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Le 11 septembre vu de Paris à Berlin

Régis Présent-Griot, aujourd'hui rédacteur en chef de la Gazette de Berlin, est encore à Paris le 11 septembre 2001 alors qu'il bricole dans la chambre des enfants qui doit prochainement accueillir sa première fille.

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En ce mois de septembre 2001, il fait bon à Paris. Ma compagne ne bouge plus trop, tant son beau ventre fécond est rond. Nous attendons d'un jour à l'autre l'arrivée de notre deuxième enfant. Nous savons déjà que ce sera une fille, on a même arrêté notre longue hésitation sur le prénom : ce sera Clémence.

BRICOLAGE

Afin de préparer l'arrivée de Clémence, il n'est pas trop tard pour donner encore un petit coup de pinceau dans la chambre qu'elle partagera avec son frère Souleïmane. Des pinceaux justement, c'est ce qui manque. Je suis donc dans une grande surface de bricolage installée dans un sous-sol de la place Clichy. Je suis lent, trop lent comme souvent, et j'erre d'un rayon à l'autre. Au détour d'une tête de gondole la teneur d'une conversation me surprend : "Non mais là, les États-Unis vont répondre par l'arme nucléaire !" assure un vendeur en uniforme maison à un autre portant les mêmes couleurs. J'en déduis que le séjour prolongé dans ce qui pourrait être un bunker conduit à émettre des considérations militaires hasardeuses. Puis arrivé près de la sortie, je réalise que ce jour n'est définitivement pas comme un autre. Derrière la rangée des caisses il y a au moins 150 personnes, têtes levées vers un petit écran censé assurer la promotion d'un câblo-opérateur. Des gens pleurent, certains tentent d'en calmer d'autres qui crient. Alors je demande, on m'explique : "une attaque"..."New york"..."des bombes"..."la guerre". Puis je découvre les images que je vais, comme tout le monde, voir en boucle dans les jours qui viennent. Présentateurs d'éditions spéciales désemparés, le bâtiment nord des tours jumelles de New York qui s’effondre. Ces gens autour de moi que je ne connais pas, qui ne se connaissent pas, mais qui échangent, tentent de se rassurer, de comprendre. C'est trop dans ce sous-sol éclairé de néons. Je sors vite. Le soleil est là dans toute sa lumineuse force : ce n'est donc pas encore complètement la fin du Monde. J'enfourche mon vélo à toute vitesse  : il faut que j'aille chercher mon fils de trois ans à la maternelle. Et puis une réflexion de père de famille : je ne peux pas laisser plus longtemps ma compagne toute seule dans l'appartement, dans ce monde devenu subitement incertain. Il faut que la petite famille se regroupe, vite. Sur le boulevard des voitures sont arrêtées, autoradios à fond, portières ouvertes, délivrant aux passants figés sur les trottoirs les commentaires haletant de journalistes dépassés. Des grappes de personnes sont scotchés sur les trottoirs devant des vitrines où toutes les écrans montrent les mêmes images répétées.

Dans les jours qui suivent je me rends compte que (sans doute parce qu'ayant vécu à Berlin et Moscou), j'ai pour pas mal de membres de ma famille et belle famille un étrange rôle d'expert en géo-politique. On me demande ce qui va se passer...ce qu'il faut faire, des explications...que je suis bien incapable de fournir.

ET MOI, ET MOI, ET MOI

Les premières heures, les premiers jours passent et partout revient cette expression énervante de "cerveau des attentats". Comme s'il fallait être particulièrement intelligent pour concevoir et organiser cette absurdité alors qu'à mon sens il faut justement manquer d'intelligence pour mener une telle action. Il suffit d'être bien organisé, d'être déterminé. Mais dans une démocratie rien de plus simple que de mener une entreprise criminelle effroyablement efficace. Or les Etats-Unis avec toutes les réserves que l'on peut avoir, sont une forme de démocratie. Dans une société respectant les liberté individuelles, il n’est certainement pas très compliqué de faire dérailler un TGV, d'empoisonner des millions de litres d'eau potable ou de précipiter des avions de ligne sur des immeuble de bureau. Autant que je me souvienne, le terrorisme basque était plutôt discret sous la dictature franquiste, l'activisme violent d'extrême gauche plutôt inhibé sous le fascisme ou le nazisme...

J’ai eu alors un sentiment bizarre. Une prise de conscience très mégalo, très tournée sur moi même, de l'absurde des choses. Je m'explique. Cela faisait des années que de Moscou à Berlin je nourrissais l'espoir de convaincre quelque investisseur de me suivre sur une idée qui me tenait à cœur. Voilà, je mûrissais le projet d'un réseau de journaux francophones, indépendants, à même de faciliter la compréhension entre sphères culturelles. Une idée ambitieuse, prétentieuse peut être, qui contribuerait un peu à ringardiser certains clichés, à faire luire un peu de diversité linguistique. En 2001, le concept est abouti, chiffré. Pas de morts prévus pour sa concrétisation. Il manque juste quelques dizaines de milliers d'Euros. Ben Laden, lui, a su convaincre, trouvé les sous pour mener à bien son funeste et morbide projet. Je suis presque jaloux. Autant d'énergie dans la mauvaise direction, c'est plus que rageant. La suite avec la "croisade" du petit W.Bush en Irak sera aussi un déchaînement d'énergie dans la mauvaise direction. Il y a plein de gens avec de bonnes idées et qui peinent à trouver les moyens de les mettre en oeuvre. Ça sonne mièvre certes, mais le contraste me frappe encore aujourd’hui. Alors le 11 septembre pour moi, c'est un peu comme la triste prise de conscience que les malades pleins de haine n'ont pas de mal à déchaîner l'enthousiasme. Et aussi la compréhension que le pouvoir est un aimant pour ces malades.
De quoi me sentir un peu ridicule avec mes bonnes intentions, la paix, la douceur et la miséricorde portées par les prénoms de mes enfants : Souleïmane, Clémence et aujourd’hui Jeanne.

LA VIE

18 jours après le 11 septembre 2001, naît ma première fille. Étrange impression de ne pas vraiment assurer au petit être qui arrive un monde serein. Même incapacité de protéger mon fils qui du haut de ses trois ans a bien senti, "compris" qu'il se passait un truc étrange : Comme tous ses camarades de classe il a dessiné  des jours durant des avions qui s'écrasent dans des immeubles. Alors que nous n'avons jamais eu de télé et que nous avons veillé à ce qu'il ne voit pas les fameuses images. Visiblement  dans les cours de récréation aussi on a beaucoup parlé. Mon souvenir c’est aussi l'avènement définitif d’internet. Avec la radio, la toile a été LA source d’information pour nous. Après les impressions sont diverses : Le sourire voilé, inquiet du restaurateur cacher du bas de l'immeuble, et puis dans un quartier véritable sas de l'immigration à Paris (Goutte d’Or), sentir une tension, beaucoup de Musulmans autour de nous comprenant qu'il n'y avait rien de bon à attendre du séisme new-yorkais. Dans les mois, les années qui ont suivi, il y a eu toujours plus d'uniformes, bleu foncé, voir kaki dans notre quartier, puis un peu partout dans la capitale française. Cela a certainement contribué à notre envie de nous installer trois ans plus tard à Berlin, qui paraissait comme un peu en marge de cette agitation menaçante.
Une illusion? Peut être. Déjà en 2001, c’est une cellule de terroristes installée à Hambourg qui avait en partie préparé l’attentat. Il y a une semaine le ministre allemand de l’intérieur annonçait que "1000 terroristes islamistes”  seraient présents dans le pays. Et là quelques jours avant les 10 ans du "11 septembre” un attentat important aurait même été déjoué par Berlin.

Une victoire indéniable d’Al Quaida aura été de rendre plus barbares les acteurs censés défendre la démocratie. Ainsi peu de voix se sont élevées en Europe pour condamner l’exécution de l’ex-tyran Sadam Hussein. Il est vrai que les Etats-Unis défendent une forme de démocratie compatible avec la peine de mort. De même Angela Merkel s’est même "réjouie” avec d’autres dirigeants européens de l’exécution de Ben Laden sans aucune forme de procès.    

Maintenant avec un peu de recul, il me semble avoir compris qu'entre la Chute du Mur de Berlin et l'attentat de New-York, le 20ème Siècle aura mis une dizaine d'années à mourir. Mais depuis nous sommes vraiment dans une autre époque. Le Dollar et l'Euro menacés,  l'Europe vieillissante, qui risque de se refermer sur ses peurs avec des votes d'extrême droite récurrents un peu partout sur le continent, l'émergence de la Chine, du Brésil, l’Afghanistan bientôt abandonné faute de moyens aux Talibans : autant de signes de déclin d’un Occident ébranlé. Le 11 septembre n’a certainement été qu’un marqueur et pas un déclencheur. Mais toutefois la théorie du "choc des civilisations” semble parfois étayée par les faits. Ici même, en Allemagne une islamophobie rampante (un sondage franco-allemand du début de l'année montre la défiance à l'égard des Musulmans) s’installe. Thilo Sarrazin toujours membre du SPD*,  xénophobe et démagogue à grand succès répand, depuis la sortie de son livre il y a un an, ses petites phrases haineuses.

Peu réjouissant ces constats. Dans le même temps je ne me dépars pas d’un optimisme indéfectible. Il me semble que le récent Printemps arabe qui fait référence à des valeurs démocratiques louées en Occident pourrait être le plus le plus flagrant démenti apporté à Ben Laden et aux tenants du "Choc des civilisations”. De quoi espérer...

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Régis Présent-Griot

*SPD : le parti social démocrate allemand