La Suisse se révolte contre l’enquête PISA

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En mathématiques et en sciences, les élèves suisses ont un niveau supérieur à celui de la moyenne de l’OCDE. Mais la Confédération ne peut s’en féliciter, car elle conteste la validité des résultats de cette évaluation internationale des élèves.

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C’est le genre de coup d’éclat dont la Suisse est peu coutumière. Mardi, à 11 heures tapantes, alors que les pays de l’OCDE s’apprêtaient à divulguer les résultats de la dernière enquête Pisa, la Confédération s’est refusé à commenter les données détaillées pour la Suisse. Très critique envers ce classement international des performances des élèves, la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) et le Secrétariat d’État à la formation (Sefri) en sont restés à quelques informations générales: les élèves suisses sont bons en maths – ils seraient même les meilleurs en Europe – ainsi qu’en sciences, un peu moins en lecture.

Impossible en effet de se féliciter du moindre résultat: les données ne sont pas jugées crédibles. «Nous sommes confrontés à un très sérieux problème de qualité dont les conséquences sont difficilement mesurables», écrit Christoph Eymann, conseiller d’État bâlois et président de la CDIP, dans une lettre envoyée au secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurria. La missive a été rendue publique mardi.

La nouvelle manière de mener l’enquête en 2015, après cinq éditions organisées depuis 2000, fait l’objet d’un feu nourri de critiques: «De nombreuses questions posées à l’OCDE restent sans réponse et rendent impossible d’interpréter de manière détaillée les données concernant la Suisse», attaque Christoph Eymann. Comme les membres du consortium scientifique Pisa pour la Suisse présents à la conférence de presse, le conseiller d’Etat juge impossible de comparer les résultats avec ceux des études précédentes, tant la méthodologie a changé entre les éditions. Dans un communiqué, le Syndicat des enseignants romands partage ces réserves, jugeant le travail de l’OCDE peu professionnel.

Test sur ordinateur

Dans sa lettre à Angel Gurria, la Suisse soulève plusieurs critiques. Le premier point est lié à la manière dont se déroule le test lui-même: en 2015, les évaluations se sont faites pour la première fois sur ordinateur et non plus sur papier, avec une gomme et crayon. La CDIP critique moins le changement en lui-même, que l’absence de prise en compte de ses effets sur les élèves: la baisse des résultats suisses est-elle liée à une diminution du niveau des jeunes, à la difficulté d’utiliser l’ordinateur ou au fait qu’il était impossible de revenir en arrière durant le test pour répondre une nouvelle fois à une question? Et le fait de passer un test sur ordinateur entraîne-t-il une différence sur les résultats des meilleurs élèves et des moins bons d’entre eux? Pour la CDIP, ces interrogations rendent en tout cas impossible la comparaison des résultats.

Autre question soulevée: la modification de l’échantillon suisse, dont le pourcentage d’élèves allophones est supérieur de 10 points à celui de 2012. Là aussi, comment comparer? se demandent les experts suisses. Enfin, ils estiment que le changement du prestataire chargé de l’enquête (l’américain ETS au lieu de l’australien ACER) constitue un élément supplémentaire affectant les résultats puisque les deux sociétés n’appliquent pas tout à fait la même méthode d’évaluation. La Suisse demande notamment à l’OCDE l’ouverture d’un «débat scientifique indépendant» et espère que d’autres pays exerceront la même pression. «Ce serait une erreur de vouloir dès maintenant interpréter les données du point de vue politique ou même d’en tirer des conclusions concernant le système scolaire suisse», estime Christoph Eymann.

Première en Europe

En argumentant de la sorte, la Suisse cherche-t-elle à se dédouaner de la baisse de ses résultats? Non, jurent les responsables de la CDIP. Certes, admettent-ils, le pays perd des points par rapport à 2012 dans les trois domaines évalués, mais ses scores demeurent honorables, voire bons selon les domaines. Sur 72 concurrents, la Suisse figure ainsi à la 8e place pour les mathématiques, occupant la première place parmi les pays européens (seuls des pays asiatiques caracolent en tête du classement); 19% des élèves possèdent des compétences très élevées. «L’Estonie est le seul pays européen à présenter une moyenne comparable, tous les autres ayant obtenu des scores significativement plus bas», précise le communiqué des directeurs de l’instruction publique.

Pour les sciences, le pays arrive en 18e position, toujours en dessus de la moyenne de l’OCDE. Les résultats des jeunes Suisses sont comparables à ceux des Allemands, tandis que les élèves des autres pays limitrophes (l’Autriche, l'Italie et la France) présentent des scores significativement plus bas.

Lecture plus difficile

C’est la lecture qui demeure à la traîne: la Suisse figure en 28e position, ce qui la place dans la moyenne de l’OCDE, comme l’Autriche, l’Italie et la France. La proportion des élèves faibles se monte à 20%, comme pour la moyenne de l’OCDE, une donnée relativement stable, selon Christian Nidegger, le directeur du Consortium scientifique Pisa pour la Suisse.

Au niveau mondial, Singapour rafle l’ensemble des prix: les élèves sont les meilleurs, et de loin, en sciences, en maths, ainsi qu’en compréhension de l’écrit. «Il y a quelques années, les responsables de l’éducation étaient tous envoyés en Finlande pour étudier le système éducatif performant de ce pays. Ensuite, Shanghai est devenu la référence, maintenant c’est Singapour», ironise Stefan Wolter, directeur du Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation. Dans le classement, la Finlande a fortement chuté en sciences et en math, de même que la Corée en lecture: les experts jugent de telles baisses improbables en si peu de temps. La Finlande demeure toutefois bien placée: avec le Japon, l’Estonie et le Canada, elle fait partie des quatre Etats les plus performants de la zone OCDE dans les matières scientifiques.

Cette année, la science était particulièrement auscultée. Selon l’OCDE, «l’écart de performance entre les sexes tend à être faible» dans cette matière, c’est même celle où les différences entre les filles et les garçons sont les plus faibles. Néanmoins, dans 33 pays et économies, le pourcentage d’élèves très performants en sciences est plus élevé chez les jeunes hommes. La Finlande est le seul pays où les jeunes filles sont plus susceptibles d’être très performantes que les garçons.

Pisa, la fiche technique

La 6e enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) a été menée en 2015 auprès dans 72 pays et économies membres de l’OCDE ou proche de l’organisation.

Quelque 540 000 élèves ont passé des tests sur ordinateur, dont 6600 en Suisse. Organisée tous les trois ans, l’étude se concentre sur les compétences des élèves âgés de 15 ans arrivant au terme de leur scolarité obligatoire. Elle mesure et compare leurs connaissances dans trois domaines clés: la culture scientifique, les mathématiques et la compréhension de l’écrit (lecture). Les tests sont construits sur les compétences attendues des jeunes, non sur les programmes d’enseignement.