La guerre de l'eau aura-t-elle lieu ?

Une bouteille remplie d'eau puisée à Gaza et impropre à la consommation, brandie lors d'une manifestation à Gaza en juin 2012 - AFP
Une bouteille remplie d'eau puisée à Gaza et impropre à la consommation, brandie lors d'une manifestation à Gaza en juin 2012 - AFP

La journée mondiale de l'eau 2013 a pour thème : la coopération. Selon l'ONU, l'instauration d'un dialogue entre les pays éviterait bien des "guerres de l'eau". Sans être la principale cause de discordes, le partage des ressources en eau participe à envenimer des conflits. Les territoires voisins se disputent cet or bleu qui se raréfie avec la croissance démographique et le changement climatique. Analyse de Frédéric Lasserre, géographe de l'université Laval au Canada et auteur de l'ouvrage "Les guerres de l'eau : l'eau au cœur des conflits du XXIème siècle".

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Quelles sont aujourd’hui les causes de ces « guerres de l’eau » ?

L’impact des changements climatiques pourrait  accentuer certains conflits mais ce n’est pas  cela qui les crée à l’heure actuelle.

Dans la plupart des régions qui connaissent des conflits aigus, il n’y a pas seulement des divergences sur les modalités du partage, on est à la fois  en présence de situation où l’eau est relativement rare et où les divergences sur la façon de gérer l’eau se doublent de conflits d’autres natures : politiques, territoriaux, idéologiques, frontaliers.  Ils se superposent au conflit sur l’eau.

Par exemple,  dans le conflit entre Israël et ses voisins arabes, il y a un litige sur le partage des eaux du Jourdain, sur les partages des aquifères souterrains  mais ce n’est pas le seul point de litige. Il y a aussi  tout le litige sur l’existence même d’Israël, les territoires occupés, le statut de Jérusalem, les réfugiés, les frontières, etc. Donc l’eau n’est qu’un des éléments dans la nébuleuse des conflits entre Israël et ses voisins.

C’est la même chose au Proche-Orient entre la Turquie, la Syrie et l’Irak où le partage des eaux de l’Euphrate et du Tigre est une cause de conflit. Là aussi l’eau se mêle à d’autres rivalités, d’autres facteurs de conflits entre les trois pays : la révolte des Kurdes instrumentalisée par la Syrie pour essayer d’affaiblir la Turquie parce qu’il y a un litige frontalier, le litige entre la Syrie et l’Irak sur le partage des eaux de l’Euphrate qui se double d’une vieille rivalité sur la domination du monde arabe.

A chaque fois, l’eau ne fait qu’accentuer cette dynamique conflictuelle. Et en retour, la dynamique conflictuelle rend l’obtention d’une solution pour le partage de l’eau beaucoup plus difficile.

Des enfants cachés derrière des bidons d'eau au Bangaldesh / Photo SAMAD AFP
Des enfants cachés derrière des bidons d'eau au Bangaldesh / Photo SAMAD AFP
Dans le monde aujourd’hui, quelles sont les « guerres de l’eau »  à surveiller de près ?

Si on se place au niveau des pays, il existe différents types de tensions dans le monde. (Consulter notre carte interactive ci-dessous) Il y a aussi des régions dans le monde où il y a beaucoup de tension à l’intérieur des sociétés. Au cours de ces quinze dernières années, il y a eu une multiplication des accrochages inter communautaires au Kenya et en Tanzanie pour l’accès de diverses communautés aux points d’eau.

Ce ne sont pas des conflits entre les États mais à l’intérieur des États. C’est aussi inquiétant même si ça ne fait pas nécessairement beaucoup de morts. C’est la récurrence et l’augmentation de la fréquence de ces accrochages qui est préoccupante.

Certains chercheurs et l’ONU soulignent qu’en général même si ces « guerres de l’eau » peuvent être violentes, elles mènent rarement à des conflits armés. Est-ce vraiment le cas ?

Dans tous les exemples de conflits très vifs que l’on met souvent en avant, l’eau n’est qu’une des dimensions de la conflictualité. Si la méfiance réciproque entre l’Égypte et l’ Éthiopie qui remontent à plusieurs siècles n’était pas aussi fortement enracinée, est-ce que ce serait aussi difficile de trouver un accord sur le partage des eaux du Nil ? Les guerres de l’eau, juste pour l’eau, pour le moment on en trouve très peu.

Il y a eu beaucoup d’accrochages à des échelles infra-étatiques où les gens se tapaient dessus pour l’eau mais elles restent de basse intensité à l’intérieur des États. Mais des accrochages entre les États, pas beaucoup. Ce qui ne veut pas dire que ça n’arrivera pas non plus parce que les choses changent. La dynamique sur les questions de l’eau n’est plus la même qu’autrefois.

Reflets de porteuses d'eau dans une flaque en Afrique / Photo AFP
Reflets de porteuses d'eau dans une flaque en Afrique / Photo AFP
Si ce ne sont pas ou très rarement des conflits armés, comment se concrétisent les « guerres de l’eau » entre les pays ?

Dans le cas des conflits qui ne sont pas armés ou dans les litiges dans lesquels on n’en vient pas encore aux mains, le soucis des protagonistes est plus souvent d’empêcher l’autre de mener à bien ses projets que l’on perçoit comme menaçants, plutôt que d’aller lui piquer sa ressource en eau.
Dans le cas d’Israël et des Palestiniens, ils n’ont pas réciproquement apprécié les projets unilatéraux de mobilisation de la ressource. Quand les Israéliens commencent à construire en 1959 l’aqueduc qui pompe les eaux du Jourdain pour la distribuer dans l’ensemble du territoire israélien, les voisins arabes ne sont pas du tout contents. Et c’est en mesure de représailles que ces derniers décident en 1964 de construire l’aqueduc de détournement des eaux du haut Jourdain pour priver Israël de ses eaux du fleuve, ce qui à son tour déclenche la riposte armée d’Israël qui bombarde à plusieurs reprises le chantier. A chaque fois, on veut empêcher l’adversaire de mener à bien ses projets, pas tellement pour aller lui prendre son eau pour soi-même.

C’est la même chose entre l’Irak, la Syrie et la Turquie. A chaque fois qu’ils ont failli en venir aux mains ou qu’ils ont fait preuve d’une forte rhétorique belliqueuse, c’est parce qu’ils veulent empêcher l’adversaire de construire ses réservoirs et de mobiliser la ressource car cet usage est perçu comme menaçant. C’est la même chose entre l’Égypte et l’Éthiopie. Ce n’est pas que l’Égypte veut prendre l’eau du Nil bleu en Éthiopie. De toute façon, l’eau s’écoule naturellement jusqu’en Éthiopie sur son territoire. Mais l’Égypte veut empêcher l’Éthiopie de construire des barrages sur son propre territoire.

Sécheresse en Inde  / Photo Indranil Mukherjee AFP
Sécheresse en Inde / Photo Indranil Mukherjee AFP
Une gouvernance mondiale serait-elle une solution envisageable pour mettre fin à ces tensions ?

La gouvernance mondiale qui supposerait un organisme supra national a souvent été évoquée.  Déjà la convention de New York des Nations Unies sur les eaux de surface donne un cadre juridique pour négocier des accords de partage à l’échelle des bassins versants. Depuis 1997, elle a été signée mais n’est jamais entrée en vigueur car elle n’a pas recueillie assez de ratifications.
Les États sont réticents à ratifier cette convention, qui pourtant n’est pas très complexe, parce que cela remet en cause la souveraineté sur les eaux qui coulent sur leur territoire. Avec cette convention, on reconnaît que l’on ne peut pas faire ce que l’on veut avec l’eau qui est sur son territoire, on doit la partager avec le voisin. Et pour beaucoup d’États, c’est difficile à accepter.

A fortiori, trop peu d’États accepteraient la création d’une police internationale de l’eau. C’est sûrement pour cela que la convention de New York ne prévoit pas la création d’un tel organisme alors que les États sont largement accepté un tel principe dans le cadre de  l’OMI (Organisation internationale maritime) en matière de règlementation du transport maritime.
Donc la gouvernance internationale de l’eau est difficilement applicable car les États ont du mal à accepter l’idée d’une ingérence dans leur souveraineté.

L'eau courante en Asie / Photo AFP
L'eau courante en Asie / Photo AFP
Les coopérations entre États, thème de la journée mondiale de l’eau 2013, seraient-elles alors plus efficaces ?

Faciliter la coopération via la médiation en soulignant l’intérêt qu’il y a à essayer de résoudre de tels problèmes, oui, cela peut marcher. Là encore, personne ne peut être contre la vertu. On peut encourager les États à négocier. Mais personne ne peut non plus les obliger à accepter de coopérer s’ils ne le veulent pas.

A partir du moment où les États sont braqués sur leurs positions respectives, on peut déployer tous les efforts qu’on voudra, ça ne marchera pas. Entre l’Égypte et l’Éthiopie, ça ne bouge plus depuis quatorze ans même s’ils discutent, ils négocient, et qu’il y a des programmes de coopérations techniques. Mais dès que l’on aborde les détails du problème : comment partage-t-on les eaux du Nil ? Là ça n’avance pas d’un iota.

A contrario, il y a des cas où la coopération grâce à la médiation peut marcher. Le traité des eaux de l’Indus (voir notre encadré sur les coopérations) entre l’Inde et le Pakistan - malgré les relations exécrables connues entre les deux États – a été signé dans un climat de guerre larvée. Cela fonctionne relativement bien. Le traité a résisté à trois guerres successives. Il y a bien sûr des hauts et des bas. Mais il n’y a pas de réelle volonté des deux pays de rejeter le traité car ce serait trop risqué politiquement et économiquement pour les deux pays. Les États font le calcul. Ils peuvent être en désaccord fondamental sur d’autres questions mais sur celle du partage de l’eau, ils ont quand même intérêt à garder le statu quo du traité car cela fonctionne relativement bien.

Carte des tensions liées au partage de l'eau dans le monde


Exemples de coopérations soutenues par l'ONU

Espagne : Tous les jeudis, le tribunal des eaux de la Plaine de Valence se réunit pour arbitrer les conflits concernant les canaux irriguant les terres de production des fruits  pour tout le pays. Ce tribunal permet d'éviter les conflits entre agriculteurs.

Lac Titicaca : La Bolivie et le Pérou ont mis en place, depuis 20 ans, une autorité binationale pour instaurer une gestion partagée de l'eau du lac.

Traité sur l'eau de l'Indus
: Signé par l'Inde et le Pakistan, ce traité a survécu à trois conflits.

(Autres détails sur les coopérations dans un document de l'ONU)


Chiffres clés de l'eau dans le monde

- Plus de 90% des bassins d'alimentation en eau sur la planète sont partagés entre deux à quatre pays.

- 780 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès à l’eau potable.

-6 à 8 millions de personnes meurt chaque année dans le monde de suites de catastrophes ou de maladies liées à l'eau.

-Jusqu’à 90% des eaux usées des pays en développement sont déversées non traitées dans les eaux de rivières, des lacs et des zones côtières.

- 85% de la population mondiale vit dans la moitié la plus sèche de la planète.

- En 2025, un tiers de la population mondiale pourrait vivre dans des régions où la demande en eau dépasse les ressources disponibles.

(source : ONU)