“Le Goncourt ? Une liberté que je souhaite à tous les écrivains !“

"J'y crois pas, je n'en reviens pas, c'est fou..." confie Pierre Lemaître à quelques secondes de l'enregistrement de l'émission l'Invité sur TV5MONDE en ce mardi matin. Une émotion qui contraste avec l'élégante maîtrise de cet agrégé de philosophie qui, en un clin d'oeil, reprend le dessus. Mais qui refait surface aussitôt qu'il évoque la genèse d'"Au revoir là-haut", son dernier roman, prix Goncourt 2013.  Une fresque populaire et historique brossée avec la plume haletante d'un auteur de polars. Rencontre avec Pierre Lemaître.

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"Sur les plus de 550 romans de la rentrée littéraire, dont 430 romans français, une quinzaine sont sélectionnés pour le très prestigieux prix Goncourt. Puis les finalistes ne sont plus que quatre et, tout à coup, on vous dit que c'est vous..."

Avec le Goncourt, c'est une nouvelle vie qui commence ?

Moins de 24 heures après, il est difficile de se rendre compte. On pressent que quelque chose, qualitativement, a changé, et qui va modifier le cours de votre existence, à commencer par la perception que les autres ont de vous. Une foule de signes le révèle, mais la preuve ne viendra que dans les jours qui viennent. Le Goncourt étant un prix prescripteur, c'est bien sûr une bonne nouvelle pour moi, pour mon éditeur, pour les libraires... Mais pour l'instant, c'est l'émotion qui prime, le sentiment du miracle.


Pourquoi êtes-vous passé du polar au roman historique ?

Pour plusieurs raisons. Je viens de terminer une trilogie policière et, en mettant le point final, au 3e tome, je me suis trouvé devant un choix : repartir sur un polar ou profiter de cette fenêtre pour me lancer dans un récit depuis longtemps en gestation au fond de moi.
Maintenant, le gros avantage du Goncourt, c'est de m'offrir une liberté totale. Si demain je décide d'écrire un autre roman historique, je pourrai le faire ; si je veux retourner au polar, je le pourrai aussi... La liberté grâce à un prix, grâce à un lectorat que vous avez conquis, à des éditeurs qui vous font confiance - la liberté d'écrire à peu près ce que vous voulez, de pouvoir tout se permettre. Cette liberté est une sensation extraordinaire pour un écrivain. Je la souhaite à tous mes confrères.

Au front pendant la Première guerre mondiale
Au front pendant la Première guerre mondiale
La parution d'Au revoir là-haut coïncide avec le centenaire de la grande guerre. Un hasard ?

Voici longtemps que je voulais faire un livre autour de la guerre de 1914, ça été l'après-guerre, mais ça aurait pu aussi bien être la guerre ou l'avant-guerre. Je n'ai pas prémédité la parution à la veille du centenaire du début de la grande guerre. Le livre aurait pu être publié en 2009, il était déjà commencé en 2008. Mais j'ai changé d'éditeur à l'époque et le projet a été reporté au hasard du nouveau calendrier éditorial. En même temps, le calendrier a-t-il un inconscient ? Je dirai que oui.


D'ou vient votre passion pour l'Histoire ?

Je n'ai pas de passion pour l'Histoire - même si je m'y intéresse dans la mesure où elle permet une lecture du présent. Mais j'ai une passion pour la période de la grande guerre, à laquelle j'ai été confronté très jeune à travers la lecture des grands romanciers-combattants, comme Genevoix, Barbusse ou Dorgelès, qui ont fait la guerre et sont ensuite devenus romanciers. Si la guerre de 14-18 m'aimante ainsi, c'est parce que j'ai été ému par ces grands romans, notamment Les Croix de bois de Dorgelès, qui m'a profondément marqué quand j'avais 17 ans. Le moteur, plus que la connaissance, c'est l'émotion. L'émotion qui change le regard que l'on a sur les événements. Pourquoi certains événements nous sont-ils plus proches ? Les racines de cette attirance en dit long sur nous.


Alors cette attirance pour la grande guerre, que dit-elle sur vous ?

Elle dit que j'ai eu une éducation antimilitariste, pacifiste qui m'amenait à regarder ce conflit qui a fait 400 millions de victimes avec un oeil sans concession pour ceux qui l'ont organisé et beaucoup de compassion pour ceux qui sont restés ou qui en sont sortis. Cette période de l'après-guerre est un formidable rétroviseur. De ce point de vu, ce n'est plus la même guerre, et c'est cela qui m'intéressait. L'inutilité et la vanité de cette guerre se lit d'autant plus, comme les mensonges. Quand on voit la manière dont on les a laissés tomber quand ils sont revenus, tous les mensonges que le pouvoir a dû faire pour entraîner ces jeunes gens dans la guerre deviennent plus lisibles. Le recul est comme un projecteur qui ne laisse rien passer des détails et met la vérité en lumière. Il en va ainsi de beaucoup de guerre, mais celle-là, c'était la mienne.

Prix Goncourt 2013

Albin Michel, 576 p, 22,50 €