Le 11 septembre vu de Bucarest

Il y a 10 ans, le 11 septembre 2011, la journaliste roumaine Rodica Pricop, rédactrice en chef adjointe du quotidien Nine O’Clock et éditorialiste à Bucarest Hebdo, était sur le point de boucler la Une de son journal quand... Souvenirs et analyse.

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La démocratie en déclin

Le 11 septembre 2011, 16h10 (heure de Bucarest), je m’apprêtais à monter la maquette pour la Une du journal. J’appelle mon collègue  en charge de la page internationale. Il me dit qu’une variante pour la photo de une serait un avion qui venait justement de s’écraser dans le World Trade Center à New York. Je lui demande plus d’information mais il me dit de patienter car la dépêche de Reuters ne disait pas plus et il n'y avait pas d’image à ce moment-là.  Je raccroche en me disant que c’était peut-être un autre Américain avec un parapente, comme se fut le cas seulement quelques jours auparavant.

Quelques instants après, je lève les yeux et regarde vers la télé de la salle de la rédaction : des images avec les tours jumelles défilent sur le petit écran. J'augmente le son et, tout d’un coup je comprends que quelque chose de terrible vient de se passer à New York. Des images terrifiantes avec une personne qui se jette depuis un étage supérieur de la tour passent sur le petit écran…

DEBUT DE LA TERREUR

Je me rappelle très bien le moment de l’écroulement de la première tour. On parle de 5 mille,  8 mille  puis de 10 mille morts… C’était le début des années de la terreur, on l’a tous compris ce jour-là. Ce que personne d’entre nous ne savait, c’était qu’il s’agissait aussi du début du déclin de la démocratie dans le monde dont nous, en Roumanie, avons aspiré depuis la chute du communisme.

Dix ans auparavant, j’avais assisté dans une autre salle de rédaction à la démission de Mickaël Gorbatchev et à la fin de l’ Union soviétique. J’avais tout juste 20 ans et pensais que l’écroulement de l’URSS allait apporter une époque de stabilité et de prospérité dans le monde, à l’ouest comme à l’est.  La paix enfin. L’avenir semblait rose…

EFFETS DE LA GUERRE FROIDE

Mais le 11 Septembre 2011 a montré combien j’ai eu tort. La Guerre froide était bien finie, mais ses effets ont continué à se faire ressentir. La guerre de la terreur menée par Al-Qaïda contre les États-Unis et a eu ses origines dans les années 80, en pleine Guerre froide, quand Washington avait soutenu Oussama Ben Laden et les islamistes radicaux d’Afghanistan contre les Soviétiques.

L’après 2001 nous a ramené dans la même logique de guerre qui a dominé le monde après la Deuxième Guerre mondiale. Sauf que le terrorisme et la guerre contre le terrorisme ne se mènent plus avec les armes conventionnelles et selon les règles de la guerre. Le terrorisme a frappé aux Etats-Unis sans aucun avertissement en laissant 3000 morts, à Madrid et à Londres, en 2004 et 2005, 200 innocents ont perdu leur vie…

La guerre contre le terrorisme a vu naître la doctrine de défense « pro-active » aux États –Unis, qui a permis à George Bush de déclencher la guerre en Irak en absence du feu vert des Nations Unies. Cette guerre illégale et inutile a montré au public international que les règles et les lois internationales peuvent être changées unilatéralement par les grandes puissances, selon leurs intérêts.

MENSONGES D'ETAT

Il n’y a plus de doute que Washington et Londres ont menti à l’opinion publique de leur pays, à l’ONU et au monde entier en ce qui concerne les armes de destruction en masse de Saddam Hussein et le virtuel danger que l’Irak posait sur la sécurité internationale.  On a vu qu’on pouvait fabriquer des preuves afin de déclencher une guerre avec des terribles pertes en vie humaines, on peut torturer, kidnapper des gens de leur propre pays, on peut mentir au public, manipuler et contrôler l’information  dans tout impunité. Abu Ghraib, Guantanamo Bay, les « rendition flights »  de la CIA, les prisons secrètes des Etats-Unis où l’on applique « les techniques renforcées d’interrogation » loin des yeux du public…

Les dérapages de la lutte contre le terrorisme ont fait de cette guerre une véritable terreur surtout pour les peuples d’Afghanistan et d’Irak où des dizaines de gens meurent chaque semaine dans des attentats à cause de « friendly fires ».

La vidéo avec le meurtre des deux cameramen de l’agence Reuters ainsi que d’un père de famille irakien et de ses deux enfants par des soldats américains tirant avec des balles interdit par l’ONU afin de causer maximum de dégâts a fait le tour du monde grâce à Wikileaks. Ces images sont la preuve irréfutable des crimes de guerre.

Mais alors que ces crimes restent impunis, le soldat qui est suspecté d’avoir transmis à WikiLeaks les télégrammes de guerre américains, y compris la vidéo de la tuerie des civiles, a été accusé d’avoir mis en danger la sécurité du pays, et détenu en condition de d’isolement complet pendant des mois, comme un véritable terroriste. Le président Obama, qui est arrivé à la Maison Blanche sur une plateforme anti-guerre, avec la promesse de rétablir la justice et de fermer Guantanamo Bay, ce qui lui a apporté un Prix Nobel de la Paix, dit que Bradley Manning a violé la loi… La triste vérité est que depuis 2001, les États-unis se sont transformés dans une société extrêmement surveillée, qui, au nom de la sécurité, a abandonné beaucoup de principe démocratiques et de libertés civiles.

Dix ans après, les blessures provoquées par la plus grande attaque sur les États –Unis depuis Pearl Harbour sont encore ouvertes et très peu a été fait afin d’apaiser le drame des survivants et des familles des victimes. A commencer par l’enquête sur les attentats qui, à part désigner Al-Qaïda comme le seul responsable des attentats de New York, de Washington et de Pennsylvanie,  laisse plus de questions que des réponses sur la manière dont les attaques ont eu lieu, et surtout sur l’échec colossale des services d’informations qui n’ont réussi ni à prévoir ni à empêcher que de tels attentats se produisent sur le sol américain.

L’exécution d’Oussama Ben Laden par le commando de Navy Seals a pu offrir  un sentiment de consolation  pour les survivants et les familles des victimes, mais la manière dont l’opération s’est déroulée a suscité encore beaucoup de controverses.

Dix ans après, Washington doit rendre hommage aux victimes des attentats mais aussi aux innocents qui ont perdu leur vie dans cette guerre qui a apporté trop peu de rétribution par rapport aux dégâts qu’elle a engendré. Le monde doit aussi réfléchir sur les racines du terrorisme, car, afin d’en finir avec, il faut s’attaquer aux causes avant tout.