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Le 11 septembre vu de Pékin

Il y a 10 ans, le 11 septembre 2001, Xu Tiebing professeur et chercheur au Centre des
Relations internationales à l'Université des Communications de Pékin, ne réagit pas aux premiers coups de téléphone. C'est tard dans la soirée qu'il découvre à la télé la gravité de l'événement. Le choc. 

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Du vrai jamais vu

Cours à l’université, déjeuner, discussion et sieste, bref la routine m’accompagnait pour cette journée du 11 septembre 2011. Jusqu’à 16 heures, ce jour-là, il y a 10 ans, se déroulait ordinairement, rien n’annonçant une tragédie sans précédent.

La sonnerie du téléphone interrompit ma lecture :“Vite  à l’écran, il y a quelque chose de jamais vu”, me cria un ami, sans attendre ma réponse. Du jamais vu, quel mot habituel, je l’ai tant entendu et suffisamment vu, et donc, je continuais ma lecture comme si de rien n’était, me disant que, s’il se passait quelque chose d’important, je pourrai toujours la voir au journal télévisé de 19 heures.

À peine réinstallé dans mon livre, deux appels de nouveau, l’un sur le cellulaire, l’autre sur le téléphone fixe, et toujours le même conseil : vite à l’écran,avec un peu de différence dans la voix cependant. Le premier parle d’un ton tremblant de choc et de tristesse, tandis que le deuxième s’exprime autrement : ”les Américains sont punis, dommage  que les victimes soient civiles”.

SCOTCHE A L'ECRAN

Du coup, je pense que l’événement est sans doute d’une très grande gravité, et donc, je mets le livre de côté, j’appuie sur le bouton, l’écran s’allume et là quel choc, vraiment, c’est du jamais vu.

Dans les heures qui suivent, mes regards ne quittent plus l’écran, de Phoenix TV à CCTV en alternance, avec toujours des chiffres, de nouveaux éléments, de révélations sur les criminels auteurs des attaques.

Faim, fatigue, tout cela devant le téléviseur, abattu et tous ces éléments qui s’entrechoquent dans la tête, conflit israélo–palestinien, attaque suicidaire sans frontière, arrogance américaine, douleur des victimes, précarité de la société moderne… Tous impliqués, mélangés et croisés… Je suis incapable de ficeler pour en composer une analyse ou une conclusion.

À partir de 21 heures (heure de Pékin), passé le choc et disposant des infos élémentaires, je commence l’échange de points de vue tous azimuts, soit c’est moi qui appelle, soit on m’appelle. Avec les collègues, la discussion se focalise sur les aspects des relations internationales, sur les conséquences immédiates ou les plus éventuelles de l’événement : ébranlement de l’hégémonie américaine ? Fin du mythe de la forteresse imprenable ? Comment ce géant si puissant soudain fragilisé au cœur même de sa puissance va-t-il riposter ? Je me souviens qu’on a même mentionné qu’il fallait punir l’Arabie saoudite, hélas sans suite ! La riposte sera-t-elle démesurée ? Quelle sera la prochaine cible d’Al Qaïda ?

Avec les amis et les connaissances, on se retrouvait surtout dans le registre du sentiment et de l’émotionnel. Si, bien sûr, la compassion et les condoléances pour les victimes civiles dominent, cela n’empêche pas certains de prononcer des mots comme « vengeance sauvage », « châtiment excessif », ceux-là se souviennent que le bombardement de l’ambassade chinoise à Belgrade n’ayant eu lieu que quelques mois auparavant (en mai 1999, lors de la guerre du Kosovo, l’Otan avait bombardé « par erreur » ce bâtiment). Mais dans les commentaires viennent aussi ensuite une certaine incompréhension de l’islam, et la mise en avant de ces côtés négatifs.

Vers 2 heures du matin, le 12 septembre, mes paupières se sont fermées, et je m’endormais dans le canapé, réveillé par le tohu-bohu des rédactions télévisées à 6 heures et à 8 heures qui voulaient mon point de vue. Je ne souviens plus de ce que j’ai répondu, mes propos n’étant pas très bien organisés… Le soir, interviewé par la chaîne nationale, je me rappelle juste  d’avoir affiché inquiétude et incertitude.