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La "Schulzmania" embrase la gauche allemande

<p>Le nouveau président du SPD, Martin Schulz, lors de la convention extraordinaire du parti social-démocrate allemand à Berlin, le dimanche 19 mars 2017.</p>

Le nouveau président du SPD, Martin Schulz, lors de la convention extraordinaire du parti social-démocrate allemand à Berlin, le dimanche 19 mars 2017.

©AP Photo/Michael Sohn

L’ancien président du Parlement européen a été élu dimanche à l’unanimité président du SPD à l’occasion d’un congrès extraordinaire euphorique.

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C’est du jamais vu dans l’histoire du SPD : Martin Schulz, 61 ans, challenger d’Angela Merkel aux prochaines élections, a été élu dimanche à l’unanimité à la tête du plus vieux parti d’Allemagne, lors d’un congrès extraordinaire euphorique qui s’est tenu à Berlin. Une véritable "Schulzmania" semble avoir saisi la gauche allemande, comparable assure-t-on en interne à l’euphorie soulevée au début des années 1970 par Willy Brandt.

Venus de tout le pays, 605 délégués étaient réunis dans l’"Arena", un ancien hangar à bus de briques et d’acier édifié au XIXe siècle au bord de la Spree. Le public applaudit à tout rompre, agite de petits drapeaux à l’effigie de celui qui a rendu sa fierté au parti, l’espoir du SPD, Martin Schulz. Crédité de 32% des intentions de vote, à un point de la CDU d’Angela Merkel, sa candidature a sorti de l’ornière les "camarades" qui stagnaient depuis des années à 20% dans les sondages.

"Nous pourrons changer l’Europe"

A Berlin, décor et scénario ont été préparés avec soin. Les murs sont éclairés de rouge. Derrière la tribune, les trois lettres "SPD" sont posées comme des cubes géants sur un bloc de béton. Aux pieds du podium, une banderole en lettres rouges rappelle le slogan de la campagne du parti – "Il est temps pour plus de justice".

Le candidat à la Chancellerie a pris place entouré de tous les ministres sociaux démocrates d’Angela Merkel et de la direction du parti, au grand complet. Hannelore Kraft, Ministre Présidente de la Rhénanie à l’ouest du pays, est chargée de chauffer la salle. Cette oratrice hors pair joue sa réélection aux élections régionales qui se tiendront en mai prochain à Düsseldorf. Le score qu’elle y obtiendra sera un signal important, à la veille des législatives de septembre. Sigmar Gabriel, président sortant du SPD, lui succède à la tribune.

Nous sommes de retour. C’est une bonne nouvelle pour l’Allemagne, c’est une bonne nouvelle pour l’Europe !

"Imaginez, Emmanuel Macron en France, Martin chancelier… Voyez-vous tout ce que nous pourrons changer en Europe !" La salle s’enflamme. Les lumières s’éteignent. Les enceintes crachent des décibels de guitare électrique. Le clip de la campagne est lancé : "Il est là, avec nous". La star du jour monte sur scène. "Nous sommes de retour, lance-t-il à une salle euphorique. C’est une bonne nouvelle pour l’Allemagne, c’est une bonne nouvelle pour l’Europe !"

Martin Schulz multiplie anecdotes et coups de griffe contre Angela Merkel, Erdogan, les populistes de l’AFD… Il rappelle son histoire personnelle, celle d’un homme parti d’en bas, d’un fils de policier, sans bac, sur le point de tourner mal mais sauvé par la littérature, ses amis, sa famille et les Jusos (les jeunesses sociales-démocrates). La salle vibre. "Les gens attendaient quelqu’un qui allait changer les choses, explique Gerhard, 64 ans, venu de Francfort. Schulz est celui qui fera baisser les inégalités. Il est crédible et il écoute les gens."

"Le vent a tourné"

La soudaine popularité de Martin Schulz, ancien président du parlement européen jusqu’alors peu connu du grand public en Allemagne, a d’abord surpris dans le pays. "Il est devenu en l’espace d’une nuit une bête de scène de la politique allemande," s’étonne le quotidien de centre-droit Tagesspiegel face au «phénomène Schulz».

"C’est injuste pour Sigmar Gabriel, qui a dirigé le parti pendant des années, mais on est bien obligé de constater que pendant tout le temps où il a été patron du SPD, le parti n’a jamais réussi à remonter dans les sondages, souligne le politologue Gero Neugebauer de l’université Libre de Berlin. Schulz est presque un homme neuf. Il ne porte pas les stigmates des crises qu’a traversées le SPD au cours des quinze dernières années. Il a soutenu les réformes libérales de Schröder, mais son nom n’y est pas associé. Il s’exprime de façon précise, il insiste sur ses origines modestes, il parle de justice sociale… Autant de qualités que n’avaient pas les précédents candidats qui se sont opposés à Angela Merkel depuis la défaite de Gerhard Schröder." Depuis que Martin Schulz a été choisi pour l’affronter, la chancelière ne semble plus imbattable.

"C’est incroyable, on sent que le vent a tourné", s’enthousiasme Andreas Walder, 56 ans. T-shirt blanc, écharpe rouge, le cheveu rare, il est venu à Berlin avec son groupe de musiciens. "Avec Schulz, on aura plus de justice sociale, pour les travailleurs, pour les jeunes, pour les femmes. C’est un Européen convaincu. Et il n’est pas responsable des erreurs passées du SPD."

Promesses vagues

Les "erreurs passées" du SPD, c’est pour Andreas Walder l’Agenda 2010, ce programme de réformes libérales adopté par les gouvernements Schröder entre 1998 et 2005. Un héritage lourd pour un parti à la fois fier d’avoir ainsi remis à flot l’"homme malade de l’Europe" qu’était alors l’Allemagne et traumatisé par cette trahison historique envers les valeurs de la Sociale démocratie.

Depuis, le SPD n’a jamais retrouvé le pouvoir sauf au niveau régional, ou en force d’appoint aux gouvernements d’Angela Merkel. Martin Schulz a déjà annoncé que des "corrections" seront nécessaires : retraites, allocations-chômage pour les travailleurs âgés, égalité hommes-femmes au niveau des salaires, le tout financé largement grâce aux excédents colossaux engrangés par les caisses publiques en 2016.

Le plus important, c’est que le prochain chancelier soit social démocrate, même s’ils doivent s’allier avec la CDU pour gouverner.

Les promesses du candidat Schulz sont nombreuses, mais restent vagues : à Berlin, il n’en dira pas plus, rappelant qu’un congrès se tiendra à l’été, pour adopter le programme de campagne. Il n’en dira pas plus non plus sur la coalition qu’il souhaite diriger. "La meilleure coalition serait une alliance avec die Linke et les Verts", rêve Albert, un étudiant de 23 ans, pour qui cette alliance ne doit plus être taboue au niveau fédéral. Il est conscient des limites de son rêve : avec 8% d’intentions de vote chacun, les néocommunistes de die Linke et les Verts sont un allié potentiel bien hypothétique. "Le plus important, c’est que le prochain chancelier soit social démocrate, même s’ils doivent s’allier avec la CDU pour gouverner, ajoute Andreas Walder. La CDU, qui a tout fait pour bloquer le salaire minimum, serait alors bien obligée d’accepter la réduction des inégalités sociales que nous voulons obtenir."

► Retrouvez l'intégralité de l'article de Nathalie Versieux sur le site de nos partenaires suisses Le Temps.