Le déserteur nord-coréen qui accuse la Suisse

Ahn Myeong Cheol accuse la Suisse d’abriter «entre 3 et 4 milliards de dollars» appartenant à la famille de Kim Jong-un.
Ahn Myeong Cheol accuse la Suisse d’abriter «entre 3 et 4 milliards de dollars» appartenant à la famille de Kim Jong-un.

La pression monte sur la Suisse pour qu’elle bloque les avoirs de Kim Jong-un. Un transfuge réfugié en Corée du Sud évoque entre «trois et quatre milliards de dollars» déposés dans les banques helvétiques

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Le déserteur nord-coréen Ahn Myeong Cheol était venu en Suisse pour rencontrer le président Didier Burkhalter. En vain. «Un de ses adjoints aurait pu au moins nous recevoir», peste Leon Saltiel, de UN Watch, l’ONG qui organise la visite de l’ancien gardien dans les camps de prisonniers nord-coréens.

Le dissident enchaîne donc les interviews et accuse la Suisse d’abriter «entre 3 et 4 milliards de dollars» appartenant à la famille de Kim Jong-un, le dernier héritier de la dynastie qui règne d’une main de fer sur la Corée du Nord depuis 1948. «Cet argent a été déposé il y a longtemps», continue-t-il, tout en admettant ne pas être en mesure de dire si Pyongyang continue d’utiliser la place financière helvétique.

«Pour en savoir plus, il faut que la Suisse coopère et accède à notre demande de bloquer les comptes nord-coréens», plaide Ahn Myeong Cheol. A Berne, on se retranche derrière le respect de la sphère privée pour ne pas commenter les montants avancés par le déserteur nord-coréen, aujourd’hui président d’une organisation, NK Watch, qui aide les déserteurs qui ont fui leur pays, la plupart via la Chine. Avec d’autres transfuges, il avait écrit au président de la Confédération.

Didier Burkhalter leur a répondu le 29 octobre dernier. Dans sa lettre, le conseiller fédéral ne dément pas la présence de fonds nord-coréens dans les coffres suisses. Mais assure que Berne se conforme aux résolutions de l’ONU et que 12 personnalités nord-coréennes ainsi que 20 organisations sont soumises depuis 2006 à des «mesures coercitives», dont le gel de leurs avoirs. Ne figurent sur la liste que des personnes ou des entreprises liées au programme nucléaire ou d’armement de Pyongyang, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

La Suisse n’est pas la seule sur le banc des accusés. La Chine, la Russie, deux alliés de Pyongyang, ainsi que les places financières de Macao et de Singapour hébergeraient aussi des fonds nord-coréens. Mais Ahn Myeong Cheol n’articule aucun montant. «Plusieurs transfuges faisaient partie du département chargé de gérer les comptes du régime à l’étranger. Deux d’entre eux sont réfugiés en Corée du Sud, mais veulent garder l’anonymat par crainte des représailles. Je tiens mes informations de ces personnes», explique-t-il.


Il cite aussi la tante de Kim Jong-un, Ko Young-sook, qui a fui aux Etats-Unis avec son mari, alors qu’ils étaient en poste à Berne. La ville fédérale, où le jeune leader nord-coréen, aujourd’hui âgé de 31 ans, a fait ses études de 1996 à 2000. Selon lui, l’ancien ambassadeur en Suisse Ri Su-yong (alias Ri Chol) aurait joué un rôle essentiel, tant pour garder un œil sur le jeune héritier que pour gérer l’argent de la famille.

Les banques suisses peuvent-elles encore avoir des diplomates nord-coréens dans leur clientèle? La réponse du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) est pour le moins circonstanciée. «La loi impose la plus grande prudence avec les personnalités politiquement exposées, soit les hauts fonctionnaires. La définition vaut pour tous les pays. Mais certains intermédiaires financiers renoncent à toute relation d’affaires avec certains pays à risque», explique Pierre-Alain Eltschinger, porte-parole du DFAE.

«Les ambassadeurs nord-coréens à l’étranger sont surveillés par le consul, habituellement issu de la sécurité nationale. Ce dernier est lui-même sous la menace de ses collègues restés au pays et qui tiennent sa famille en otage», détaille Ahn Myeong Cheol. Fuir revient à condamner sa famille. Lui-même n’a pas de nouvelles des siens depuis le jour où il s’est enfui en 1994.

Difficile d’imaginer que l’homme en complet-cravate a officié pendant huit ans dans les terribles camps de prisonniers nord-coréens. Le sort d’une détenue violée par son ancien chef le hante particulièrement. «On lui a ensuite imposé de travailler dans une mine de charbon. Elle a eu un accident et a perdu ses jambes. Si elle avait été tuée, elle aurait été libérée de ses souffrances», raconte-t-il.

Il est l’un des premiers Nord-Coréens à avoir témoigné devant la commission d’enquête de l’ONU. Son président, le juge australien Michael Kirby, compare les crimes des dirigeants nord-coréens à ceux des nazis et recommande qu’ils soient traduits devant la Cour pénale internationale (CPI). Une nouvelle étape devait d’ailleurs être franchie mardi à New York avec le vote d’une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU. Reste l’aval du Conseil de sécurité, seul à même de saisir la CPI. A condition que la Russie ou la Chine ne mettent pas leur veto.

Article paru dans le journal "Le Temps"