La République indienne - Entretien avec Max-Jean Zins

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“Le système de castes est en train d'imploser“

Max-Jean Zins, politologue au Ceri, spécialiste de l'Inde



Sur quelles valeurs la République indienne s’est-elle construite ?


La République indienne s’est construite sur l’indépendance et l’union nationale. Et en 60 ans, cette unité s’est consolidée avec ce que l’Inde appelle la dialectique de la diversité dans l’unité. C’est en reconnaissant sa diversité qu’elle réussit à construire son unicité sur un territoire qui a la taille d’un sous-continent. Par exemple, la République indienne reconnaît aux langues régionales le droit d’exister. Depuis 1947, de nombreux États linguistiques ont été créés comme ceux du Sud: le Kerala, le Tamil Nadu, le Karnataka, etc.

Quelle est la place de la religion dans cette République ?

C’est une République laïque qui doit traiter toutes les religions sur un même pied d’égalité. Ce qui permet à la minorité musulmane, qui représente 13 à 15 % de la population, de pouvoir vivre avec une majorité d’hindous. Les Indiens peuvent, par exemple, choisir les dates de leurs vacances en fonction de leur appartenance religieuse.


L’Inde aurait-elle pu choisir un autre modèle que celui de la République ?

La création d’une monarchie était impossible. Quand l'Inde se libère en 1947, il existe un peu plus de 560 États princiers. Aucun ne pouvait prétendre succéder à la couronne britannique. Il n’y a eu aucune hésitation sur l’enveloppe républicaine du nouveau système politique. En revanche, il y a eu de houleux débats sur la forme fédérale et parlementaire que la République pouvait prendre. Au sein de l'assemblée constituante, tout s’est fait de manière très méticuleuses. Certains ont défendu un régime de type présidentiel. C’est au final une République de type parlementaire appartenant au royaume du Commonwealth qui a été proclamée le 26 janvier 1950.


Les dernières élections législatives de 2009 ont-elles révélé une démocratie en bonne santé ?

Ces élections se sont passées de manière très démocratique. Il y a eu des fraudes ici ou là mais sans conséquence sur le résultat du vote qui reste fiable. L'Inde est une démocratie de plus en plus mâture qui donne les preuves de son bon fonctionnement. C’est quelque chose d’énorme. L’Inde permet à un habitant de la planète sur six de vivre en démocratie. Dans ce sous-continent, on peut lire, écrire et dire ce que l’on veut.


Les Indiens sont-ils fortement attachés à leur République et à leur démocratie ?

Il s’agit d’un attachement profond. A chaque élection, les Indiens se précipitent aux bureaux de votes. Les queues sont énormes. Depuis 60 ans, le mouvement démocratique ne fait que s’accroitre. Les taux de participation ne cessent d’augmenter. Les jeunes votent beaucoup. C’est une démocratie de plus en plus vivante, basée sur les acquis de l’indépendance. Les Indiens n’ont pas oublié la lutte farouche qu’il a fallu mener contre les Britanniques pour obtenir une République libre et indépendante.


Quelles sont les mutations récentes de la République indienne ?

L’un des plus grands changements de l’Inde, c’est l’évolution du système de castes. Ce système hiérarchique brahmique est en train d’imploser. Une partie de la population commence à ne plus y croire, à refuser ce jugement fondé sur le degré de pureté. Mais, conjointement, la caste se renforce.

Aujourd’hui, les Indiens ont de plus en plus tendance à voter pour le candidat de leur caste alors qu’ils avaient avant l’habitude de se rallier derrière une élite. Il faut savoir qu’en Inde, la politique de quotas selon les castes est très répandue dans la fonction publique et parapublique. Elle pourrait même être appliquée au secteur privé. Le système implose mais les castes, en tant que communautés, se renforcent.

Les partis politiques ont maintenant intérêt à choisir leur candidat en fonction de la caste qui est majoritaire sur le territoire. Aussi, les moyennes et basses castes sont de mieux en mieux représentées. Le succès de Mayawati Kumari, surnommée la reine des intouchables, Premier ministre de l’Utra Pradesh, l’Etat indien le plus peuplé, illustre ce changement.


Quel est le plus grand défi que doit relever aujourd’hui la République indienne ?

Son mode de développement pose problème aujourd’hui. J’ai lu récemment que plus de 200 000 fermiers se sont suicidés depuis 1997. Les disparités ne cessent de croître. Une petite minorité s’enrichit énormément. Une partie plus large de la population voit ses revenus augmenter. Mais huit cents millions d’Indiens vivent dans la misère et sont confrontés à des conditions de vie extrêmement difficiles. La communauté musulmane est l'une des communautés qui s'appauvrit le plus. Ce qui peut provoquer à terme de vives tensions sociales.


Comment la République indienne a t-elle intégré la question du nucléaire ?

Dans ses premières années, la République indienne se développe sur les thèmes du non-alignement. Sa priorité est la croissance économique. Soixante ans plus tard, le nucléaire est perçu comme une partie intégrante de son développement. C'est une mutation à laquelle personne ne pensait en 1950, qui paraissait impossible. En fait, c'est en voulant acquérir un indépendance énergétique que l'Inde s'est intéressée au nucléaire puis est passée au nucléaire militaire. Mais contrairement à l'Iran, l'Inde maîtrise l'ensemble des aboutissants techniques et philosophiques du nucléaire.


Propos recueillis par Camille Sarret
23 janvier 2010




Ouvrages et publications

Politologue au Centre d'études et de recherches internationales, Max-Jean Zins a rédigé de nombreux ouvrages et articles sur l'Inde dont L'Inde, un Destin Démocratique à la Documentation Française (1999), et Histoire politique de l’Inde aux Presses Universitaires de France (1992).