Le compromis rejeté, la Belgique dans une crise politique record

Les indépendantistes flamands ont rejeté le 5 janvier une base de compromis sur la réforme du pays. Le document avait été soumis aux sept partis engagés dans les pourparlers depuis octobre.

Avec plus de 200 jours sans gouvernement, et une succession de crises politico-linguistiques depuis trois ans et demi, difficile pour les Belges de rester optimistes. Analyse du politologue Jean Faniel.


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« On tourne en rond ! »

Jean Faniel est francophone, chargé de recherche au CRISP (Centre de recherche et d'information socio-politiques).

Les Belges avaient bon espoir que la base de compromis présentée par le conciliateur Johan Vande Lanotte soit acceptée par les partis politiques. Il n'en est rien...

On devrait bientôt battre le record européen de pays sans gouvernement ! Et on est bien loin d'en avoir un puisque la réforme institutionnelle a été posée comme préalable à la formation d'un gouvernement, et que la proposition de compromis sur cette réforme a donc été rejeté. Cette nouvelle tentative, dont on pensait qu'elle allait amorcer un redémarrage des négociations, est un coup dans l'eau pour le moment.
Les négociations patinaient depuis longtemps déjà. Les sept partis politiques n'étaient plus ensemble autour de la table. Le conciliateur royal [Johan Vande Lanotte, NDLR] les rencontrait de manière bilatérale ou multilatérale mais jamais tous en même temps.

Quelle est l'ambiance en Belgique ce 6 janvier ?

On est face à la déception et au ras-le-bol. Le quotidien La dernière heure a publié ce matin [du 6 janvier, NDLR] deux pages blanches à la place de ses pages politiques ! Cependant entre la presse flamande et la presse francophone il continue d'y avoir des interprétations très différentes. Les voix séparatistes en Flandre continuent d'exister, beaucoup plus marginalement chez les francophones.

Qu'est-ce qui bloque ?

Pour faire simple, ce qui bloque depuis plusieurs années, ce sont des visions de l'avenir et de l'Etat belge très différentes voire diamétralement opposées pour la plupart des partis flamands et francophones. Ça concerne la région de Bruxelles-capitale, qui est un noeud - ou un des facteurs d'unité selon le point de vue - de la problématique institutionnelle en Belgique. Ça concerne aussi la modification de la circonscription électorale de Bruxelles-Hal-Vilvorde [voir encadré], qui a fait tomber le gouvernement en avril 2010. Ça concerne aussi la réforme de la justice, pour le moment un domaine resté aux mains du pouvoir fédéral. Il est question de régionaliser la justice, mais il n'y a aucun consensus là-dessus.

On tourne en rond ! Il n'y a pas d'accord, donc on ne modifie pas les structures de l'Etat. Tant que les structures de la Belgique ne sont pas modifiées, les tensions restent. Tant que les tensions restent, on ne trouve pas d'accord.

Flamands et francophones peuvent-ils encore s'entendre ?

C'est ce qu'on se disait jusqu'à présent. Certes c'est long, c'est lent, il y a eu plusieurs ruptures de négociations... Mais on est optimiste : en Belgique, on résoud les conflits politiques de manière pacifique. Sur un siècle il y a eu deux morts dans les conflits linguistiques ! Rien à voir avec les Balkans par exemple. En même temps ce matin [du 6 janvier, NDLR], on est plutôt pessimiste : la crise politique n'est vraiment pas terminée !

L'éclatement de la Belgique est-il inéluctable ?

Ça fait quatre ans qu'on se pose cette question, depuis le canular télévisé de la RTBF qui mettait en scène l'éclatement de la Belgique [le docu-fiction Bye bye Belgium diffusé en décembre 2006, NDLR]. Plus la situation de blocage politique va s'éterniser, plus il y a de chances qu'on arrive à ce scénario. Je ne pense pas que ce soit aujourd'hui plus qu'hier à l'ordre du jour. Mais certains observateurs disent que quatre mois avant l'éclatement de la Tchécoslovaquie, personne ne songeait à ce scénario.

Quelles seraient les possibles sorties de crise ?

On pourrait tenter de changer la formule de négociations; le problème est que nous avons ici les partis politiques incontournables. Pour moi, la balle est donc encore dans le camp du conciliateur royal, peut-être dans le camp du roi lui-même.





Repères

60% des Belges sont des Flamands (néerlandophones), contre 40% de francophones (Wallons et Bruxellois).

Ce pays a-t-il encore un sens ? titrait le quotidien bruxellois "Le Soir" le 23 avril 2010.

Selon un récent sondage, 40% de l'électorat flamand soutient des partis indépendantistes.

BHV : Bruxelles-Hal-Vilvorde. En banlieue bruxelloise, c'est la seule circonscription électorale à majorité flamande mais rattachée à la région bilingue de Bruxelles. 100 à 120 000 francophones y vivent en bénéficiant de "facilités" (voter pour des listes francophones, être jugés dans leur langue). La Flandre réclame la suppression de ces prérogatives.

Belgique : trois ans et demi de crises à répétition

06.01.2011Par AFP
2007
- 10 juin: les chrétiens-démocrates flamands (CDV), alliés au parti indépendantiste flamand N-VA (Nouvelle Alliance flamande), gagnent les législatives. Leur chef de file Yves Leterme prône une vaste réforme de l'Etat octroyant plus d'autonomie à la Flandre.
- 23 août: Yves Leterme, chargé de former une coalition gouvernementale, jette l'éponge.
- 1er décembre: relancé par le roi Albert II, Yves Leterme échoue à nouveau à bâtir une coalition.
- 21 décembre: le Premier ministre sortant Guy Verhofstadt (libéral flamand) dirige un cabinet de transition.

2008
- 25 février: les principaux partis flamands et francophones s'accordent sur une mini-réforme de l'Etat.
- 20 mars: nomination du premier gouvernement Leterme.
- 21 septembre: la N-VA quitte le gouvernement.
- 19 décembre: chute du gouvernement Leterme, accusé de pressions sur la justice pour sauver la banque Fortis de la faillite.
- 30 déc: nouveau gouvernement, dirigé par le chrétien-démocrate flamand Herman Van Rompuy.

2009
- 25 novembre: Yves Leterme redevient Premier ministre, en remplacement de Herman Van Rompuy qui part présider l'Union européenne.

2010
- 22 avril: le gouvernement démissionne suite à un blocage des discussions entre partis flamands et francophones.
- 13 juin: avec plus de 28% en Flandre, la N-VA triomphe aux élections.
- 9 juil: Elio Di Rupo, chef de file des socialistes francophones du PS, vainqueur côté francophone, est chargé de former un gouvernement.
- 3 sept: Echec d'Elio Di Rupo.
- 4 sept: les discussions reprennent.
- 4 oct: le président de la N-VA Bart De Wever claque la porte des discussions, estimant que ses demandes en matière d'autonomie fiscale pour la Flandre n'ont pas reçu de réponse satisfaisante.
- 17 oct: missionné par le roi pour tenter de sortir de l'impasse, M. De Wever présente des propositions sur l'avenir du pays qui renforcent nettement l'autonomie des régions. Elles sont immédiatement rejetées par les partis francophones. Les négociations sont interrompues.
- 21 oct: un "conciliateur", le sénateur Johan Vande Lanotte, est nommé

2011
- 5 janvier: La N-VA rejette une ébauche de compromis proposée par Vande Lanotte sur une réforme du pays, en raison de ses "réserves fondamentales", mais laisse la porte ouverte à des échanges de vue avec les autres partis.