Le barrage de Mossoul : reprise d'un lieu stratégique... et dangereux

Avec l'aide de l'aviation américaine, le 17 août 2014, les forces kurdes et gouvernementales d'Irak ont repris aux mains de l’État islamique le barrage de Mossoul, le plus grand d'Irak, qui fournit eau et électricité à une partie du pays. Un site stratégique, essentiel pour l'économie, et une véritable poudrière en cas de conflit. Explications et analyse de Frédéric Lasserre, géographe de l'université de Laval, au Canada, et auteur de l'ouvrage "Les guerres de l'eau : l'eau au cœur des conflits du XXIème siècle".

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Reportage sur le site du barrage après sa reprise par les forces irakiennes

Reportage sur le site du barrage après sa reprise par les forces irakiennes

20.08.2014Sémiramis Ide

Première grande défaite pour l’État islamique en Irak, premier succès pour les forces kurdes et gouvernementales irakiennes, largement appuyées par l'aviation américaine. Après deux jours d'intenses combats, les Kurdes ont repris le barrage de Mossoul, ce 17 août 2014. Le président américain, Barack Obama, l'a confirmé dès le lendemain, lors d'une conférence de presse, précisant que l'armée irakienne avait, elle aussi, participé à cette première étape d'une opération militaire qui s'inscrit dans "une stratégie à long terme pour inverser la tendance contre l’État islamique (EI) en soutenant le nouveau gouvernement irakien".

De fait, la reprise du barrage représente un important revers infligé aux djihadistes qui se sont emparés, depuis juin, d'un large pan du territoire irakien, dont des sites stratégiques, parmi lesquels le barrage de Mossoul qu'ils viennent de perdre. Situé sur le Tigre, à 50 km au nord de la deuxième ville d'Irak, cet ouvrage hydroélectrique a été construit dès 1980, et mis en service en 1986, sous le régime de Saddam Hussein. A l'époque, il était d'ailleurs appelé "barrage Saddam" ou "barrage d'Aski", d'après le château historique englouti par le lac artificiel.

Ce barrage est aujourd'hui le premier d'Irak. D'abord par sa taille : 113 m de haut et 3,4 km de long. Puis par le volume d'eau retenu : plus de 12 milliards de mètres cubes, en raison de l'important débit d'eau spécifique au fleuve, selon les données publiés en 2011 dans un rapport du Bureau de l'inspecteur général pour la reconstruction de l'Irak (SIGIR). Selon une étude de 2010 de l'Organisation de Coopération et de développement économique (OCDE), ce barrage est aussi l'un des quatre plus grands du Moyen-Orient.

La priorité pour les armées kurdes et irakiennes, aidées par les États-Unis, était donc de reprendre ce site stratégique d'un point de vue économique, mais aussi militaire, car dangereux, selon un rapport rédigé par le Corps des ingénieurs de l'armée américaine (ACE) en 2007. Donc un formidable outil de pression politique en cas de conflit.

Entretien avec Frédéric Lasserre, géographe de l'université de Laval au Canada et auteur de l'ouvrage “Les guerres de l'eau : l'eau au cœur des conflits du XXIème siècle“

Propos recueillis par Sémiramis Ide

En quoi ce barrage est-il stratégique ?


Pour plusieurs raisons. La première tient à sa fonction. Il s'agit d'un barrage assez puissant qui produit, quand il fonctionne, une quantité d'électricité appréciable. Il a aussi été aménagé pour permettre l'irrigation de surfaces cultivées assez importantes en aval. Il y a donc cette dimension économique non négligeable : à la fois l'électricité et l'irrigation dans un climat qui en a fortement besoin. C'est un aspect stratégique. On peut toujours se poser la question suivante : s'il tombe entre les mains de l’État islamique (EI), pas toujours très favorable à l'activité économique, est-ce que celui-ci accepterait de continuer la production de l'électricité et les lâchers d'eau pour assurer l'irrigation ?

Ensuite, il y a la dimension sécuritaire. On peut aussi procéder à des lâchers d'eau visant à détruire des installations, voire à provoquer des destructions civiles. Dans un contexte de guerre civile, est-ce que l’État islamique envisagerait d'utiliser le barrage comme une arme ? Je pense qu'il l'a déjà fait dans le passé, comme pour le barrage de Falloujah (lien en anglais).

J'ai vu dans certains articles de journaux qu'il serait même possible que l'EI détruise le barrage. Il faut garder une certaine réserve, puisque détruire un barrage d'une telle ampleur suppose de placer beaucoup d'explosifs. On peut se poser plusieurs questions, comme celle de la sagesse de l'état major de l'EI. Qu'aurait-il à gagner à détruire complètement une infrastructure d'une valeur économique assez importante ? On peut utiliser le barrage comme une arme de guerre simplement en procédant à des lâchers d'eau majeurs, sans nécessairement vouloir le détruire. Mais ce qui est sûr, c'est que cela demeure une possibilité. Si le barrage tombait entre des mains pas toujours très sages, comment pourraient-elles s'en servir ?


Un rapport du Corps des ingénieurs de l'armée américaine publié en 2007 soulignait la dangerosité de cet édifice en raison de sa vétusté. Dans quel contexte cette étude a-t-elle été mise en place ?

Le Corps des ingénieurs de l'armée américaine est un organisme qui dépend de l'armée américaine, il n'a pas une vocation militaire. Sa mission est essentiellement de procéder à des constructions d'infrastructures générales hydrauliques. Par exemple, l'ACE a construit beaucoup de barrages dans l'ouest des États-Unis. Et il met aussi son savoir-faire à la disposition d'autres gouvernements.

En 2007, c'est dans un effort de reconstruction de l'Irak post-conflit que le gouvernement américain a confié au corps des ingénieurs la mission d'évaluer la situation du barrage. Il a souligné que l'ouvrage était construit sur un sol sablonneux, relativement instable, que les fondations n'étaient pas forcément très sûres, et qu'il nécessitait un entretien et une vigilance réguliers et soutenus.

Ce barrage a été construit sous le régime de Saddam Hussein, le chantier a commencé au début des années 1980, puis l'ouvrage a été inauguré pendant la guerre Iran-Irak, en 1985-1986. Il avait été construit, à l'époque, pour soutenir la production hydroélectrique de l'Irak, dans le cadre d'un programme de construction d'infrastructures, alors assez développées. Ce gigantesque barrage avait aussi une fonction symbolique. Comme celui d'Assouan, en Égypte, le plus important du Moyen-Orient, le barrage de Mossoul symbolisait le pouvoir et la réussite du régime.
 

Qui était responsable du fonctionnement du barrage ?

Cette question renvoie à celle du partage des compétences et des responsabilités dans le cadre de l'Irak après le conflit. Le statut d'autonomie du Kurdistan n'est pas très bien défini. La pointe visible de l'iceberg est la question du partage des redevances et de l'exploitation du pétrole : les Kurdes, comme l’État central irakien, se disputent pour savoir qui a le droit d'accorder des concessions, et qui récupère des redevances.

Il en va de même dans beaucoup d'autres domaines administratifs, économiques ou même de gestion des infrastructures et des affaires civiles. Il y a énormément de différends entre l'administration kurde et l'administration centrale irakienne, qui ne veut pas laisser trop d'autonomie à la région kurde. Au même moment, les Kurdes, de leur côté, tirent la couverture à eux : ils veulent chapeauter, superviser, le plus de domaines possibles.

Mossoul et le barrage de Mossoul sont en théorie hors de la zone du Kurdistan autonome irakien, mais dans la pratique, les Kurdes contrôlaient plus ou moins des territoires assez étendus au sud de la limite reconnue en 2005. Il y avait justement un litige au sujet de l'administration du barrage. De facto, il était supervisé par l'administration kurde. Est-ce que ça se faisait en coordination avec l’État central qui, théoriquement, est responsable de tout ce qui concerne la production hydroélectrique ? La question reste en suspens. Toujours est-il que, selon un article d'ABC News, un des ministères irakiens a conservé le contact avec les employés sous le contrôle de l'EI. Donc l’État irakien semblait être responsable de son exploitation. Cela passait-il par un accord avec les Kurdes ? Je ne le sais pas.
 
Cette incertitude nous renvoie à la fragilité actuel de l’État irakien, à savoir le partage des compétences. On tend de plus en plus à une fédéralisation, ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose. Le problème se pose lorsque la division des compétences n'est pas clairement établie, ou quand les deux parties ne sont pas d'accord sur l'interprétation de ce partage des compétences.



Est-ce que le barrage continuait de fonctionner lorsqu'il était entre les mains des djihadistes ?

Il y avait forcément des lâchers d'eau, car sinon, très rapidement, on atteint la cote de sécurité. Mais est-ce qu'il continuait de produire de l'hydroélectricité comme avant ? Je n'ai aucune information à ce sujet. Le lâcher d'eau pour l'agriculture qui se fait à intervalle régulier se poursuivait-il ? L'EI avait-il tout arrêté à dessein, dans un objectif de sabotage économique ? Ou tout simplement à cause de la désorganisation qui a suivi la prise du barrage, qu'il ne savait pas trop comment exploiter ? On n'a pas vu beaucoup d'informations filtrer à ce sujet, ou en tout cas moi, personnellement, je n'en ai pas vues.

Que s'est passé avec le personnel exploitant sur le site du barrage ? A-t-il fui à la faveur des combats ? La prise du barrage s'est-elle faite suffisamment rapidement pour que, finalement, les employés n'aient même pas été inquiétés et que les djihadistes les laissent sur place ? Cela serait intéressant de le savoir, puisque cela donnerait une idée de ce que les djihadistes entendaient faire.

S'ils ont laissé tout le personnel et l'exploitation se faire comme à l'accoutumée, c'est peut-être qu'ils n'avaient pas nécessairement l'intention de s'en servir tout de suite. Peut-être voulaient-ils perturber l'activité économique, mais pas à court terme. S'ils ont chassé tout le monde, et laissé le barrage de facto inexploité, cela pourrait indiquer que, soit ils n'avaient pas l'intention de rester, soit ils avaient l'intention de s'en servir très rapidement à des fins de nuisance, plutôt que de se dire, "on conquiert un territoire et on conserve ses activités économiques". Et là, on ne peut que spéculer, car l'histoire n'est pas finie...