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Lakshmi Mittal, « pas grand chose d'indien »

A la tête du premier groupe sidérurgique mondial, l'Indien Lakshmi Mittal n'a pas bonne presse en France depuis qu'il a décidé de fermer ses hauts-fourneaux à Florange en Lorraine. Il est critiqué de tout part. Par les salariés, les syndicats et les élus locaux. Ses rapports avec le gouvernement français sont aussi extrêmement tendus. Pour sauver les 629 emplois menacés, le ministre du Redressement productif est allé jusqu'à brandir la menace de la nationalisation avant de se rétracter.  Quant au Premier ministre, il a échoué dans sa tentative de gagner l'appui de Mittal pour lancer un projet européen d'innovation industrielle (Ulcos).

Alors qui est cet homme, né au Rajasthan en 1950, parvenu à se construire en quelques décennies un empire dans l'acier ? Quelle est sa réputation dans son pays natal ? Réponse avec la correspondante du quotidien indien The Hindu à Paris, Vaiju Naravane.

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Entretien avec Vaiju Naravane, journaliste à “The Hindu“

Lakshmi Narayan Mittal sous les feux de la critique en France.
Lakshmi Narayan Mittal sous les feux de la critique en France.
L'affaire Mittal en France a-t-elle fait réagir la presse indienne ?

On en a beaucoup parlé mais plutôt sous l'angle nationaliste. Pourquoi, quand il y a tant de sociétés en difficulté en France telles que Doux, Sanofi, Air France, PSA Citroën, parle-t-on au tant de Mittal ? Et pourquoi parle-t-on de l'Indien Mittal ? Lakshmi Mittal a un passeport indien mais c'est tout. Sa société est enregistrée au Luxembourg, il vit à Londres et a quitté l'Inde très jeune. Il n'a jamais travaillé en Inde.


Vous dénoncez un racisme français latent ?

Non, je ne parlerais pas de racisme. Ne m'ôtez pas les mots de la bouche. C'est une question d'éveil nationaliste indien. Pourquoi les Français insistent tant sur l'aspect indien ? Car il n' y a pas grand chose d'indien chez cet homme.



Les ouvriers de Florange qui doutent des promesses de leur patron Mittal ( AFP).
Les ouvriers de Florange qui doutent des promesses de leur patron Mittal ( AFP).
Avez-vous publié beaucoup d'articles dans The Hindu sur la situation de Mittal en France ?

Oui j'ai beaucoup écrit sur cette histoire, notamment un papier d'opinion titré "Mittal 1, Montebourg 0" (lien en anglais), quand la menace de nationaliser l'usine de Florange a tourné au fiasco. Le ministre français du Redressement productif a perdu sa crédibilité. C'est quelqu'un qui parle de trop. Mittal a été plus malin que lui.

Pourquoi brandir la menace de la nationalisation quand on n'a pas les moyens de la mettre en œuvre ? Cette opération aurait coûté 1 milliard d'euros à l'Etat français. Normalement, dans une économie de marché, il faut de bonnes raisons pour nationaliser. Le patronat français a été le premier à parler d'expropriation. Cette politique de la France qui accepte l'économie de marché sans vraiment en adopter toutes les règles fait beaucoup parler en Inde. En France, on veut attirer les investisseurs étrangers mais on veut aussi tout réglementer. Ce n'est pas le climat international actuel.

Lakshmi Mittal est-il une personnalité connue et reconnue  en Inde ?

En fait, on le connait uniquement depuis 2006 quand il a pris contrôle d'Arcelor, qui était alors le deuxième groupe mondial de la sidérurgie,  et qu'il est devenu la cible du gouvernement français. D'ailleurs, si, aujourd'hui, l'affaire de Florange provoque une poussée nationaliste indienne, c'est parce que Mittal a franchement été très mal traité en 2006. Quand Thierry Breton, le ministre des Finances et de l'Industrie de l'époque, a expliqué que M. Mittal devait apprendre la grammaire du business, c'était de l'arrogance française à 100%. C'était même clairement de la xénophobie. Le gouvernement français n'aurait pas dit la même chose s'il avait eu en face de lui des investisseurs américains. Les Indiens ont donc l'impression que la France s'en prend à Mittal parce qu'il est Indien.

Quels sont les liens de Lakshmi Mittal avec l'Inde ?

Il n'a pas de lien avec le gouvernement indien et n' a aucun business en Inde. Il a certes essayé dans l'Etat d'Orissa (dans l'est du pays) mais cela n'a encore riens donné. Quand il est passé en Inde avec l'ancien président français Nicolas Sarkozy, il s'est plaint à la presse indienne des problèmes qu'il avait en Europe. Les journalistes lui ont alors rétorqué : mais pourquoi vous n'avez rien fait pour l'Inde ? C'est à ce moment là que M. Mittal a tenté d'investir en Inde mais son projet n'a jamais vu le jour. Il n'a pas la stature des Tata. Cette famille d'industriels indiens est hautement respectée dans le pays. Elle est désormais le premier employeur en Grande-Bretagne mais son empire reste en Inde. Mittal lui n'est pas trop apprécié par les Indiens. D'ailleurs, moi-même je ne suis pas une de ses ferventes supportrices. Je ne le connais pas personnellement. Je l'ai même plusieurs fois épinglé, notamment quand il a marié sa fille en 2004 en déboursant des milliards d'euros. Mais il y a une réaction défensive : on le défend en Inde parce qu'il est ciblé comme indien.


Comment cet homme issu du Rajasthan a-t-il réussi à construire un tel empire industriel ?

Ce n'est pas le premier indien à connaitre un tel succès. Il y en a même beaucoup. Au Rajasthan, la famille Mittal vient d'un village de la région du Marwar où les habitants sont de la caste des commerçants. Ces gens ont le commerce dans le sang. D'une génération à l'autre, ils cumulent trois sous et en font cinq, puis dix, puis quinze, etc. Peu à peu, ils diversifient leurs activités et passent à l'industrie. C'est comme cela que la famille Mittal s'est lancée dans l'acier.

Laksmi Mittal a quitté très tôt sa famille et a construit son empire tout seul. C'est un self-made-man. Un type drôlement travailleur qui a su prendre des risques. Il a commencé en Indonésie où il a racheté à bas coût de petites aciéries pour les restructurer et les relancer. Il a réussi là où il a travaillé.


Le marché de l'acier se portant mal en Europe, Mittal ne va-t-il pas se retourner vers des pays émergents comme l'Inde ?

Il a déjà développé  beaucoup de choses au Brésil. En Inde, il a débuté un business. Je ne sais pas si cela ira plus loin. En tout cas, les Indiens ne cherchent pas nécessairement à le ramener vers son pays natal. L'Inde est devenu de toute façon une place intéressante pour les investisseurs.



Vaiju Naravane

Dans le quotidien indien anglophone The Hindu, publié à Madras, la correspondante à Paris, Vaiju Naravane, a signé de nombreux articles sur l'affaire Mittal en France. Elle participe aussi régulièrement à l'émission Kiosque de TV5MONDE.