Le boum du financement participatif

Le financement participatif, contrepied efficace à la frilosité des banques
Le financement participatif, contrepied efficace à la frilosité des banques
(AFP)

Et si l'on faisait appel au public pour réaliser son projet ? En France, la question ne se pose (presque) plus. Au premier trimestre 2014, plus de 66 millions d'euros ont été récoltés sur les différentes plateformes de financement participatif. Deux fois plus qu'au premier semestre 2013 ! Rencontre avec Joachim et Modeste, qui tentent leur chance avec ce nouveau mode de financement.

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Pas de temps à perdre

"J'ai d'abord regardé le taux de réussite de la plateforme. Cela m'a plu. Sans la plateforme, il m'aurait fallu plus de temps pour arriver à ce résultat", explique Joachim. Ce fou de musique, 22 ans, a déjà récolté 1515 euros sur KissKissbankbank. Il espère atteindre les 2000 pour boucler son budget et réaliser son rêve : filmer le groupe de rythme & blues, Les Grys-Grys à l'occasion d'une tournée européenne. Pas de temps à perdre. Le compteur s'arrêtera dans 18 jours. Joachim connait la règle : si l'échéance venue, les 2000 euros n'ont pas été trouvés, l'intégralité des fonds retournera dans la poche des différents donateurs.

Le jeune réalisateur estime que le plus dur a été fait. "Au début, une partie de la famille a participé, puis ce sont les copains et aussi quelques musiciens...". De quoi amorcer efficacement la pompe. Pour participer au projet, pas besoin de rouler sur l'or.
Pour un don de 5 euros, les contributeurs ont droit à une place de concert, pour 20 de plus, un DVD de la tournée "avec des bonus exclusifs", et ainsi de suite jusqu'à 350 euros, qui cumule toutes les contreparties précédentes auxquels s'ajoute, s'il vous plait,  "un lot gourmet cévenol avec du pélardon, des châtaignes, des champignons, de la brandade, du miel de châtaigner et du vin envoyé pour Noël !"

Modeste Abraham Sallah, lui, est togolais d'origine. Pour achever le mixage et son dernier film, The Vow to Obama , qui évoque les patrimoines de l'esclavage aux États-Unis, ce réalisateur confirmé et qui vit à Paris, a mis en place un appel à contribution sur My Major Company. " D’habitude dit-il, on produit les films  avec le Centre National du Cinéma (CNC) mais aujourd'hui il n'y a plus d’argent dans le milieu de la production. Et il me  faut 15 000 euros pour achever le film (mixage étalonnage, finition). Je suis inquiet. A ce jour, moins de 1000 euros  ont été récoltés sur la plateforme".

Modeste ne s'attendait pas à cette déconvenue, lui qui avait pourtant réussi à emprunter 100 000 euros pour son tournage. Mais cette dernière étape, décisive, se heurte à des refus polis quand il frappe à la porte des chaînes de télé. "C'est un sujet toujours sensible, l'esclavage.." constate-t-il. Pourtant, à visionner des extraits de son film, on reste saisi par la qualité de réalisation.

Un thème trop rude ?
Le réalisateur a, lui aussi, mis en place diverses contreparties pour les éventuels contributeurs. Pour 5 euros, l'inscription du nom au générique du film. Pour découvrir le film en avant-première, où il y aura, assure-t-il, "tapis rouge et paillettes ", il vous en coûtera 40 euros mais pour 100 euros, le généreux contributeur aura droit à un  dîner avec l’équipe du film. On ne sait pas si le président américain viendra pour le dessert...

En haut, une image du film inachevé de Modeste Abraham  “The Vow To Obama “<br/>En dessous, l'affiche du projet de Joachim “Les grys grys le tour“ (capture d'écran)
En haut, une image du film inachevé de Modeste Abraham “The Vow To Obama “
En dessous, l'affiche du projet de Joachim “Les grys grys le tour“ (capture d'écran)
25000 potes

Joachim et Modeste illustrent bien les deux aspects de cette finance participative. Gare à celles et ceux qui veulent tenter leur chance et qui n'ont pas des amis généreux ou une famille compréhensive !
Vincent Ricordeau, co-créateur du site Kisskissbankbank reconnait la problématique. " Forcément, si vous avez 25 ans, que vous êtes urbain et que vous avez 25000 potes sur Facebook avec des parents qui travaillent dans le cinéma, cela va plus vite ! Maintenant, la force de la plateforme (et nous l'avons vu sur des projets avec des agriculteurs, en province ) il y a la possibilité quand vous avez un réseau immédiat de les agréger sur la plateforme et cela, même si vous avez à faire à des gens qui ne sont pas très "internet". En fonction de l'intérêt de votre projet, vous n'êtes pas à l’abri de toucher une ribambelle de gens que vous ne connaissez pas. Enfin, la chance joue aussi." 


Né en 2007, le financement participatif, le "crownfunding", a pour lointain ancêtre les  tontines africaines ou asiatiques qui mettent en commun des biens ou des services au bénéfice d'un parent ou d'un ami. Ainsi soutenue, la personne trouve les moyens de monter son affaire. Elle remboursera ce "coup de pouce" une fois à flot et aidera à son tour une autre personne le moment venu.

Le financement participatif  peut prendre 4 formes : le "don" (des personnes donnent une certaine somme sans rien attendre en retour) , la "récompense" (des personnes apportent une somme en échange d'une récompense, par exemple le DVD réalisé grâce à la collecte de fonds), le "prêt" (celui qui prête sera remboursé avec ou sans intérêt) et "l'investissement au capital des entreprises" (une personne physique ou une entreprise accepte d’investir dans un projet à condition d’acquérir des parts dans cette entreprise).
 
En sollicitant directement des particuliers sur Internet, associations et particuliers trouvent ainsi des fonds pour réaliser leurs projets. Autre avantage de cette formule : celui qui sollicite trouve avec cette technique de financement un moyen de tester la viabilité de son idée auprès d'une large communauté.

En moyenne, les plateformes prennent une commission sur les dons qui oscille entre 4 et  10 %. L'essentiel des financeurs à entre 25 et 49 ans. Si l'on en croit la plate-forme Kisskissbankbank , sur 4879 projets lancés depuis le début de l'année 55% de collectes ont réussies et il y aurait "96% de chance de réussir lorsque la collecte atteint 41% de son objectif." Mais quid des projets réellement réalisés ? Aucune des plateformes ne communiquent à ce sujet.
Le financement participatif se diversifie. Désormais, il existe des plateformes de prêts solidaires et directs entre particuliers dédiée aux projets personnels et professionnels comme Hellomerci.
Aux États-Unis, où l'on ne rigole pas avec les dollars, des agences prospèrent en faisant même le travail à votre place. Comme l'explique Rue89, moyennant une commission, cette nouvelle race de chasseurs de primes fait le boulot le plus fastidieux, à savoir "la préparation, les vidéos, les textes, les e-mails, les envois groupés de newsletters, la communication numérique, la fidélisation des contributeurs, la publicité, les réseaux sociaux, le design et la fabrication des récompenses."
Un tournant dans le "crowdfunding", qui se professionnalise donc,  via des agences de communication.

Plusieurs plateformes de financements participatifs. Cette industrie devrait atteindre les 3 milliards cette année (capture d'écran)
Plusieurs plateformes de financements participatifs. Cette industrie devrait atteindre les 3 milliards cette année (capture d'écran)
Utopistes ou visionnaires ?

Et si cette économie collaborative  "ringuardisait" les mécanismes classiques de financement ?  Pourrait-elle un jour signifier son obsolescence ? " La finance participative pointe les carences des institutions classiques dans les milieux artistiques ou culturels, constate Vincent Ricordeau. Cela pointe aussi les carences des milieux financiers traditionnels, qui ne s'occupent que très peu des petits et des moyens. Par
ailleurs, les "institutionnels", dans la culture, ne privilégient que très peu d'artistes en raison de leur goût et, ce faisant, ils en laissent de côté des milliers d'autres.
Chez nous, ces personnes-là peuvent être indépendantes, sans pour autant devenir des rocks stars. Dans le milieu financier, le secteur bancaire, nous nous plaçons sur les plates-bandes sur lesquelles ces mêmes banques n'agissent pas. Il y a cinq ans, on nous prenait pour des utopistes. Aujourd'hui, nous nous sommes invités dans les grands cercles d'économistes français et l'on nous considère comme des visionnaires ".