Le 11 septembre vu d'Istanbul

Il y a 10 ans, le 11 septembre 2001, Mine Kirikkanat, journaliste et écrivaine turque, était à Paris chez elle en train d'écrire un article. La télé était allumée mais elle n'y prêtait pas attention jusqu'à ce que le présentateur se mette à crier. 

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Les Américains étaient comptés

Héritière d’une mémoire fissurée par trois coups d’Etats, des marteaux en marche comme The Dog’s War de Pink Floyd, mais bien vivants et qui battaient vraiment le fer sur des têtes, transformées en enclumes…

Héritière de trois générations a qui l'Etat turc a cassé les reins, avec la bénédiction de ses supérieurs américains, parce qu’elles revendiquaient le droit à la grève, au syndicat, à l’enseignement gratuit, bref, le droit d’être a gauche… Parce que les Etats-Unis ne toléraient la gauche, la vraie, ni chez eux, ni en Turquie, frontalière aux URSS. 
  
Héritière d’une guerre qui dure depuis 30 ans contre les Kurdes rebelles, des attentats en pleins centres, des bains de sang dans les rues et des funérailles en chaine ; effectivement il en fallait pour enterrer plus de 50 mille morts…

Née, grandie et vivant la terreur au quotidien, non, je n’ai pas été traumatisée par ce qui s’est passé aux Etats-Unis, le 11 septembre 2001.

J’étais a Paris, écrivais un article pour mon quotidien, la télé ronronnait dans la pièce d’à côté. J’y ai couru sur le cri du présentateur et suivi en direct ce qui se passait après le premier crash. Aucun sentiment, aucune pensée, j’étais simplement sidérée. C’était à peine croyable et d’ailleurs, personne ne mesurait encore l’envergure des dégâts.

Copains copines franco-turcs réunis chez moi, on a passé des journées et des soirées à discuter la “technique” des frappes. Mon fils, ingénieur en électronique, soutenait que les avions étaient sans pilote, dirigés du sol. Nous étions tristes à la vue des victimes, compatissions à la souffrance de leurs proches et du peuple américain.

Mais en aucun moment, et je crois que c’est un sentiment partagé par la majorité des Turcs, nous ne nous sommes sentis solidaires de l’Etat américain. Protecteur des Etats islamistes du Moyen Orient, il était le mac du wahabisme. Le Taliban même était sa créature verte, contre le rouge du communisme en Orient. On se souvenait d’un autre 11 septembre aussi, celui d’Allende au Chili. Et bien d’autres. Il en avait tellement fait à nous les turcs et aux autres... D’ailleurs un an plus tard, ma rubrique au journal datée de 11 septembre était consacre au Chili en 1973, tandis que toute la presse turque commémorait celui de 2001.

La répercussion immédiate du 11 septembre américain fut familiale. Vu la paranoïa que les Américains avaient développé contre les orientaux, mon fils annula sa maîtrise en informatique prévue dans une université de New York.
 
Les répercussions d’après furent mondiales : guerre en Afghanistan et attentats islamistes contre les pays de l’Otan qui y ont envoyé des troupes. La Turquie paya un lourd tribu avec un carnage dans deux synagogues et une banque anglaise, en 2003.
Si le bilan du 11 septembre 2001 se faisait en vies humaines, nous savons plus ou moins exactement le nombre de victimes qu’ont fait les attentats de New York. Mais combien d’autres ont été massacrées pour les venger, nous ne le saurons probablement jamais. La guerre en Afghanistan fut la riposte directe des Etats-Unis au terrorisme taliban. Mais je crois que le sans gêne que les Américains ont développé depuis pour envahir l’Irak et remodeler le monde musulman en découle aussi.

Vue sous cet angle, la comparaison du nombre de victimes du 11 septembre et celui des ripostes, me rappelle le témoignage d’un photographe dont je ne me souviens plus du nom.
Dans les années 80, ce photographe qui sillonne le continent africain, prend un taxi brousse. Le taxi longe un fleuve. Le chauffeur lui explique qu’il sert de frontière avec le pays voisin où sévit une guerre civile. “C’est le carnage, dit-il. Ils s’entretuent.”
Le photographe demande : « Et les étrangers ? On les tue aussi ? » « Non, répond le chauffeur. Les blancs sont comptés !»

Quand on pense aux centaines de milliers de civils qui ont péri sous les bombardements d’après, on peut dire que les 2603 victimes du 11 septembre 2001, étaient comptés.