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Le Canada, un modèle économique à suivre ?

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“Notre modèle de régulation financière et bancaire est applicable partout“

Patrick Leblond est professeur à l’université d’Ottawa, spécialiste de la gouvernance économique mondiale.

Comment se porte le Canada ?

On est de retour sur le chemin de la croissance. Notre taux de croissance est de 6,1% au premier trimestre 2010 ! C’est énorme, extraordinaire ! On ne s’attend pas à ce que ça continue mais cela montre qu’on a été beaucoup moins affecté par cette grande récession (dûe à la crise des subprimes NDLR) qui touche les États-Unis et l’Europe.

Qu’est-ce ce qui explique cette croissance ?

Nous possédons des ressources naturelles nombreuses : gaz, pétrole, métaux, diamants… Entre autres ! Et puis la reprise en Asie nous a aussi aidé puisque ces marchés viennent s’approvisionner chez nous.
Enfin surtout, nous n’avons pas vécu de crise financière et bancaire comme aux États-Unis et en Europe.

Pourquoi ? Les Etats-Unis sont votre plus proche voisin pourtant…

Le système financier canadien est soumis à une réglementation stricte. Déjà, elle plafonne l’effet de levier, c’est-à-dire l‘endettement des banques. La valeur de leurs actifs ne peut excéder vingt fois leurs fonds propres. Aux États-Unis ou en Europe il n’y a aucun plafond pour empêcher les banques de trop s’endetter ! C’est ce qui a conduit à la crise… Et surtout, contrairement là aussi à nos voisins, ce plafond s’applique à toutes les activités financières des groupes bancaires, incluant aussi les activités à risque comme les hedge funds.

Ces règles sont adoptées par le régulateur – une institution fédérale indépendante qui rend compte devant le Parlement.
Ce régulateur demande aussi aux banques d’avoir des réserves de fonds plus élevées que les règles internationales.

Notre système est plus conservateur, et lorsque cette fameuse bulle a éclaté aux États-Unis, nos banques ont certes été affectées mais elles n’ont pas fait face à des problèmes de liquidités ou d’insolvabilité. Elles avaient acheté peu de produits financiers toxiques, donc elles ont perdu peu d’argent. Ce qui fait que notre gouvernement n’a pas eu à renflouer les banques…

Le Ministre canadien des finances, Jim Flaherty
Le Ministre canadien des finances, Jim Flaherty
Vous êtes les seuls au monde à avoir un tel système de régulation bancaire ?

Jusqu'à la crise des subprimes, oui, nous étions les seuls. Depuis, la Suisse a adopté une approche identique en 2009. Mais avec le G20 on s’attend à ce que certaines règles qui nous sont propres s’appliquent de façon mondiale.

Le budget canadien se porte aussi plutôt bien…

Avant d’entrer en récession, nous étions à l’équilibre budgétaire et notre dette était l’une des plus basses de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) – elle représentait 28% du PIB (Produit Intérieur Brut). C’est très faible, en–dessous de la limite décidée par Maastricht pour les pays européens qui est de 60%.

Le gouvernement a mis en place un plan de relance après la crise. Aujourd’hui, notre déficit budgétaire tourne autour de 3%, là encore dans les règles imposées par le pacte de stabilité en Europe. La dette est à un peu plus de 30% du PIB aujourd’hui. C‘est la plus faible des pays industrialisés.

D’ici 2015, on s’attend à ce que le budget fédéral soit à l’équilibre.

Quelle est votre recette ?

D’abord, dans les années 80, le Canada a vécu une crise bancaire qui a entrainée une série de faillites bancaires. Ces échecs nous ont amenés à mettre en place ce type de gouvernance, beaucoup plus strict.
On dit aussi que les banques canadiennes sont traditionnellement plus conservatrices, mais je n’y crois pas trop.

Ensuite, au début des années 90 notre niveau d’endettement était parmi les plus élevés des pays de l’OCDE. On pensait demander de l’aide au FMI, on avait des déficits budgétaires très élevés… Mais on a fait le ménage, mis en place un plan de rigueur : on a réduit les dépenses du gouvernement au niveau fédéral et provincial, augmenté les impôts, créé une TVA (taxe à valeur ajoutée). Ca a tellement bien marché qu’à la fin des années 90 nous étions en excédent budgétaire !

Mais il y a seulement cinq grandes banques et quelques sociétés d’assurances au Canada…

Pourquoi ce serait plus difficile de réglementer plus de banques ? Cela doit peut-être permettre une meilleure coordination mais j’ai du mal à comprendre cet argument. Regardez ce qui s’est passé en Belgique avec Fortis. Le système bancaire belge ne doit pas comporter tellement de petites banques au contraire…il doit ressembler au notre, avec quelques grandes banques, ce qui n’a pas empêché Fortis de faire faillite. Aux Etats-Unis, les grandes banques aussi ont été touchées, Lehman brothers par exemple.

Le Parlement canadien à Ottawa.
Le Parlement canadien à Ottawa.
Est-ce que la recette canadienne peut être appliquée partout ?

Je crois que oui. Il faut réglementer toutes les activités financières de la même façon puisque tout est inter-relié. C’est ce qu’on fait chez nous, ça peut être fait ailleurs. Il faut un régulateur qui a une vue d’ensemble sur le système bancaire au complet et de réguler l’endettement, les réserves de capital. Je ne vois pas pourquoi les Etats-Unis et l’Europe ne pourrait pas le faire !

Si c’est si simple pourquoi personne ne vous a imité avant ?

C’est la grande question ! Je n’en sais rien, mais je pense que le lobbying des banques n’y est pas étranger.
Je pense aussi que tant que ça fonctionne on continue. Dès qu’il y a crise on réagit et on revoit le système. C’est ce qu’on a fait dans les années 80 et on y gagné. Même si le système bancaire est moins rentable, il est aussi moins risqué, et donc on y gagne à plus long terme.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
24 juin 2010

Repères

6,1% : c'est le taux de croissance canadien pour le premier trimestre 2010.

47 milliards de dollars canadiens : c'est le déficit budgétaire 2009-2010, qui représente à peine 3% du PIB.

30% du PIB : c'est ce que représente la dette publique du Canada.

La loi canadienne qui encadre les banques est révisée tous les 5 ans pour refléter l'évolution du secteur.