La liberté de la presse en Russie

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Hommage à Anna Politkovskaïa, le 11 octobre 2006 sur le parvis de Notre Dame de Paris. (AFP)

« L’essentiel de l’affaire Politkovskaïa se joue en dehors de ce procès »

Elsa Vidal, responsable du bureau Europe et ex-URSS à Reporters sans frontières






Le premier procès s'est tenu de novembre 2008 à février 2009. Rappelez nous ce qui s'est passé.

Le premier procès s’est tenu dans le tribunal militaire de Moscou en présence d’un juge militaire et d’un jury d’assise. C’était un procès riche en rebondissements. La première audience était ouverte à la presse et au public. Mais le juge est revenu sur sa décision dès le lendemain. Il y a eu ensuite les révélations d’un juré qui affirmait contrairement aux déclarations du juge, que la fermeture du procès au public n’avait pas été demandée par les jurés. On a bien compris que d’énormes pressions s’exerçaient sur le procès. Les relevés téléphoniques de deux suspects avaient été remis au tribunal par les services secrets. L’implication des services de renseignements russes dans ce procès était tellement évidente.

L’État russe reconnaît-il les failles de ce premier procès?

Je ne sais pas si on peut le formuler ainsi. Le parquet russe a interjeté appel de la décision d’acquitter les suspects poursuivis dans le premier procès. La cour suprême de Moscou a validé cet appel. Le procès était effectivement émaillé de ratés qui ont parfois pris la forme d’éléments de pression manifestes sur les jurés. Il y a eu des scandales liés à l’intervention du FSB (services de renseignements ex-KGB) dans la remise des documents importants pour le procès. On peut dire que l’État a pris acte de ces manquements. D’un autre côté, le verdict d’acquittement a été la conséquence logique d’un dossier mal préparé avant sa transmission au tribunal.

Que peut-on attendre de ce procès ?

Je crains qu’il y ait très peu de choses à attendre de ce nouveau jugement. Les problèmes de fond demeurent. C'est-à-dire que les exécutants vont être jugés, des hommes qui sont suspectés d’avoir collaboré à la surveillance de la journaliste, d’avoir scruté ses habitudes au quotidien, ceux qui ont rendu son assassinat possible. Mais il ne s’agit en aucun cas de juger le tireur, ni les commanditaires de ce crime. Il n’y a donc pas de progrès notables enregistrés.

On s’achemine vers une autre parodie de procès ?

Je ne peux pas présager du contenu. Je suivrai avec beaucoup d’attention les audiences, mais il n’est pas impossible que de nouvelles pièces à conviction apparaissent dans le dossier. Que la police soit par exemple cette fois en mesure de localiser le témoin principal et le faire témoigner. Mais tout cela reste encore bien obscur. On va se retrouver là encore à se demander audience après audience si le procès va être ouvert au public et à la presse. Globalement toutes les incertitudes qui pesaient sur le premier vont peser sur celui-ci. Malheureusement je crois que l’essentiel de l’affaire Anna Politkovskaïa se joue encore à l’heure actuelle en dehors de ce procès.

Comment interpréter le fait que ce second procès intervienne quelques semaines après l’assassinat de la militante des droits de l’Homme Natalia Estemirova ?

C’est sûr qu’il y a là une opportunité pour les autorités russes de profiter de cette situation pour démontrer qu’elles sont actives et qu’elles ne sont pas complices de cette chasse aux défenseurs des droits de l’Homme liés au dossier du Caucase. C’est pour elles une belle opportunité en termes de communication. Mais en réalité, très peu d’affaires concernant les assassinats de journalistes et des défenseurs des droits de l’Homme ont été élucidées en Russie.

Le dernier meurtre d’un journaliste remonte à janvier 2009 (celui d’Anastasia Babourova du journal Novaïa Gazeta). Le journalisme est-il un métier à haut risque en Russie ?

Cela est vrai pour les journalistes qui ne se contentent pas de reprendre à leur compte l’information officielle. Ceux qui sont critiques ou qui se donnent un peu d’autonomie dans leur travail sont littéralement livrés à la violence, dans la mesure où les assassins et les agresseurs de journalistes sont à peu près assurés d’une impunité totale. Il est très rare d’arriver à une conclusion juridique dans les cas graves (exécution). Dans les cas moins graves qui relèvent tout de même du délit (intimidations), il y a des peines prononcées contre les agresseurs, mais elles restent très légères.

Comment exerce-t-on son métier en Russie lorsqu’on est journaliste étranger ?

En tant qu’étranger, on est relativement protégé, dans la mesure où on n’a aucune difficulté à quitter le pays lorsque la situation l’impose. Certes il y a de lourdes formalités administratives dont il faut s’acquitter lorsqu’on est correspondant local par exemple. Si vous vous révélez un interlocuteur acerbe ou gênant, il se peut que vous fassiez l’objet de pressions policières. Mais les pressions réelles s’exercent sur les journalistes russes, et beaucoup plus en région qu’à Moscou même.

Quel est brièvement l’état de la presse indépendante en Russie aujourd’hui ?

La presse indépendante est menacée, sous pression et résistante. Je prends l’exemple du directeur de la radio indépendante Écho de Moscou, qui un soir en rentrant chez lui découvre une hache plantée dans sa porte. Une fois ça va être un courrier menaçant avec un animal mort, une autre fois des visites et des intimidations, ou encore des appels téléphoniques. Cette situation évolue très facilement vers une agression banale dans la rue. Ce qui est plus inquiétant c’est quand ces menaces cessent brutalement, le calme qui suit traduit en général un crime en préparation. Malheureusement, il est très rare qu’on puisse intervenir avant.


Propos recueillis par Christelle Magnout
3 juillet 2009

Au nom de la liberté d'expression

Archives


À 48 ans, elle était encore l'une des rares journalistes à couvrir le conflit Tchétchène sur le terrain.
Anna Politkovskaïa est froidement abattue à l'entrée de son immeuble le 7 octobre 2006.

INA
7 octobre 2006 -1'52


“Natalia Estemirova faisait partie de ceux qui gênent le pouvoir russe“

Entretien avec Thamar Bourand d'Amnesty International Europe - France

“Natalia Estemirova faisait partie de ceux qui gênent le pouvoir russe“

Ancienne journaliste et collaboratrice de l'ONG russe "Memorial" de défense des droits de l'Homme, Natalia Estemirova est enlevée le 15 juillet 2009, elle est retrouvée tuée par balles quelques heures plus tard. Comme Anna Politkovskaïa, elle dénonçait l'atteinte aux droits de l'Homme en Tchétchénie.


JT TV5 Monde
9 juillet 2009 - 5'02

Les médias russes depuis Poutine

20 journalistes ont été tués en raison de leur activité professionnelle depuis mars 2000, date de l'arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir comme président.

Au classement 2009 des pays où la liberté de la presse est la mieux respectée, la Russie est à la 141ème place sur 173 pays.

Le conglomérat gazier Gazprom, dont Dmitri Medvedev - président depuis 2008 - préside le Conseil d'administration, possède de nombreux journaux à grand tirages (Kommersant, Les Izvestia) et la chaîne de télévision NTV.
L'État contrôle les grandes chaînes de télévision Perviy Kanal (ex ORT) et NTR.

Source : RSF, Wikipédia