La Turquie dans l'Union européenne, vraiment ?

Donald Tusk, président du Conseil Européen à gauche et le premier ministre turc Ahmet Davutoglu lors du sommet UE-Turquie à Bruxelles dimanche 29 novembre 2015.
Donald Tusk, président du Conseil Européen à gauche et le premier ministre turc Ahmet Davutoglu lors du sommet UE-Turquie à Bruxelles dimanche 29 novembre 2015.
Thierry Monasse, Pool Photo via AP

Comme promis, l'Union européenne a relancé, mi-décembre 2015, les négociations d'adhésion avec la Turquie. Elle en attend une meilleure coopération sur la crise migratoire et une lutte accrue contre l'organisation Etat islamique, en asséchant notamment le commerce lucratif de pétrole des jihadistes.

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Voici des années que piétinent les négociations d'adhésion de la Turquie au bloc européen, entamées en 2005. Mais en octobre 2015, elles ont reçu une nouvelle impulsion: les Européens ont proposé à la Turquie un "plan d'action" pour endiguer le flux sans précédent de migrants vers l'Union européenne.

Le chapitre 17 ouvert lundi 14 décembre 2015 est le 15ème sur un total de 35 devant être négociés pour ouvrir la voie à une adhésion de la Turquie. Il porte sur la politique économique et monétaire. "C'est un pas important dans notre adhésion après près de deux ans d'impasse", s'est félicité le ministre turc aux Affaires européennes, M. Bozkir.

L'adhésion, un enjeu pour la Turquie ?

Pour le ministre luxembourgeois Jean Asselborn, dont le pays préside l'Union, c'est un signe de la "revitalisation du processus d'adhésion". Même la chancelière allemande Angela Merkel, jusqu'alors notoirement opposée à la perspective d'une adhésion, a changé d'avis cet automne. Au plus fort de la crise migratoire, elle a rendu personnellement visite au président turc Recep Tayyip Erdogan .

Mais l'adhésion à l'Union européenne est-elle réellement toujours un enjeu pour la Turquie ? "Non", répond sans hésiter la journaliste turque Mine Kirikkanat, l'une des plumes du quotidien d'opposition Cumhuriyet, dont le directeur et l'un des chefs de service sont actuellement emprisonnés. "Ce que souhaitent avant tout les Turcs aujourd'hui, c'est de pouvoir entrer et sortir du territoire sans avoir besoin de visa, payant et difficile à obtenir". La médiatisation des liens entre l'UE et la Turquie "n'a d'autre intérêt pour le régime turc que de garantir les marchés internationaux et maintenir les investissements avec le pays", selon Mine Kirikkanat.

Le gouvernement turc veut rétablir un Etat impérial 

Le sujet de cette adhésion divise malgré tout la population. La moitié d'entre-elle souhaite garder le cap sur l'Occident "et adhérer à l'Union européenne pour que la Turquie ne soit plus un Etat de non droit, comme c'est la cas actuellement avec un gouvernement qui décide de tout et ne respecte pas les lois, et que le pays soit soumis à la Constitution européenne".

L'autre frange de la population qui vote pour AKP (Parti de la justice et du développement), le parti au pouvoir, ne se soucie guère de l'adhésion à l'Europe. Le gouvernement actuel veut clairement "rétablir ce qu'était la Turquie sous l'Empire Ottoman, à savoir un Etat impérial qui dominait la plupart du monde musulman du Moyen-Orient", explique la journaliste.

3 milliards d'euros d'aide pour les migrants

L'Union européenne a pourtant promis d'aider à hauteur de trois milliards d'euros le gouvernement turc afin d'améliorer l'accueil des réfugiés syriens et irakiens sur le territoire, de renforcer les patrouilles en mer Egée et de rapatrier les migrants économiques illégaux.

Le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, avait été invité le 29 novembre à un sommet exceptionnel avec les dirigeants européens à Bruxelles pour sceller cette coopération, en échange d'une relance de l'adhésion et d'une accélération de la libéralisation des visas.

Pour la journaliste turque, les trois milliards ne changeront rien à la situation."L'Union européenne n'aurait jamais dû écarter une Turquie laïque et républicaine. Ce pays est un carrefour pour la moitié de la population asiatique et africaine. Ces flux migratoires qui se calculent en millions de personnes représentent une arme redoutable actionnée par l'AKP - parti au pouvoir anti-européen et soldat de l'Islam- contre laquelle l'Europe ne peut plus rien faire."

Frontière poreuse

Le ministre autrichien des Affaires étrangères, Sebastian Kurz, s'est montré très sceptique, reconnaissant qu'en fait la relance des négociations, "c'est pour que la Turquie nous aide afin que les réfugiés ne viennent pas en Europe". Les Occidentaux attendent également que la Turquie contrôle mieux sa frontière avec la Syrie, encore poreuse sur une centaine de kilomètres, pour empêcher le transit des jihadistes de l'EI et assécher le commerce de pétrole, manne financière pour cette organisation.

Ces sujets ont été abordés lundi 14 décembre au cours d'un déjeuner de travail avec le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusoglu. "Il faut être très ferme avec l'ensemble des partenaires sur le financement du terrorisme" qui "se fait sur place avec le racket des populations locales, mais aussi par l'exportation de produits pétroliers", a prévenu le chef de la diplomatie belge Didier Reynders. "Il faut des mesures pour empêcher les produits pétroliers de partir vers l'extérieur. On en parlera avec notre collègue turc comme on en parle avec d'autres pays de la région."

Pour Mine Kirikkanat, le commerce avec l'Etat islamique "est une très grave accusation". Et si les faits sont avérés, "la Turquie n'a aucun intérêt à ce que ça s'arrête", précise-t-elle.

Un Turc brûle une affiche "Poutine Assassin !", en turc et en russe, avec le portrait du président russe Vladimir Poutine, lors d'une manifestation à Istanbul, vendredi 27 novembre 2015.  
Un Turc brûle une affiche "Poutine Assassin !", en turc et en russe, avec le portrait du président russe Vladimir Poutine, lors d'une manifestation à Istanbul, vendredi 27 novembre 2015.  
AP Photo/Cagdas Erdogan

Querelle pétrolière entre Poutine et Erdogan

Au coeur d'une vive querelle entre Moscou et Ankara après un grave incident aérien à la frontière syrienne en novembre, la question de la contrebande de pétrole par l'EI - est très sensible pour le gouvernement turc. Le président russe Vladimir Poutine a été jusqu'à accuser la famille du président turc Recep Tayyip Erdogan d'être impliquée dans le trafic.

Le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes, Harlem Désir, a pour sa part exhorté Ankara à "contrôler la frontière entre la Syrie et la Turquie pour éviter que l'EI puisse faire venir des combattants étrangers, les former, les entraîner et ensuite les renvoyer dans d'autres pays", rappelant que cela avait été le cas pour certains des kamikazes des attentats de Paris.

Et "il sera important que la Turquie réponde à certains manquements", a souligné lundi 14 décembre le commissaire à l'Elargissement, Johannes Hahn, citant l'indépendance de la justice, la liberté d'expression et des médias.
 
M. Hahn prépare pour le printemps prochain une évaluation d'autres domaines dans lesquels les négociations d'adhésion pourraient démarrer, notamment l'Etat de droit, l'énergie, l'éducation ou les affaires étrangères, même si la Commission a exclu tout nouvel élargissement avant 2020.