La non-découverte d'une île fantôme en plein Pacifique

A = Sandy Island, dans la mer de Corail (Google Earth)
A = Sandy Island, dans la mer de Corail (Google Earth)

Comme tous les explorateurs, les géologues australiens de l'université de Sydney rêvaient de découvrir une nouvelle terre. C'est exactement le contraire qui s'est produit : partis à la recherche de Sandy Island, une petite île qui figurait sur Google Earth et dans le Times Atlas of the World, ils n'ont trouvé, par 19°13' Sud et 159°56' Est, qu'une mer d'huile. Comment une telle méprise est-elle possible ? Eléments de réponse avec Bernard Bèzes, responsable de la cartothèque de l'Institut Géographique National.

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"Nous voulions retrouver cette île pour valider son existence et, si nécessaire, corriger la carte pour des raisons scientifiques. De nombreuses cartes météorologiques, entre autres,  font état de cette île. Avec ses 26 kilomètres, elle est bien plus vaste que beaucoup d'îlots environnants qui, eux, existent bel et bien."
Sabin Zahirovic, géologue et membre de l'expédition d'exploration.

Décryptage avec Bernard Bèzes

Responsable de la cartothèque de l'IGN

Que savez-vous, à l’IGN, de Sandy Island ?

Elle figure sur  l’édition de 1968 de notre planisphère au 10 000 000ème, que l'on peut consulter sur le géoportail de l’IGN. Idem sur notre planisphère au 15 000 000ème réalisé à la fin des années 1970, où elle apparaît encore en 1994. Mais elle ne figure plus sur l’édition de 1996. J’en déduis que le tir a été corrigé en 1995. Autrefois nous utilisions Landsat comme satellite. Et puis en 1986, nous sommes passés à Spot1, puis Spot2... Il semble que l’erreur ait été détectée avec Spot5. Nous en avons tenu compte, contrairement à d'autres. Tout le monde peut se tromper.

Que s'est-il passé ?

Je pense que les cartographes de Google Earth ont dû recopier des atlas existants, imprimés. Ératosthène, Ptolémée… tous ont été copiés jusqu’au Moyen Âge. La cartographie scientifique remonte à 1666 seulement. Avant, les cartographes s'inspiraient des récits des explorateurs. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on dessine une carte qu’elle reflète la réalité, surtout un chapelet d’îles en plein Pacifique. Ainsi une information erronée peut-elle se perpétuer jusqu’à nos jours. Or Google Maps croise ses données satellites avec des fonds cartographiques. 
Sur la carte Google, il n’y a qu’un nom, Sandy, probablement trouvé sur un atlas. Et une silhouette, représentant soit des hauts-fonds, soit des récifs qui peuvent affleurer selon l’état de la mer. Si les scientifiques australiens ont relevé 1400 m de fond à l'endroit où ils auraient dû trouver un relief, c'est probablement à cause d'une inexactitude de position. Le GPS de l’expédition scientifique était-il parfaitement réglé ? De plus, il faut toujours compter avec une incertitude concernant la détermination lorsqu’on se déplace en bateau.

Quels enseignements tirer de cette méprise ?

Tout d'abord, l’information se périme très vite : le niveau des océans évolue rapidement. Des îles comme les Maldives, très peu au-dessus du niveau de la mer, risquent bientôt de passer dessous. Nous mesurons le niveau de la Méditerranée à Marseille depuis 1985 et, depuis, nous avons déjà observé une élévation de 10 cm.
Cette non-découverte confirme un principe de base de la cartographie : la modestie. Personne ne détient la vérité. Tant que l'on n’est pas allé voir, on ne sait pas.