et Barak sur l'écran, et tous les autres politiciens doivent les applaudir."

La gauche pacifiste est perplexe

Dessin de Michel Kichka :  Israel-Gaza Novembre 2012 (le 18/11/12)
Dessin de Michel Kichka : Israel-Gaza Novembre 2012 (le 18/11/12)

Michel Kichka, le caricaturiste israélien, en visite en France pour quelques jours, exprime la complexité de la situation qui produit selon lui une grande perplexité pour les défenseurs d'une résolution pacifique du conflit israélo-palestinien : "Il y a un consensus général pour que cessent les tirs, mais tant qu'il n'y a pas d'opération terrestre, cela reste difficile. Les gens pensent qu'une opération [militaire] musclée doit être lancée, surtout depuis que Tel Aviv est visée : tout le peuple se sent dans un état de guerre vis à vis du Hamas."

Le dessinateur n'est pas dans la même dynamique d'esprit que lors de l'opération "Plomb durci" et estime que "la gauche attend, parce qu'avec Plomb durci il y avait un objectif, celui de libérer le soldat Shalit, et que Plomb durci s'est très mal terminée, les dommages collatéraux ont été terribles. Là, les buts sont plus limités, c'est avant tout une opération pour détruire les bases de missiles de la branche armée du Hamas". Si l'on aborde l'aspect politique du conflit, et l'absence totale de réaction des pacifistes, dont lui-même, Michel Kichka répond avec douceur et fermeté : "Je suis en France depuis 5 jours, je repars demain, et quand je pense à mes petites filles qui subissent les alertes aux roquettes, je ne peux pas accepter que cela continue : il faut que les tirs cessent. La gauche israélienne pouvait dénoncer la politique belliqueuse du gouvernement quand Netanyahu brandissait l'Iran [comme menace], puisque les vrais problèmes étaient ailleurs. Mais aujourd'hui, quand on sait qu'on est bombardés depuis Gaza avec des roquettes de fabrication iranienne, alors on se tait. Je crois que la gauche est perplexe aujourd'hui, elle attend. Et puis les gens de gauche ont des enfants qui sont soldats et qui sont rappelés, les gens se sentent menacés.".

Pour conclure son analyse, le dessinateur pense qu'il y a une stratégie de la part du Hamas, "pour attirer sur lui la compassion internationale, le Hamas se sert des gens, même comme bouclier humain. On ne sait pas grand chose en réalité de ce mouvement. Mais ce qui est certain, c'est qu'avec ces deux mouvements politiques (Hamas et Fatah) en concurrence, la future Palestine n'a pas beaucoup de chances d'exister. La voie militaire n'est pas une bonne chose, mais d'un autre côté, Israël est pris entre deux factions palestiniennes : le Hamas et le Fatah. Tout ça est très compliqué, très difficile aussi."

Si la situation empire…


Ce qui pourrait faire sortir la "gauche pacifiste" de sa réserve semble être malheureusement une intensification du conflit, une escalade militaire menant à encore plus de morts civiles : paradoxe inquiétant de l'attentisme des pacifistes qui semble être pourtant la règle depuis le départ de l'opération "Pilier de défense". Peut-être parce que la situation est différente de celle de 2008-2009, bien plus inquiétante pour Israël, mais aussi par le soutien que le gouvernement compte parmi la population israélienne qui désire avant tout être protégée des tirs du Hamas dirigés vers le sud d'Israël ?

Sur la page Facebook de Jcall (European Jewish Call for Reason, groupe de pression juif européen pacifiste), les commentaires vont bon train, et l'on sent, malgré la lettre ouverte adressée dimanche à Benyamin Netanyahu de dizaines d'intellectuels et d'artistes appelant à un cessez-le-feu pour parvenir à un accord de paix, que la situation actuelle de Gaza fait douter les membres les plus engagés dans un processus pacifique. La propagande tant du côté de "Tsahal" (l'armée israélienne qui diffuse par exemple des messages vidéos rassurants d'une guerre éthique) que du Hamas, n'aide en rien à créer un consensus pacifiste…au sein même du mouvement pacifiste. Les images atroces d'enfants gazaouis victimes des bombardements israéliens alors qu'ils sont en réalité syriens ne peuvent que semer le doute dans les esprits, empêcher d'imaginer un accord avec le Hamas, organisation réputée pour l'instrumentalisation de la population de la bande de Gaza.

Pour Michel Warchawski, journaliste et militant pacifiste israélien, la cause pacifiste est de toute manière réduite à sa plus simple expression depuis plus de 10 ans : "Le mouvement pacifiste large qui pouvait créer des manifestations de centaines de milliers de personnes est terminé depuis août 2000. Le discours mystificateur d'Ehud Barak (alors premier ministre travailliste d'Israël), juste avant la deuxième intifada, a tué le mouvement pacifiste qui a dit, "on s'est trompés, la droite a eu raison". Pour le militant, si il a y encore une gauche pacifiste en Israël, "elle est très réduite, et les manifestants indignés contre la politique de Netanyahu ont toujours bien souligné qu'ils étaient un mouvement social et pas politique".

84% de la population d'Israël soutient l'opération militaire "Pilier de défense", et il faudrait, dit Michel Warchawski, "que le prix à payer pour Israël, c'est triste à dire, soit plus fort. Là, il y aurait peut-être une réaction de la gauche pacifiste. Mais je n'y crois pas, et elle serait de toute manière de faible ampleur…".