La Grèce dans le chantage au chaos

Caryatides (Acropole, Athènes)
Caryatides (Acropole, Athènes)

Le Parlement grec a échoué mercredi soir, comme prévu, à rassembler 200 voix sur 300 sur le nom du candidat à la présidence de la République proposé par le gouvernement, Stavros Dimas, en remplacement de Carolos Papoulias, 85 ans, arrivé au terme de son mandat. Une fonction honorifique, mais la faible majorité dont dispose la coalition au pouvoir, son choix de précipiter l'échéance et le risque que la procédure débouche sur des législatives anticipées plonge le pays dans une nouvelle crise politique et financière, où la peur est ouvertement instrumentalisée.

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Létal

[Mise à jour le 17 décembre 20h30 TU]

Ce n'est plus de l'ingérence, c'est une euro-croisade ouverte, avec la peur pour argument. L'ennemi public, en l'espèce, n'est pas un groupe terroriste, mais la très modestement radicale formation de la gauche grecque Syriza, en tête dans les sondages pour d’hypothétiques élections législatives anticipées. Nouveau président de la Commission européenne mais politique rodé, Jean-Claude Juncker n'est pas très content de cette éventualité, et il l'a fait savoir la semaine dernière à la télévision autrichienne : il « n'aimerait pas que des forces extrêmes arrivent au pouvoir » et « préfère revoir des visages familiers en janvier ». Familiers socialistes ou familiers conservateurs ? En Grèce, les deux se partagent le pouvoir ; aujourd’hui, c'est le tour des seconds de diriger le pays. Celui qui gouverna pendant dix-neuf ans le Grand Duché de Luxembourg et son modèle fiscal ne précise pas son choix.

Dépêché cette semaine à Athènes, le Commissaire à l’Économie Pierre Moscovici déclare qu’il ne se « mêlera pas de politique » … mais il confirme le vœu décidément insistant de l'exécutif européen : voir la Grèce « continuer dans la voie de la restructuration et du développement », chemin, donc, apolitique. Avec qui ? Celui qui arpente depuis trente ans la direction du Parti socialiste français ne le dit pas non plus mais il indique que, comme président de la République hellène, l'ex-collaborateur de la Banque mondiale et vice-président de la « Nouvelle démocratie » de droite au pouvoir, Stavros Dimas, candidat du gouvernement, fait l'affaire. C'est un « homme bien », précise « Mosco » au quotidien d'Athènes conservateur « Kathimerini ». Sa désignation lancerait « un signal fort à l'Europe », avait déjà révélé une porte-parole de la Commission, Annika Breidthardt. Car si la Constitution grecque ne réserve qu'un rôle honorifique au président de la République, sa désignation se trouve aujourd’hui au cœur – ou au prétexte - de la crise politique déclenchée par … le gouvernement.

Va-tout

Le président de la République sortant Carolos Papoulias (Wikicommons)
Le président de la République sortant Carolos Papoulias (Wikicommons)

Le 8 décembre dernier, celui-ci annonce sans préavis l’avancée de deux mois du calendrier d'élection – par le parlement - du successeur de l'actuel président de la République Carolos Papoulias, 85 ans, parvenu près du terme de son mandat : premier tour le 17 décembre, second le 23 et troisième et dernier le 29 décembre. Soutenu par 155 députés sur 300, le gouvernement n'a quasiment aucune chance de faire élire son candidat aux deux premiers tours, où 200 "oui" sont nécessaires. Il doit en dénicher 25 pour obtenir les 180 votes favorables requis au troisième tour et c’est loin d’être gagné : il n'en a rassemblé que 160 à ce premier tour du 17 décembre. Or, un échec dans ce processus entraînerait mécaniquement la dissolution du Parlement et des législatives anticipées à risques. Pourquoi, alors, cette hâte ?

Parce que la situation de la coalition au pouvoir (Nouvelle démocratie de droite – PASOK socialiste) dirigée par le Premier ministre conservateur Antonis Samaras n'est pas excellente et que, surtout, le temps ne joue guère en sa faveur. Disposant d'une majorité précaire, sa marge de manœuvre diminue. Tout en célébrant publiquement les mérites de la Grèce et le succès - sinon la fin - de ses sacrifices, les créanciers manifestent à nouveau leur impatience. Ils n’ont pas approuvé les dernier budget et l’Union européenne a suspendu le versement de sa dernière tranche d’aide de 1,8 milliards d’euros. Les sondages, parallèlement, se multiplient qui donnent, en cas de scrutin une majorité relative croissante – 30 à 35 % des voix – à la gauche radicale menée par le mouvement « Syriza ».

Si celui-ci demeure hostile aux purges dictées par la Troïka (Fonds monétaire international, Commission européenne, Banque centrale européenne), il n’est plus un club gauchiste de témoignage mais un parti désormais blanchi par quelques batailles électorales et gère, entre autres, la région Attique. Réclamant des législatives anticipées, il se dit prêt à gouverner et propose la constitution sous sa direction d'un « gouvernement de salut national en 2015 ».

Tel n'est pas, on le devine, le souhait des bailleurs de fonds, soucieux par dessus tout de la continuité des politiques engagées par la coalition au pouvoir. Nombre de commentateurs grecs soupçonnent leur influence et celle de la Troïka dans la précipitation des événements, qui apparaît comme un coup politique - osé mais jouable - à l'adresse des parlementaires actuels sommés de s'incliner ou, à défaut, des électeurs d'un éventuel scrutin, par électrochoc doublé d’un chantage au chaos … polyphonique.

“La peur et le salut“

Alexis Tsipras, député d'Athènes et président de Syriza (Photo Wikipedia)
Alexis Tsipras, député d'Athènes et président de Syriza (Photo Wikipedia)

Les délais étant rapprochés, l’heure n’est plus aux subtilités argumentaires ni à la délicatesse des moyens. Le président de Syriza Alexis Tsipras a relevé l'emploi du mot « peur » à quinze reprise dans une tribune du Premier ministre parue dans le journal « Real News » et au titre explicite : « la vérité, la peur et le salut ». Plus persuasive encore que les accents bibliques, la finance lui fait écho. Agitant le spectre du « retour d'une possibilité de sortie de l'euro », des analystes de la banque Berenberg qualifient publiquement de « potentiellement létal » - vocabulaire de la guerre ou du terrorisme - le risque induit par l'incertitude politique.

Joignant un début d'exécution à la menace, la « main invisible des marchés » a fait dévisser de 20 % en une semaine la bourse d'Athènes, propageant – malgré le faible poids relatif international et la familiarité de la dette grecque – l’effet de panique sur l'ensemble des places européennes. Le gouverneur de la Banque de Grèce, Yannis Stournaras, avertit que « la crise des derniers jours prend maintenant des dimensions sérieuses, que les liquidités sur le marché diminuent rapidement ».

Que l'affolement ait été déclenché par le gouvernement lui-même et alimenté sciemment par des cris d'acteurs financiers ou politiques interroge la morale immanente mais n’ôte rien à son effet, au moins à court terme. Les sondages miraculeux apparaissent, soulignant la crainte de 58 % des Grecs que des élections anticipées mettent « en danger la marche du pays » (contre 39 % d’une opinion inverse)(1). Mieux : l'écart entre la Nouvelle démocratie et Syriza (le PASOK ayant perdu l'essentiel de son crédit) s'est subitement réduit de trois points.

Il reste encore pourtant à ce dernier trois points d’avance. La marge de retard du pouvoir sortant demeure donc préoccupante pour lui, d’autant que l'argument du chaos – déjà brandi dans le passé - risque malgré tout de s’émousser au fil des jours au sein d’une population inquiète, certes, mais aussi exaspérée, et peu confiante dans le verbe de ses dirigeants. L'échec essuyé au Parlement lors de ce premier tour de l'élection présidentielle montre que l'arme de la peur n'est pas absolue.



(1) Sondage "Interview"

Le Parlement grec échoue à élire un chef d'Etat dès le 1er tour

16.12.2014AFP
Le Parlement grec a échoué mercredi soir, comme prévu, à rassembler 200 voix sur 300 sur le nom du candidat à la présidence de la République proposé par le gouvernement, Stavros Dimas, a annoncé le président de l'Assemblée.

Selon le décompte officiel, "au total 295 députés ont voté, cinq étaient absents, 160 ont voté en faveur de M. Dimas et 135 contre", a annoncé Evangelos Meimarakis. Stavros Dimas, ex-Commissaire européen et cadre de la droite, était le seul candidat.

Le gouvernement de coalition droite-socialistes, qui dispose de 155 députés, n'a donc pas atteint au premier tour les 165 voix espérées officieusement, réalisant même le minimum attendu par les observateurs.

Deux autres tours sont prévus les 23 et 29 décembre mais s'ils s'avèrent infructueux, des législatives anticipées devraient être convoquées, un scrutin à haut risque pour le gouvernement, le parti de gauche radicale Syriza étant favori des sondages.

Cette élection est observée avec attention à Bruxelles et dans les principales capitales européennes, où le programme du Syriza, suscite des réserves.

La confrontation verbale entre le Premier ministre conservateur Antonis Samaras et Alexis Tsipras, chef du Syriza, a atteint le niveau maximal ces derniers jours.

Antonis Samaras a brandi le spectre de la sortie de la Grèce de l'euro en cas d'une victoire du Syriza en estimant que le vote en faveur de Stavros Dimas était "un choix pour éviter une aventure politique qui pourrait s'avérer fatale à l'évolution européenne du pays".

De son côté, Alexis Tsipras a qualifié dimanche Antonis Samaras de "Premier ministre du chaos" en indiquant qu'il était capable de "mettre en scène une fuite des capitaux" pour attiser la peur des électeurs.

Le gouvernement ne s'attend pas à l'élection d'un président avant le troisième tour, le 29 décembre, un vote qui requiert une majorité abaissée à 180 députés. Il compte sur les députés indépendants et les alliances avec certains parlementaires.

Le vice-premier ministre Evangélos Vénizelos, chef des socialistes Pasok, a appelé "au consensus des députés du camp démocratique".

"Nous avançons jusqu'au troisième tour(...) en tentant de se rapprocher des partis du camp démocratique, conclure la négociation avec les créanciers; les élections (générales) seraient nuisibles aux intérêts grecs", a-t-il dit lors d'un discours mercredi devant son groupe parlementaire.