La Grèce insoumise s'invite à Bruxelles

"Mini-sommet" du 19 mars à Bruxelles. De gauche à droite François Hollande,  Angela Merkel,  Jeroen Dijsselbloem (président de l'Eurogroupe),  Jean-Claude Juncker,  Alexis Tsipras, et le président du Conseil européen Donald Tusk. De dos, Mario Draghi (BCE) et le secrétaire général du Conseil Uwe Corsepius.
"Mini-sommet" du 19 mars à Bruxelles. De gauche à droite François Hollande,  Angela Merkel,  Jeroen Dijsselbloem (président de l'Eurogroupe), Jean-Claude Juncker,  Alexis Tsipras, et le président du Conseil européen Donald Tusk. De dos, Mario Draghi (BCE) et le secrétaire général du Conseil Uwe Corsepius.
Photo AP / Yves Herman (pool)

En marge du Sommet de l'UE de Bruxelles, le Premier ministre grec Alexis Tsipras a longuement rencontré cette nuit les principaux dirigeants européens pour plaider la cause de son pays, toujours rétif à leurs exigences. Les deux parties disent avoir été entendues et des sommes conséquentes pourraient être débloquées pour Athènes.

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20 mars  Alexis Tsipras, Angela Merkel et François Hollande ainsi que les principaux dirigeants des institutions européennes (UE, BCE, Conseil), se sont retrouvés jeudi soir en marge du sommet de Bruxelles pour une réunion informelle demandée par Athènes. Elle a finalement duré ... plus de trois heures qui paraissent, cette fois, n’avoir pas été perdues. La Grèce présentera « une liste complète de réformes précises dans les prochains jours » sur lesquelles elle « aura la main » selon le bref communiqué publié par la partie européenne à l’issue de la réunion. Confirmant que son gouvernement « présentera et appliquera ses réformes structurelles » , Alexis Tsipras estime de son côté qu’Athènes et ses partenaires ont « remis la procédure sur les rails ». Mieux, il compte sur le prochain déblocage par la Commission européenne « de fortes sommes » pour soutenir des programmes sociaux. « Il est clair que la Grèce n'aura pas à prendre des mesures récessives », s’est-il félicité. (PP, avec AFP)

C'est une nouvelle bien moins croustillante que le doigt d'honneur du ministre grec de l'économie Varoufakis à l'Allemagne (inventé) ou les photos de son balcon (vue scandaleuse sur l'Acropole !) et elle ne fait pas la une de la presse européenne : le gouvernement d'Alexis Tsipras a fait voter ce 18 mars sa première loi depuis son arrivée au pouvoir.

Doigt

Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances, n’a pas fait de geste obscène à l’égard de l’Allemagne. Cette polémique est née le week-end dernier après la diffusion d’une vidéo lors d’une émission sur la chaîne publique allemande ARD. On y voyait le ministre faire ce geste lors d’un festival en Croatie, alors qu'il déclarait au micro « faire un doigt à l’Allemagne ». Les images avaient été truquées.

Le prétendu doigt d'honneur ...
Le prétendu doigt d'honneur ...
Capture d'écran

Elle consiste en un dispositif destiné à soutenir les plus démunis, privés d'électricité ou faisant face à des problèmes de logement ou de nourriture. Il leur garantit modestement 300 kilowatts gratuits jusqu'à la fin de l'année. 30 000 foyers percevront aussi une aide au logement de 70 à 220 euros et 300 000 personnes une aide alimentaire. D'autres mesures sont prises en faveur de ceux qui ont perdu leur emploi au cours des derniers mois et sont privés de couverture sociale. « Quand tous les indices sont dans le rouge, chômage, pauvreté etc..., on ne fait que ce qui est nécessaire pour faire face à ces problèmes », observe peu triomphalement le ministre de l'emploi du gouvernement Syriza, Panos Skourletis. Embarrassés, les deux partis d'opposition hier au pouvoir, la Nouvelle démocratie (conservatrice) et le Pasok (socialiste) ont voté la loi.

Dépourvus de ce type de souci, les créanciers d'Athènes de la toujours preste Troïka ont d'abord critiqué le projet, lui demandant instamment mardi de reporter ce vote : « nous devons d’abord mener des consultations politiques et débattre y compris de la cohérence de ces mesures avec les efforts de réformes », écrivait dans une note le négociateur européen Declan Costello. Réaction dans la soirée, du porte-parole du gouvernement grec Gabriel Sakellaridis dénonçant un « véto » … et acrobatique repli de Bruxelles, par la voix de son commissaire français initialement socialiste  Pierre Moscovici: « nous soutenons pleinement l'objectif d'aider les plus vulnérables dans la société grecque ».

Soupe populaire à Athènes
Soupe populaire à Athènes
Photo AP / Petros Giannakouris

On avait donc mal compris Declan Costello : il a seulement, explique Moscovici, « voulu souligner qu'il y a un accord-cadre (…), ce qui implique des consultations ». Fin de l'épisode, donc, mais non de la guerre des nerfs entre l'Eurogroupe et une Grèce décidément lente à obéir.

Obstinés

Dans la même semaine, la ministre adjointe des finances du gouvernement Syriza, Nadia Valavani, annonçait un autre projet de loi visant à transformer l'organisme chargé des privatisations (Taiped) en fonds d'investissement souverain dont les produits serviront non à réduire la dette publique mais à financer ... les dépenses sociales. Dans le même temps, le nouveau responsable de la dite agence, Stergios Pitsiorlas, une ancienne figure de la gauche radicale, déclarait que le littoral grec et ses plages, dont certaines figurent au catalogue du Taiped, ne sont «  pas à vendre ». Il promet aussi de « ré-examiner » la concession de l'ancien aéroport d'Athènes, Helliniko, l'une des privatisations les plus importantes signées jusqu'à présent par la Grèce. Et il qualifie de « problématique » le bail de 99 ans accordé pour 915 millions d'euros à un consortium de sociétés grecques, chinoises et d'Abou Dabi. Syriza s'est toujours opposé à la cession de ce vaste terrain en bord de mer destiné à l'aménagement d'un complexe touristique et de loisirs.

Les créanciers européens d'Athènes qui avaient dès le surlendemain de l'élection laissé entendre que la rébellion grecque était matée (« par la réalité ») se trouvent donc aujourd'hui replongés dans les affres du doute. « Alexis Tsipras fait l'unanimité contre lui à Bruxelles », titre, exaspéré, le journal français le Monde qui avait, trois semaines plus tôt, annoncé sur sa Une entière l'écrasement du trublion (« Le gouvernement Tsipras se plie aux exigences de Bruxelles »).

Le besoin réel d'Athènes – confrontée à un « problème de liquidités » selon l'euphémisme de son vice-Premier ministre Ionnis Dragasakis - du versement rapide de la dernière tranche du plan d'aide en cours depuis 2010 (7 milliards d'euros) donne à Bruxelles, comme à chaque échéance de ce type, des arguments dont elle ne se prive pas d'user. « La Grèce doit entreprendre les réformes nécessaires » répète le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui ne parle évidemment pas ici de l'aide aux démunis. « Le temps presse », lui fait écho le président du Parlement européen Martin Shultz, qui ne fait pas en l'occurrence allusion à l'assistance aux sans-abris.

Brandie régulièrement par les responsables politiques ou par l'intermédiaire de « fuites », l'ombre du « Grexit » (sortie de la Grèce de l'euro) réapparaît. « Nous ne pouvons l'exclure », déclare le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble dans un entretien accordé à une télévision autrichienne. «  L'Eurogroupe a la ferme intention de garder la Grèce dans l'Eurozone mais pas à n'importe quel prix », menace à son tour Pierre Moscovici.

Dettes
Un membre du gouvernement allemand a proposé jeudi d'augmenter la contribution de Berlin à un fonds germano-grec, esquissant une première tentative - symbolique - de compromis sur les réparations de guerre exigées par Athènes.

Un député conservateur, Roderich Kiesewetter, avait déjà proposé d'augmenter le budget de ce fonds, doté d'un million d'euros par an et destiné à financer des projets économiques et sociaux en Grèce, en plein débat sur les réparations de guerre.

Pour sa part, un couple de retraités allemands a  versé à Nauplie 875 euros qu'il estime devoir à ce titre. "Nous ne faisons pas partie des Allemands riches ", se sont-ils excusés pour justifier qu'ils ne remboursaient pas les 70 000  euros que, selon eux, chaque héritier du Reich doit à la Grèce en raison des crimes de guerre.

Berlin a maintes fois exclu toute indemnisation mais, tout dernièrement, plusieurs responsables politiques allemands se sont prononcés pour un geste à l'égard d'Athènes.

Selon des évaluations, le montant des réparations éventuelles réclamées pourrait atteindre 162 milliards d'euros, soit la moitié de la dette du pays. Le prêt forcé datant de l'occupation nazie de la Grèce est quant à lui évalué à 11 milliards d'euros, en Grèce.

Diplomates

Si la Grèce ne figure officiellement pas à l'ordre du jour du sommet européen des 19 et 20 mars, « c'est le sujet dont tout le monde parle », reconnaît-on à Bruxelles. Le président du Conseil, Donald Tusk, a organisé une rencontre jeudi soir entre Alexis Tsipras, Angela Merkel et le président français François Hollande, agaçant au passage des États membres concernés non invités, comme la Belgique. Également participants, les présidents de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, et de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem.

Diplomatie ou posture, Angela Merkel – qui doit en outre recevoir pour la première fois Alexis Tsipras à Berlin lundi avant un autre voyage de ce dernier … à Moscou - s'est cette fois donnée un rôle moins fouettard qu'à l'accoutumée. « Il n'y a pas de raison de se laisser abattre », a t-elle déclaré au Bundestag jeudi, peu avant le sommet. « Les divergences d'opinion peuvent se muer en convergences (…) Le monde nous regarde, j'en suis très consciente ».

Presque avenante avec celui qui l'a tant irritée, elle affirme « 
je me réjouis de sa visite », ajoutant « nous aurons le temps de nous parler en détail, et peut-être même de discuter ». La formule – ou l'idée - a bien fait rire les députés.