La justice argentine rafraîchit la mémoire de l'Espagne

Cérémonie à Fonsegrada (Lugo) après l'exhumation de douze victimes de la répression durant la guerre d'Espagne. Photo ARMH 2008
Cérémonie à Fonsegrada (Lugo) après l'exhumation de douze victimes de la répression durant la guerre d'Espagne. Photo ARMH 2008

Défiant la loi de l'oubli qui prévaut en Espagne, la juge argentine Maria Servini de Cubria a lancé vingt mandats d'arrêt visant des personnalités et exécutants de la dictature franquiste et de la transition, dont sept anciens ministres, au nom du principe de justice universelle. Une victoire morale pour les associations de victimes, même si la suite de la procédure dépend des gouvernements.

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Trouble-fête

« C'est un grand jour pour nous ». Porte-parole de l'Association pour la récupération de la mémoire historique qui lutte pour la reconnaissance des victimes du franquisme, Maria Arcenegui Siemens savoure un succès partiel mais « historique » de sa cause. Une brèche dans le principe d'impunité qui s'est imposé, en la matière, en Espagne. Encore la bonne nouvelle vient-elle … d'Argentine et plus singulièrement d'une magistrate obstinée, Maria Servini de Cubria.

Dans un arrêt rendu public ces derniers jours – 300 pages diffusées par un bureau de la cour Suprême du pays – , cette juge de Buenos Aires lance 20 mandats d'arrêt visant six anciens ministres de Franco, un ex-ministre de la transition, huit policiers, trois magistrats, un médecin et un ancien secrétaire d’État. Elle prie Interpol d'émettre une « notice rouge », c'est à dire une demande d'arrestation à des fins d'extradition transmise aux 190 pays membres de l'organisation policière internationale.

Recyclés

Rodolfo Martin Villa lors d'une cérémonie sous le franquisme. Il deviendra ministre d'Adolfo Suarez lors de la transition. (DR)
Rodolfo Martin Villa lors d'une cérémonie sous le franquisme. Il deviendra ministre d'Adolfo Suarez lors de la transition. (DR)

Les suspects sont poursuivis dans une enquête ouverte en 2010 pour génocide et crimes contre l'humanité pendant la Guerre civile (1936-1939) et la dictature de Francisco Franco (1939-1975), au nom du principe de justice universelle. Parmi eux, des figures du régime finissant mais aussi de la transition, dont Rodolfo Martin Villa, qui devint ministre de l'intérieur d'Adolfo Suarez, ou encore José Utrera Molina, ancien ministre du Logement.

Le premier, âgé de 79 ans, est accusé par les victimes d'avoir ordonné à la police de charger contre des ouvriers grévistes rassemblés dans une église, le 3 mars 1976, des affrontements ayant fait cinq morts.

Le deuxième, âgé de 86 ans et demeuré fidèle au franquisme, accessoirement beau-père de l'ancien ministre de la Justice Alberto Ruiz Gallardon (Parti populaire, conservateur), avait signé, en tant que ministre et avec d'autres personnes poursuivies, la condamnation à mort en 1974 du jeune anarchiste catalan Salvador Puig Antich. Accusé d'avoir tué un policier, celui-ci, après de longues tortures selon le récit de sa sœur, fut garrotté a Barcelone le 2 mars 1974, selon la coutume du régime. Sa mise à mort annoncée avait alors soulevé des appels et manifestations dans le monde entier mais rien n'avait pu faire fléchir la dictature pourtant épuisée.

Franco, malade au sens propre, expirait 20 mois plus tard (18 novembre 1975), non sans avoir signé, avant d'entrer en agonie, cinq autres condamnations à mort d'activistes politiques qui auront le temps d'être exécutées.

Loi d'amnésie

Exhumation près de Léon (Nord-Ouest de l'Espagne) de deux victimes de la guerre civile, María de los Desamparados Blanco et Eusebio González Ordóñez, tués le 30 septembre 1936. (photo ARMH, 2009)
Exhumation près de Léon (Nord-Ouest de l'Espagne) de deux victimes de la guerre civile, María de los Desamparados Blanco et Eusebio González Ordóñez, tués le 30 septembre 1936. (photo ARMH, 2009)

Dans la période de transition qui suit la disparition du Caudillo, une loi d'amnistie générale est prudemment votée dès 1977. Considérée comme nécessaire au passage à la démocratie et négociée avec les partis politiques renaissants, elle vide les dernières geôles politiques d'Espagne, permet le retour des exilés et efface les délits politiques … mais aussi et peut-être surtout les crimes de la dictature. Pacte d'oubli au nom de la réconciliation nationale, elle devient le fondement tacite de l'Espagne moderne. Les centaines de milliers de victimes ou descendants de victimes de la guerre d'Espagne puis de quarante ans de dictature sont invités au silence sur fond de movida et de monarchie réhabilitée.

Dans cette Espagne enivrée de sa « modernisation », globalement soulagée de tourner une longue page de son histoire où l'on s'est déchiré jusqu’au sein de familles ou de villages, rares sont les voix qui, dans les décennies suivantes, parviennent à faire entendre l'exigence d'une élémentaire justice ou seulement mémoire. Pour avoir, en 2006 - saisi par des familles – ouvert une enquête sur le sort « de milliers et de milliers de personnes toujours portées disparues à ce jour », « faits d'élimination systématique en vertu d'un plan conçu à l'avance » pouvant être qualifiés « dans certains cas de crimes contre l'humanité, de génocide » le juge pourtant médiatique Baltasar Garzon - il a fait arrêter le dictateur chilien Augusto Pinochet à Londres en 1998 - se retrouve … sur le banc des accusés pour « abus de pouvoir ». Le Tribunal Suprême confirme en 2012 qu'il n'y a, toujours en vertu de la loi d'amnistie de 1977, pas lieu d'enquêter.

Sa tentative, pourtant, a renforcé les multiples collectifs qui, avec moins d'écho mais opiniâtreté, s'efforcent de perpétuer le souvenir de victimes ou, plus modestement encore, d'en retrouver les restes. Parmi eux, l'Association pour la reconnaissance des victimes du franquisme a fait depuis une quinzaine d'années procéder à l'ouverture de centaines de fosses communes et identifier 1400 corps de suppliciés avec, comme objectif simple « la restitution des restes mortels à leurs familles » et pour inspiration, « la nécessité de rendre hommage à toutes les personnes qui ont été assassinées pendant le franquisme et qui ont été récupérées suite aux exhumations ».

En 2013, une commission de l'ONU demande à l'Espagne d'enquêter sur le sort des victimes de la guerre civile et de la dictature franquiste, sans succès mais occasionnant un certain embarras de Madrid, retranchée une nouvelle fois mais avec un aplomb moins fier derrière sa loi de 1977.

Affinités

La juge argentine Maria Servini de Cubria le 20 mai 2014 en conférence de presse à San Sebastian en Espagne (c) Afp
La juge argentine Maria Servini de Cubria le 20 mai 2014 en conférence de presse à San Sebastian en Espagne (c) Afp

Entretemps, des organisations de victimes ont eu l'idée de s'adresser à une justice argentine qui, pour avoir elle-même jugé et livré quelques-uns de ses anciens bourreaux, parait sensible à la notion de mémoire et de compétence universelle. C’est dans ce cadre que la juge Maria Servini de Cubria ouvre en effet une enquête en 2010 pour génocide et crimes contre l'humanité durant la guerre civile et la dictature franquiste.

En 2013, un groupe de victimes espagnoles se rend en Argentine pour témoigner devant la magistrate. Celle-ci demande – et obtient – que soient ouverts les consulats de son pays dans le monde entier pour recueillir les plaintes. Elle échoue, il y a un an, à obtenir de Madrid l'extradition de deux policiers accusés de meurtres et tortures d'opposants au régime de Franco dans les années 70. Nullement découragée, elle se rend elle-même en Espagne en mai dernier pour recueillir des déclarations de personnes ne pouvant se déplacer. Elle délivre le 1er novembre son arrêt « historique ».

Dans l' « affaire » instruite par la magistrate, 4500 victimes sont recensées et l'on dénombre 300 plaignants, dont 60 organisations de défense des droits de l'homme en Argentine et en Espagne. S’il est encore loin de la victoire, leur succès est une « première », confirme Carlos Slepoy, l'un de leurs avocats argentins qui précise que les autorités de Buenos Aires doivent désormais décider si elles transmettent où non à la justice espagnole les mandats d'arrêts argentins.

Si c'est le cas, un juge de l' « Audience nationale », juridiction espagnole spécialisée dans les affaires complexes, devra convoquer les personnes visées. Le simple fait qu'elles comparaissent devant un magistrat, même sans évoquer le fond et même s'ils ne sont pas extradés, serait déjà une victoire pour Maria Arcenegui. Et s’ils sont encore loin de la reddition des comptes, tant est lointaine l’Argentine et fragile la notion de « compétence universelle » de ses juges, les derniers officiants de la sombre dictature franquiste dorment ce soir un peu moins bien.

Période bleue

(Wikipédia)
Chaussures de supplicié exhumé - affiche de l'Association pour la récupération de la mémoire historique
Chaussures de supplicié exhumé - affiche de l'Association pour la récupération de la mémoire historique

Incarné dans le soi-disant Estado Nuevo (État Nouveau), le franquisme se montre pendant les années de guerre civile et dans l'immédiat après-guerre comme un despotisme cruel dans un pays dévasté, en banqueroute et économiquement à terre. D'après la couleur de la Phalange, les actions de nettoyage sont désignées par l'expression « terreur bleue ». Dès le début de la guerre, dans les régions contrôlées par le parti nationaliste, dominent la répression, la torture et la vengeance sur les opposants politiques. La société espagnole se partage entre vainqueurs et vaincus, et « les vaincus, qui ont incarné aux yeux de Franco le mal absolu, doivent payer et expier ». Dès le 13 février 1939 un décret sur la « conduite à l'égard des malfaiteurs politiques » est promulgué, qui soumet à une peine les activités considérées par Franco comme subversives, rétroactivement jusqu'en 1934.

Derrière les crimes du camp nationaliste, on peut voir, comme l'écrit l'historien Carlos Collado Seidel une « intention tendanciellement génocidaire », qui veut nettoyer l'Espagne par l'« anéantissement physique de toute vie considérée comme non-espagnole». L'attaché de presse de Franco déclare sur procès-verbal qu'afin d'éradiquer le cancer du marxisme du corps espagnol dans une opération sanglante, il aurait fallu éliminer un tiers de la population masculine. Dans cette intention d'anéantissement, il faut, selon beaucoup d'historiens, faire une différence avec les répressions du côté républicain commises pendant la guerre (et quantitativement bien moindres).

Le nombre des exécutions à motif politique se situe dans les centaines de mille. Bernecker situe le nombre de ceux qui ont perdu la vie entre 1936 et 1944 par meurtre politique et condamnation judiciaire à 400 000. De nouvelles estimations (notamment de Michael Richards) parlent d'une fourchette entre 150 000 et 200 000. Les victimes ont été en règle générale enterrées de façon anonyme dans des fosses communes, afin de les faire passer dans l'oubli. En Galice, la délivrance de certificats de décès aurait été refusée pour le même motif.

Au moins 35 000 soutiens de la République sont assassinés. Ils sont enterrés hors des villages et des villes, et se trouvent probablement actuellement encore dans des fosses communes, non référencées pour la plupart. Cette estimation a été revue à la hausse dans les derniers travaux de recherches. Dans la seule Andalousie, le nombre des Républicains « disparus » est estimé à 70 000. Le recensement des personnes de la part des associations de rescapés, la première tentative d'un comptage détaillé, a donné un nombre provisoire de 143 353 (consulté mi-2008).

(extrait de l’article de Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Espagne_franquiste)