La Grèce exsangue bazarde (aussi) son littoral

Littoral de Paros, dans les Cyclades, l'un de ceux menacé par les privatisations (photo AK)
Littoral de Paros, dans les Cyclades, l'un de ceux menacé par les privatisations (photo AK)

« La mer a son pays : la Grèce », disait joliment naguère un slogan touristique. Aujourd'hui, les deux sont partiellement à vendre. Alors que son gouvernement annonce un peu vite une sortie de la crise, la dette du pays continue de croître en valeur relative. Après les cures d'austérité dévastatrices de l'aveu même du FMI, l'heure est à l'accélération de la privatisation du patrimoine, littoral compris, l'un des rares de la Méditerranée jusqu'alors relativement préservé du bétonnage.

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Marché

Généralement, sur les îles, il y a plusieurs grandes plages. Mais à Heraklia, dans les petites Cyclades, il n y en a qu'une : c'est To Libadi. Une magnifique plage de sable très fin avec, tout au bout, un coin naturiste, quelques arbres qui donnent de l'ombre, une eau incroyablement bleue, très peu profonde idéale pour les enfants ou les nageurs paresseux.

Heraklia est le paradis de ceux et celles qui fuient les clubs bruyants, les plages aménagées et les bars et qui rêvent juste de silence, de soleil et longues baignades tranquilles. Ce bonheur sur terre est désormais menacé et Melpomeni Balsami, conseillère municipale, est bouleversée. Le Taiped, l’Agence chargée des privatisations, a mis en vente To Libadi avec 109 autres plages dans tout le pays. « Ceux qui viennent ici sont ceux qui n'ont pas envie d'aller dans les grandes Cyclades, s'indigne t-elle. Ce sont des gens qui veulent juste être tranquilles. Cette tranquillité est notre mode de vie. S’il construisent un grand complexe hôtelier, comme on le dit, pour nous, c’est foutu. » 

Opacité

Paros, dans les Cyclades (photo AK)
Paros, dans les Cyclades (photo AK)

Comme plus de 200.000  personnes à travers le monde, elle a signé l’une des trois pétitions qui circulent actuellement sur le net. « Toute notre vie, on s'est baigné, on a pêché, on vit encore maintenant sur cette plage et, du jour au lendemain, on nous la prend pour la donner à des investisseurs ? Ils sont devenus fous ! Et nos enfants, ils auront quoi comme héritage ? ». « On ne se laissera pas faire » martèle de son coté Petros Petrou,  homme d’affaire de la région qui croit savoir que la plage et plusieurs hectares aux alentours sont destinés à être loués pour 99 ans. « On a reçu cette plage et tout cet environnement de rêve de nos pères et grands pères. C'est un don de Dieu, on doit le préserver et le transmettre tel quel à nos enfants et petits-enfants ».

Se lamenter, c'est bien ; agir, c'est mieux. Georgos Beronis, agent immobilier à Naxos, la grande île toute proche, a l'esprit pratique. Il a essayé d’avoir plus de renseignements auprès du Taipeddans le but qu’une coopérative d’insulaires achète To Libadi et coupe court à tout investissement néfaste. « Ils ont refusé de me donner le moindre renseignement », tonne-t il. « Le jeu est truqué d’avance ! ». 

La même chose est arrivée aux mairies qui ont voulu racheter la Générale des Eaux de Thessalonique en voie de privatisation .Le Taiped, qui n'a de comptes à rendre à personne et que personne ne contrôle, n'a tout simplement pas répondu à leur demande.

Sur la question des plages, sa porte-parole Maria Tsinaridou, jointe par téléphone, se veut pourtant rassurante. « Nous n’avons jamais mis ces plages en vente », affirme–t-elle. « On les a indiquées sur notre site car l’État nous les a transférées et nous y sommes obligés pour des raisons de transparence ».

Loin de rassurer les Grecs, ces paroles sont perçues comme une provocation. D’autant que bon nombre des ces plages se trouvent dans des régions classées Natura 2000, c’est à dire inconstructibles et protégées, tant par les lois européennes que nationales. Ainsi à Corfou, la célèbre île ionienne dans le nord-ouest du pays, le Taiped a mis en vente un terrain de 180 hectares près du site d’Issos pour en faire, là aussi, un complexe hôtelier avec des villas de luxe et un terrain de golf. Sauf qu'Issos est en plein sur un site Natura 2000, censé être protégée par la loi grecque et européenne. 

Bétonnage

Annonce sur le site web de l'agence de privatisation
Annonce sur le site web de l'agence de privatisation

Qu’à cela ne tienne. Le Taiped qui précise sur son site que cette région est concernée par « des limitations environnementales » a démarré en avril dernier un recours devant le Tribunal Administratif pour annuler la décision des services forestiers qualifiant Issos de « région forestière et boisée » donc, au terme de la Constitution, totalement inconstructible. Idem pour la région d‘Elafonissos, dans le Péloponnèse.

« A chaque fois, c’est la même chose », explique Marie Karamanov, Présidente de la Chambre de l’environnement. « On transfère au Taiped tous les biens publics sans aucune autre procédure de vérification et après on change toutes les lois existantes pour satisfaire les acheteurs.»

En l’occurrence, le gouvernement va même plus loin. Il promulgue de nouvelles lois comme celle dites « du réaménagement du littoral grec ». « Non seulement cette loi ne prévoit plus un accès libre aux plages, comme c’était le cas auparavant »,  souligne Becky Blonn, à l’origine du mouvement Save The Greek Seashore, « mais en plus, elle donne le droit aux hôteliers de bâtir sur la plage, dans l’eau, cinq mètres carrés par lit !»

Pour Theodosia Natsiou de WWF Grèce (World Wide Fund, ONG de protection de la nature), c’est une catastrophe. « La France impose une distance de cent mètres du littoral pour construire, rappelle t-elle. Pourquoi nous, en Grèce, au nom de la crise, on devrait passer des cinquante mètres actuels à dix mètres ? On nous répond que les nouveaux touristes, veulent des hôtels sur l’eau ou sur la plage et non à coté de l’eau. Et alors !... Si, au Brésil, les touristes réclament de la pornographie infantile, on va la leur donner juste parce qu’ils la demandent ? Non, bien sûr ! Idem pour la Grèce ».

Autodestruction

Publicité touristique pour des sites ... vierges
Publicité touristique pour des sites ... vierges

Pour l’ingénieur Photis Yiannopoulos, du mouvement Stop au massacre du littoral, c’est tout le raisonnement qui est faussé, « Ils disent agir au non de la croissance et du développement. Ils font le contraire. Récemment, il y a eu  un article dans le New York Times qui montrait les cinquante-trois endroits qu’il fallait visiter cet été. Partout où il s’agissait de plages, c’étaient des plages totalement vierges. Ce qui plaît, ce sont les endroits les moins construits. Regardez ce qui s’est passé en Espagne sur la Costa Brava, bétonnée au nom du développement. Plus personne n’y va ».

Les archéologues font aussi partie du mouvement de contestation. Despoina Koutsouba redoute que la privatisation des plages près de sites en cours de fouilles n’interrompe les recherches. « Déjà, à l’hôtel Vouliagmeni - vendu -, le Temple d’Apollon est fermé au grand public car il se trouve dans l’enceinte de l’hôtel. Vous imaginez ce qui va se passer avec les autres temples ! On a cent-vingt sites archéologiques maritimes situés tout près des plages mises en vente. Ce n’est pas seulement les plages qui seront privatisées mais aussi une grande partie du passé de ce pays ».

Agis Emmanouil (photo A K)
Agis Emmanouil (photo A K)
Agis Emmanouil, 45 ans, acteur, s'est joint à tout ce mouvement et depuis trois jours, il court le long du littoral de l'Attique pour mobiliser. Seul à courir il y a trois jours, il a été rejoint par une centaine de Grecs. « C’est symbolique. Les plages, l’Attique n’ont jamais été fermées », dit-il, « et c’est ce que nous voulons prouver. Dites-le autour de vous ». Car son initiative, malgré l'indignation bien partagée de ses compatriotes contre la liquidation de leur littoral, reste un peu sans écho dans la presse.

Soldes

12.07.2014par Angélique Kourounis
A qui veut l’entendre, le gouvernement grec assure que le pays est sorti de la crise. La preuve : l’excédent budgétaire, son retour sur les marchés couronné de succès, l'émission d’obligation réussie, sans parler de la croissance de 0,6% annoncée pour le premier semestre 2014 … mais qui se fait attendre.

Bémol : la dette qui plombe l’économie grecque et ne cesse de grossir. Estimée à 120% du PIB il y a quatre an au début de la crise, elle dépasse aujourd'hui les 175 % alors que le PIB, lui, a baissé de 25% dans la même période. Il faut donc la réduire et rembourser les 240 milliards d’euros prêtés au pays depuis 2011. D’où la marche forcée des privatisations dont le produit va directement sur un compte en Grande-Bretagne, géré essentiellement par des étrangers qui remboursent les créanciers.

La Grèce s'est engagée auprès de ses bailleurs de fonds, l'Union européenne et le Fonds monétaire international, à procéder à un vaste programme de 9,5 milliards d'euros d'ici 2016, dont 3,5 milliards doivent être encaissés en 2014. Selon le Taiped, ce chiffre n’est pas encore définitif.

Après les transports, les ports et aéroports, les entreprises les plus bénéficiaires et divers édifices, le gouvernement cède cent-dix plages parmi les plus belles du pays provoquant une véritable révolte dans le pays (notre article).
 
Après plusieurs années de retard accumulé, le Taiped s'est cette année surpassé. 220 bâtiments mis en vente l'automne dernier à Pláka, aux pieds de l'Acropole, dont cent-huit à Akadimia Platonos, où se trouvait l’académie de Platon et quarante autour du cimetière antique de Kérameikos.
 
Outre l’ancien aéroport  Helliniko, vendu 915 millions d’euros en toute opacité mais qui ne seront encaissés que si les procédures d’expropriations aboutissent,  le Taiped a réussi à vendre jusqu’à présent Golden Mall  (ancien site d’information durant les jeux olympiques de 2004), deux terrains en bord de mer à Rhodes et  à Corfou, le complexe hôtelier de luxe Astera Vouliagmeni, vingt-huit petits bâtiments disséminés dans le pays et un nombre indéfini de bâtiments, essentiellement des ambassades à l’étranger pour un montant global de 4,9 milliards d’euro dont 2,7 ont  été encaissés.

Par ailleurs L’Opap, la société des jeux a été vendue  à un consortium gréco-tchèque, 652 millions  d’euros. L’Opap sponsorise le football et celui qui l‘a racheté possède également l'une des plus grandes équipes, l’AEK.

66% d’une société gazière du pays la DESFA ont été cédés à l’Azerbaïdjan pour 400 millions d’euros  mais l’État grec n’encaissera pas un centime tant que tout les contrôles ne seront pas finis.

Les chemins de fer TRAINOSE, tous les ports et aéroports du pays sont en vente. Les Chinois, qui ont déjà acquis en concession la moitié du port du Pirée, se sont portés acquéreurs des 67% des parts que l’État grec possède encore dans le Pirée ainsi que de l‘aéroport d’Athènes et du port de Thessalonique. Ils visent également les chemins de fer et trente-sept aéroports régionaux. 

L’eau et les centrales électriques sont également à vendre mais la très grande résistance des municipalités ralentit le processus.