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Le destin des Roms Tsiganes en Europe, par Jean-Pierre Liégeois

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Un peuple méconnu, actuellement défendu par les institutions européennes

entretien avec Jean-Pierre Liégeois, fondateur du Centre de recherches tsiganes de l'université Paris 5

Quels sont les évènements fondateurs de l’histoire tsigane en Europe ?
Pour simplifier j'en donnerai trois. Tout d'abord, en provenance de l'Inde, l'établissement des Tsiganes en Europe s'est faite essentiellement entre le 14ème et le 15ème siècle. Ce qui montre que leur enracinement en Europe est profond et qu’il ne s’agit pas d' « étrangers », comme on le dit souvent. Ensuite, après des siècles de rejet sous des formes diverses et de traitements discriminatoires, un événement majeur dans l'histoire contemporaine est l'extermination sous le régime nazi. Les mémoires individuelles et la mémoire collective restent marquées et les retombées sont encore très présentes. Enfin, je mentionnerai la tenue du premier Congrès mondial tsigane, qui s'est tenu en 1971 : il est fondateur de l'histoire d'aujourd'hui, et positionne les Tsiganes sur la scène politique des Etats et de l'Europe. Sont alors adoptés un drapeau, un hymne, et esquissé un programme politique.

Comment expliquer la discrimination dont sont régulièrement victimes les Tsiganes en Europe ?
Les Tsiganes ne sont pas inconnus, mais méconnus. La différence déconcerte, et dès l’arrivée de familles dans l’Europe du 14ème et 15ème siècles commencent à se construire des images fondées sur des a priori, sur le fait qu’on ignore l’origine de ces familles, donc on l’invente. On est donc dans l’imaginaire. Au fil des siècles, un réservoir de représentations s’est constitué, dans lequel il suffit de puiser pour aller chercher les éléments dont on a besoin, pour justifier une attitude de rejet, un comportement discriminatoire, y compris au niveau politique le plus élevé. Encore actuellement, il suffit d’analyser les discours politiques, notamment les débats dans tel ou tel Parlement, pour voir clairement que les discours s’alimentent à une image souvent fausse, négative ou folklorique, qui vient ensuite justifier les décisions qui seront prises.

Peut-on dresser une typologie de l’attitude des gouvernements européens vis-à-vis des Roms ?
Dans mes travaux, j’ai distingué des trois types d’attitudes qui se succèdent au fil des siècles. Il y a l'exclusion (rejet, expulsions...), le réclusion (enfermement, envoi aux galères, esclavage, déportations...) et l'inclusion (assimilation). Ces différents types d'attitudes, et les comportements qui en découlent, peuvent coexister. La volonté d'assimiler des Etats n'a jamais réduit le désir d'exclure, de la part des populations. Aujourd'hui, on assiste à une réactivation de l'exclusion au niveau national (renvoi sous des formes diverses comme les reconduites à la frontière, le plus souvent inutiles et plus coûteuses qu'une politique d'accueil) qui se conjugue à une pression des institutions internationales, qui vise à la reconnaissance culturelle des Roms à leur protection. On est parvenu à une période d'indécision : les politiques d'exclusion, de réclusion ou d’assimilation, ont montré leurs limites et on cherche de nouvelles réponses.

Garçon rom montreur d'ours en Hongrie - Wikicommons
Garçon rom montreur d'ours en Hongrie - Wikicommons
Comment se situe la France dans ce tableau ?
Elle entre de façon radicale dans la réactivation de l'exclusion. Les indicateurs sont nombreux : interpellation en France de la Halde et de la Commission nationale consultative des Droits de l'Homme, interpellations européennes, dernièrement notification à la France, par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe, de sa violation de 7 articles de la Charte sociale européenne, à l'égard des Roms et des "Gens du voyage". On peut aussi mentionner le fait qu'un texte fondamental comme la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales n'ait pas été signé par la France : il s'agit d'un texte du Conseil de l'Europe, et sur 47 Etats membres seuls 4 n'ont pas signé : France, Turquie, Andorre et Monaco, donc si on le replace à l'échelle de l'Union européenne la France est le seul Etat parmi les 27 à ne pas accepter ce texte.

Comment interpréter l’appellation de "Gens du voyage" pour les Tsiganes en France ?
Le terme "Gens du voyage", aujourd'hui le plus utilisé dans le contexte administratif français, dans les textes qui en sont issus (réglementations, circulaires ou rapports) et dans la politique. Il s’agit d’un néologisme inscrit dans une logique d'assimilation. Les textes officiels français sont actuellement caractérisés par l'absence de toute caractéristique ethnique et de toute référence culturelle. Les Bohémiens ou nomades du début du 20ème siècle sont devenus au cours des années 70 les "Gens du Voyage". Il s’agissait d’éviter le soi-disant stigmatisant "nomades" et de pour désigner, sans la nommer explicitement, une catégorie de population qui fait l'objet de textes réglementaires, sans qu’une connotation culturelle ne s’y attache. Il s'agit là de la création d'une catégorie administrative, de l'étiquetage d'une entité qui ne comporte pas de singulier et qui ne peut pas non plus être abordée au pluriel. Elle n'est utilisable que globalement, en tant qu'amalgame. Cela est bien pratique, et quand le discours politique stigmatise les « Gens du voyage », il ne peut être juridiquement sanctionné, puisque le terme ne caractérise pas culturellement ou ethniquement une population. On laisse ainsi passer en contrebande, et en toute impunité, une quantité de stéréotypes négatifs.

Comment interprétez-vous l’action du gouvernement français actuel ?
On n'arrive pas à croire qu'au 21ème siècle on en revienne, car c'est une véritable régression, à une action aussi négative et contre-productive. On amalgame, on stigmatise, on manipule les images et l'opinion, on n'intègre pas mais on monte les populations les unes contre les autres en faisant appel aux stéréotypes les plus caricaturaux, et on se met de plus en plus hors la loi, tant en regard des textes nationaux qu'en regard, comme je l'ai dit précédemment, des textes européens et internationaux. En dehors d'une méconnaissance totale du sujet dont il s'agit, on peut l'interpréter comme le signe d'une telle faiblesse de la politique actuelle, et de ceux qui la dirigent, qu'ils se crispent sur des positions nationalistes, qu'ils ne savent se poser qu'en s'opposant, et désintègrent ainsi la cohésion sociale de la France.

Les communautés tsiganes sont-elles suffisamment représentées auprès des instances nationales ?
En France elles ne le sont pas. En raison de la non reconnaissance culturelle et minoritaire, des instances de concertation ne sont pas prévues. Les organisations tsiganes ont beaucoup de difficulté pour exister, faire entendre leur voix, et faire valoir les droits des Tsiganes. Pourtant elles existent, par exemple l'Union Française des Associations Tsiganes – UFAT, qui fédère plus de 20 organisations. S'il y avait demande d'avis et concertation, beaucoup d'éléments de la situation actuelle, qu'on transforme en "problèmes", n'existeraient pas, dans les domaines du logement, de l'emploi, de la santé, de l'éducation...

Quelles dispositions pourraient être prises pour améliorer cette concertation?
Le destin des Roms Tsiganes en Europe, par Jean-Pierre Liégeois

Quelles sont les urgences en matière d’éducation?
Le destin des Roms Tsiganes en Europe, par Jean-Pierre Liégeois

Une fille rom pratique la mendicité aux portes d'une église italienne - Wikicommons
Une fille rom pratique la mendicité aux portes d'une église italienne - Wikicommons
Dans ce contexte, quel rôle est joué par les institutions internationales ?
Il y a une prise conscience qui remonte à plus de 40 ans. En 1969, un premier texte est adopté par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Le rôle des institutions internationales est fondamental, irremplaçable et multiple, pour compenser le fait que les Roms n'ont pas d'Etat derrière eux : il s'agit de lutter contre les discriminations (Directives de l'UE, Cour européenne des Droits de l'Homme et Commissaire aux Droits de l'Homme du Conseil de l'Europe), de développer des projets pilotes qui amorcent de nouvelles façons de faire, de favoriser enfin les échanges de "bonnes pratiques" entre les Etats. Il existe aussi depuis 2005 un Forum européen des Roms ayant un statut consultatif auprès du Conseil de l'Europe. Une Résolution du Conseil souligne également que la langue et la culture des Roms font partie du patrimoine linguistique et culturel de l'Union Européenne.

Les initiatives prises dans le cadre de l’Union européenne ont-elles une incidence sur les politiques nationales ?
Il y a une double incidence. Les Roms et Tsiganes font partie des populations les plus concernées par certains textes, comme les Directives de 2000 concernant la lutte contre les discriminations. On peut évoquer aussi les textes concernant la libre circulation dans l'Europe de l'Union, que la France met à mal quand elle prétend expulser des citoyens de l'Union. Et il y a aussi les grands projets et programmes qui apportent des financements significatifs aux Etats en vue d'une amélioration des conditions d'existence des Roms et Tsiganes dans les Etats membres et dans les Etats candidats. Encore faut-il que les Etats les utilisent à bon escient, ce qui n'est pas toujours le cas. Un effort important est à faire en matière de pilotage, d'évaluation et de suivi.

Propos recueillis par Marie-Capucine Diss, le 27 juillet 2010

À propos de Jean-Pierre Liégeois

Ce sociologue a fondé en 1979 et dirigé jusqu'en 2003 le Centre de recherches tsiganes de l'Université Paris V. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les Roms Tsiganes. Il fait partie du Groupe d’Étude pour l’Europe de la Culture et de la Solidarité. Depuis le début des années 1980, il a travaillé en étroite collaboration avec le Conseil de l’Europe et la Commission européenne.

Roms et tsiganes, Ed de la Découverte, Paris, 2009


Roms en Europe, Ed du Conseil de l'Europe, Bruxelles, 2007


La colère de Gorge Soros

En 2008, le milliardaire américain George Soros, fier de ses racines européennes diverses, lançait un cri, publié par plusieurs quotidiens à travers le monde : « J’ai été témoin des conditions épouvantables et inhumaines dans lesquelles tant de Roms vivent de nos jours. Leurs niveaux de vie se sont effondrés. Ils vivaient mieux sous le communisme lorsque les gouvernements fournissaient des services fondamentaux tels que le logement et l’emploi. »