Lampedusa : 25 000 migrants économiques divisent l'Europe

La révolution de jasmin et l'avènement de la démocratie en Tunisie, pourtant applaudies par les responsables européens, ont entraîné des enjeux migratoires inattendus qui divisent les responsables politiques des pays membres de l'Union et de la commission européenne.

Le débat à propos de l'immigration tunisienne à destination de l'île de Lampedusa, à mi chemin entre la Tunisie et l'Italie, porte d'entrée du vieux continent, a eu lieu entre Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi le 26 avril 2011. Les deux chefs d'état, après des semaines de conflit ouvert à propos des migrants régularisés par le gouvernement italien ont demandé à l'Union européenne d'examiner le rétablissement temporaire des contrôles aux frontières.

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“Arrivée de migrants tunisiens sur l'île de Lampedusa le 15 mars 2011“ (AFP)
“Arrivée de migrants tunisiens sur l'île de Lampedusa le 15 mars 2011“ (AFP)
L'île italienne de Lampedusa, au large des côtes tunisiennes, est devenue le symbole des nouveaux enjeux migratoires qui embarrassent l'Europe. Depuis le début de la "crise de Lampedusa", la France fait barrage aux ressortissants tunisiens venus d'Italie en les repoussant systématiquement de son territoire au niveau de la ville frontalière de Vintimille. Le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, a demandé le rapatriement des migrants vers leur pays d'origine, ainsi "qu'une action forte" de l'Europe pour aider la Tunisie à dissuader ses ressortissants de partir, tout en fustigeant la France pour son "absence de solidarité". Un porte-parole de la Commission à Bruxelles estimait récemment que "c'était à l'Italie de prendre en charge les "migrants économiques" qui arrivent de Tunisie". Rome a déjà promis un visa de trois mois à 22 000 de ces nouveaux "boat people", dont des dizaines embarqués depuis les côtes tunisiennes sur des bateaux de fortune ont fait naufrage...

L'afflux de ces candidats à l'immigration nord-africains se révèle être un vrai casse-tête politique que personne ne semble vouloir assumer. La réunion entre les ministres des 27 pays membres à Luxembourg, le lundi 11 avril, en a fait la démonstration : aucune décision ne s'est dégagée, l'Italie se voyant renvoyée à la case départ, obligée d'assumer cette immigration que l'Union ne veut pas gérer.

Conséquences embarrassantes pour l'Union Européenne

Lampedusa et ses migrants sont le symptôme d'une nouvelle donne entre les pays d'Afrique du Nord libérés (ou en voie de l'être) du joug de leurs dictateurs, d'une part, et de la politique européenne d'immigration, d'autre part. Les Tunisiens ne subissent plus la répression policière comme au temps du régime Ben Ali et embarquent plus facilement pour les rives alléchantes du nord de la Méditerranée. Les Libyens, quant à eux en moindre nombre, fuient la guerre. Face à ce flot de nouveaux arrivants, Rome a accordé des permis de passage vers la France et exige dans le même temps une aide d'urgence de 100 millions d'euros que Bruxelles se refuse à lui octroyer.

Un millier de Tunisiens récemment bloqués à Lampedusa vont être renvoyés par avion dans leur pays d'origine en vertu d'un accord passé entre Rome et Tunis le 5 avril dernier. Les ministres de l'intérieur allemands et autrichiens annoncent vouloir envisager des contrôles frontaliers, en infraction avec les accords de l'espace Schengen, ce que le gouvernement français effectue déjà malgré une condamnation de la commission européenne à son encontre début avril.

Soutenir les révolution arabes tout en refoulant ses migrants ?

Le naufrage du 6 avril dans lequel 150 clandestins en provenance de Libye ont trouvé la mort vient rappeler de façon tragique la problématique de l'accueil dans l'UE et la solidarité entre pays des deux rives de la Méditerranée. Sur le site de l'Union européenne, à la rubrique "Gestion de l'immigration et de l'asile", il est stipulé que "face à l'augmentation du nombre de personnes qui tentent d’entrer dans l'Union pour fuir les guerres, les persécutions ou les catastrophes naturelles, ou simplement dans l’espoir d’un avenir meilleur, les gouvernements européens élaborent des solutions communes afin de résoudre les difficultés auxquelles ils sont confrontés."

Où sont les "solutions communes" de l'Union européenne face à ces flux migratoires engendrés par les révolutions arabes, l'émergence de nouveaux régimes et de nouvelles donnes économiques ? Au delà des rappels de grands principes appuyés par une mission intitulée "Hermes" de l'agence Frontex (gestion européenne des frontières, voir encadré) à Lampedusa, la commission européenne ne semble pas prête à répondre pleinement à ses engagements de "solutions communes".

Le problème migratoire actuel est avant tout économique

Cherbib Mouhieddine, membre de la FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives), livre son analyse de la situation et apporte des propositions concrètes. Une enquête récente menée en Tunisie fait ressortir que les migrants sont des jeunes gens, entre 18 et 25 ans, dont le départ est motivé par plusieurs facteurs, le principal étant le chômage.


Lampedusa : 25 000 migrants économiques divisent l'Europe

Pour ce syndicaliste, plusieurs fois emprisonné du temps de Ben Ali, les réponses sécuritaires des pays membres de l'UE, et plus particulièrement celles de la France sont là pour répondre politiquement à la montée de l'extrême droite alors que des solutions européennes, concertées, durables, d'aide à la Tunisie pourraient être mises en place pour inciter les migrants à rester dans leur pays d'origine. Marine Le Pen, la nouvelle présidente du Front national, parti xénophobe français, n'a-t-elle pas fait le voyage en mars dernier à Lampedusa, pour accentuer ce problème ?

Lampedusa : 25 000 migrants économiques divisent l'Europe

Le militant de la FTCR estime aussi que "c'est le conseil des ministres de l'Europe qui pose problème et qui bloque. Le parlement européen a voté des résolutions, a demandé à ce que le fardeau de l'Italie soit partagé en Europe, ce qui est normal en période de crise." "Où est la solidarité européenne ? " demande-t-il.

Catherine de Wenden est directrice de recherche au CERI (CNRS), anciennement consultante pour la commission européenne et présidente du Comité de recherche " Migrations " de l'association internationale de sociologie. Pour elle, "le gouvernement de Silvio Berlusconi a poussé à l'extrême la situation de Lampedusa en laissant les migrants s'accumuler sur l'île pour ensuite faire la démonstration d'une situation migratoire exceptionnelle et ingérable". La chercheuse souligne "qu'avec les événements survenus en Tunisie (la révolution, ndlr) et en Libye, on pouvait s'attendre à beaucoup plus que 25 000 migrants, mais le gouvernement italien comme les ministres européens répondent à la xénophobie ambiante en Europe, d'où leur volonté d'exagérer le problème et de rétablir des contrôles aux frontières qui mettent en cause les accords de Schengen ".

l'europe en panne ?

José Manuel Barroso a annoncé mardi 12 avril à Tunis que l'aide financière à la Tunisie de l'UE, de 250 millions d'euros pour 2011-2013 allait être augmentée de 140 millions, et la mise en place "d'un partenariat entre l’Europe et la Tunisie qui aura pour objectif de soutenir la transition démocratique, et de stimuler la croissance économique et l’emploi ". Mais le président de la Commission a surtout demandé au nouveau gouvernement tunisien "une action forte et claire en acceptant la réadmission de ses ressortissants qui se trouvent de manière irrégulière en Europe, ainsi que dans la lutte contre la migration irrégulière."

La commissaire européenne en charge de l'immigration, Cecilia Malmström, de retour de Tunisie fin mars a annoncé quant à elle "la mise en place de partenariats futurs avec la Tunisie "notamment sur l'immigration légale et la facilitation de délivrance de visas européens pour les ressortissants tunisiens". Ces dispositions à venir tranchent avec les réactions du conseil des ministres européens, résolument orientées sur un contrôle renforcé et un renvoi des migrants. A propos des contrôles douaniers de la France dans la zone frontalière avec l'Italie, en infraction avec les règles de l'espace Schengen européen, la commissaire a condamné cette pratique mais admet que "n'étant pas saisie, la commission n'est pas en mesure de répondre à cette problématique".

Il y a une forme de double discours européen dans la "crise de Lampedusa " : du côté de la commission européenne, une volonté d'aider la Tunisie à opérer une transition démocratique ainsi qu'à mieux gérer ses flux migratoires, et de l'autre, des responsables politiques plus particulièrement français et italiens qui demandent un renforcement de la protection des frontières avec le soutien de l'Europe. Europe qui ne souhaite pas particulièrement aider les Etats membres dans leur gestion des flux migratoires récents.

Avec pour paradoxe que ceux qui participent en Libye à une action militaire poussant à l'exode des milliers de personnes vers la Tunisie et qui accentue le chômage du pays, sont les mêmes qui demandent des mesures pour empêcher toute migration de ces populations vers l'Europe.

Repères

Plus de 25 000 migrants, majoritairement tunisiens ont rejoint l'île de Lampedusa, (territoire italien de 20 kilomètres carré et de 6000 habitants, situé à moins de 170 km de la côte tunisienne) depuis le premier janvier, alors qu'ils n'étaient que 4000 à l'avoir fait en 2010.

20.000 Tunisiens ont bénéficié d’un visa de l'état italien pour une durée de trois mois reconductible.
Les accords de Schengen offrent une libre circulation au sein des pays de l'Union pour les migrant en situation régulière, mais ltat français conteste la validité des titres de séjour donnés aux migrants tunisiens par l'Italie au prétexte que résider légalement en Europe " nécessite un passeport et des moyens de subsistance ". Les accords de Schengen ne peuvent être suspendus, mais un contrôle exceptionnel aux frontières " en cas de menace grave pour l'ordre public et la sécurité intérieur " est possible durant 30 jours renouvelables.

Tunis va recevoir une aide économique de 300 millions d'euros (environ 700 millions de DT) de l’Italie pour équiper ses garde-côtes en radars et vedettes rapides.

Depuis le 15 février, l'agence Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures ) a déployé à Lampedusa 4 avions, 2 hélicoptères, 2 bateaux et une trentaine d’experts au sol. Ses objectifs sont avant tout la détection et prévention des activité criminelles et l'assistance pour organiser le retour des migrants dans les pays d'origine.




La Une de El Païs (Espagne) du 18 avril 2011 : “La vague d'immigrants ouvre une crise dans l'Union européenne.“


La Une de la Tgeszeitung du 19 avril 2011 - “Des Tunisiens envoyés sur des voies de garage.“