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Le Japon, un Etat nationaliste ?

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, dépose une gerbe au cimetière militaire de Tokyo le 15 août 2013 ©AFP
Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, dépose une gerbe au cimetière militaire de Tokyo le 15 août 2013 ©AFP

Depuis une vingtaine d'années, chaque 15 août, le Premier ministre japonais exprime ses regrets envers les populations chinoise et coréenne pour les exactions commises par l'armée nippone durant la Seconde Guerre mondiale. Sauf… en 2013. Vives réactions des pays concernés. Mais qu'est-ce que le nationalisme japonais ? Eléments de réponse avec trois chercheurs.

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Jeudi 15 août 2013, sanctuaire du Yasukuni (voir encadré ci-contre), à Tokyo. Deux ministres japonais visitent ce lieu de prière controversé. Dédié à la mémoire de deux millions de soldats, dont des criminels de guerre. Parallèlement, le Premier ministre conservateur, Shinzo Abe, se plie à la coutume en prononçant un discours pour le 68e anniversaire de la capitulation japonaise. Ou presque... A la différence de ses prédécesseurs, il ne prononce pas de regrets vis-à-vis des voisins de son pays, Chine et Corées, suscitant l’indignation des gouvernements concernés. 

©AFP
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Or cela fait une vingtaine d’années que les chefs de gouvernement japonais présentent leurs regrets à cette occasion. Probablement depuis 1995 et le gouvernement Murayama, selon l’historien Jean-Louis Margolin, auteur de L’armée de l’empereur, violences et crimes du Japon en guerre. "La politique japonaise vis-à-vis de la Chine, concernant ce qu'on appelle les excuses, est vraiment une politique des petits pas, commente de son côté Michael Lucken, historien spécialiste du Japon et enseignant à l'Inalco. Dans les années 1950, on commence à voir apparaître l'expression de 'regrets', puis dans les années 1970 celle de reconnaissance de responsabilité. Enfin, depuis 1990 le pays exprime son 'repentir' ou ses 'excuses', en fonction de la traduction du terme japonais."

Shinzo Abe, revenu au pouvoir en décembre 2012, avait pourtant déjà exprimé ces regrets il y a cinq ans, lors de son premier passage à la tête du gouvernement. Conservateur, il est membre du Parti libéral démocrate (PLD). Un parti réputé très à droite. "Au Japon, ceux que moi j’appelle nationalistes, comme Abe Shinzo, sont appelés 'conservateurs' par les journaux japonais", observe Thierry Guthmann, enseignant de culture politique comparée à l’université de Mie, travaillant sur le domaine du nationalisme dans le Japon contemporain. Il poursuit : "Selon mon analyse, Abe Shinzo est sans aucun doute le Premier ministre le plus marqué à droite de l'après-guerre. Il a eu une mauvaise expérience il y a cinq ans, en partant un peu trop vite sur les thèmes bien à droite comme la réforme de la Constitution. Donc pour l'instant, bien que les élections lui aient donné une majorité stable pour trois ans à la Chambre des représentants et au Sénat, il y va doucement. Par exemple en ne se rendant pas lui-même à Yasukuni." Le chercheur précise que Shinzo Abe est également cadre de l'amicale des parlementaires de la Conférence du Japon, une confédération qui regroupe la plupart des organisations nationalistes du pays.

Michael Lucken de préciser : "Ce nationalisme est à considérer comme l'expression d'une frange du monde politique et de la société, et non pas comme quelque chose qui est partagé de manière générale par la population."

Les accusés du Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient, ou procès de Tokyo -cc/wikimedia
Les accusés du Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient, ou procès de Tokyo -cc/wikimedia
Fierté perdue

Parmi les fondements du nationalisme contemporain, il y a le rapport à la Seconde Guerre mondiale et à sa conclusion, en août 1945. Thierry Guthmann évoque la notion de "fierté perdue" : "Selon les milieux nationalistes, le Japon a été condamné injustement au procès de Tokyo (qui a jugé les criminels de guerre, ndlr). En se fondant sur ce jugement, l'armée d'occupation américaine a, selon eux, mené un intense travail de propagande pour convaincre la population que le gouvernement, avant et pendant la guerre, était criminel, et qu'il fallait se repentir. Et pour eux, à partir du moment où un peuple se repent, il perd en partie sa fierté."

Ce procès, controversé, était destiné à juger des crimes de guerre commis en Chine et en Corée, eux-mêmes remis en cause par une vision révisionniste de l’histoire récente japonaise. "Les révisionnistes le disent haut et fort, mais beaucoup de Japonais ne sont pas loin de le penser, soutient Jean-Louis Margolin : le pire crime commis en Asie, pendant la Seconde Guerre mondiale, celui qui efface tous les autres, bien pire que ce qu'ont fait les Japonais eux-mêmes, c'est la bombe atomique. Il y a une sorte de consensus gauche-droite là-dessus : les Japonais sont plus victimes que bourreaux."

Des gardes-côtes japonais aux abords des îles Senkaku/Diaoyu ©cc/flickr
Des gardes-côtes japonais aux abords des îles Senkaku/Diaoyu ©cc/flickr
Nationalismes mutuels

Ces polémiques concernant les crimes de guerre : prostitution forcée de femmes coréennes et chinoises, expériences chimiques sur des cobayes humains et massacre de Nankin, alimentent les inimitiés politiques sino-japonaises et nippo-coréennes. "La réalité des événements est encore assez mal discutée dans un pays autoritaire comme la Chine, mais aussi dans une démocratie comme la Corée du Sud, commente Jean-Louis Margolin. Il y a une volonté de souligner l'ennemi héréditaire, et ce que Jean-Michel Chaumont a appelé la 'concurrence des victimes '." Avec à la clef, selon l'historien, des nationalismes alimentés mutuellement dans les Etats concernés. 

"En Chine, il n'y a pas un soir où vous pouvez allumer la télévision sans qu'il y ait un film anti-Japonais qui passe sur une des chaînes, relate-t-il pour illustrer son propos. Face au discours de pays voisins très peu tournés vers la conciliation, le côté pacifiste peut donc facilement laisser la place aux arguments nationalistes."

"Fondamentalement, c'est une armée japonaise de deux millions d'hommes qui s’est servie sur place en Chine, qui vivait sur place, sur le dos du pays et avec une logistique insuffisante, analyse pour sa part Michael Lucken. Ce sont des violences épouvantables. Les Chinois, évidemment, ne l'ont pas oublié. Depuis les années 1980 (lire encadré ci-contre sur le Yasukuni) les officiels ont réactivé le souvenir de ces massacres et de ces pillages pour souder la nation contre son voisin."

Parmi les autres griefs adressés à l’un et l’autre pays, des archipels, à la propriété controversée. Diaoyu/Senkaku pour la Chine, et Dokdo/Takeshima avec la Corée du Sud. Autant de révélateurs d'un sentiment nationaliste de plus en plus fort dans l'opinion japonaise pour Thierry Guthmann: "Dès que des navires chinois se rapprochent de l'archipel Senkaku, ça fait la Une de quasiment tous les journaux télévisés et papiers. Quand il y a une véritable nouveauté, quelque chose que les Chinois n'avaient pas encore fait jusqu'à présent, pourquoi pas. Mais un ou deux bateaux qui rentrent dans les eaux territoriales... Lors de la visite du président Medvedev aux îles Kouriles il y a eu une certaine réaction, mais par rapport aux tensions suscitées dans l'opinion et dans les médias japonais par la Chine ou la Corée, j'ai trouvé cela assez faible."

Un nationalisme ancien

Les chercheurs observent un regain de nationalisme depuis les années 1990. Pourtant, Michael Lucken se remémore la force du mouvement avant-guerre : "La grande période du nationalisme au Japon, elle est avant, elle est entre 1894, c'est-à-dire le début de la première guerre contre la Chine, jusqu'en 1944. C'est quand même ça la grande période du nationalisme japonais où le gouvernement essaie vraiment de souder les populations autour de l'idéal impérial, de l'idée que le Japon est plus fort que ses voisins. Une idée de races se met aussi en place. Depuis 1945, il y a des reliquats de tout cela, poursuit le chercheur. Il y a des contrecoups, des réactions, mais on voit une société qui est beaucoup moins tenue qu'avant, et qui par conséquent s’est fragmentée, généralement très proche de ce que l’on voit en France par exemple."

Jean-Louis Margolin, considère quant à lui : "Il ne faut pas imaginer qu'on serait aussi sensible à ces histoires de culpabilité qu'en Europe. La place de l'histoire est assez faible dans les études au Japon, la plupart des gens se sentent assez peu concernés." Mettre tous ces Etats d’accord, est-ce possible ? "Sur quelle base peut-il y avoir une réconciliation, je ne vois pas bien. Chacun a trop d’intérêts."

Un sanctuaire connoté

Parmi les symboles de ce révisionnisme et de ce nationalisme contemporain, le sanctuaire Yasukuni. C’est un lieu complexe, fondé en 1869, destiné à abriter symboliquement les âmes des soldats morts. Ils sont plus de deux millions, sur les noms desquels viennent se recueillir les familles. Mais depuis les années 1960, le sanctuaire abrite aussi des criminels de guerre. Et depuis 1978, 14 condamnés à mort pour "crime contre la paix".

"C'est un lieu un peu comme une église, explique Michael Lucken. En France longtemps, elles ont été chargées de la commémoration des morts. Le Japon avait confié la mémoire des victimes de guerre à la religion shintô, réorganisée à la fin XIXe siècle justement pour faire pendant au christianisme. Il faut bien voir qu'on parle d'une religion séculaire mais qui, dans ses formes modernes, est une adaptation en réaction au christianisme. Voyant que, grâce à cette foi que donne la religion, les Occidentaux étaient puissants, ils se sont dit ‘nous aussi il faut qu'on ait une religion nationale pour porter les gens.’ Ce sanctuaire est né dans ce cadre, dans cette idée qu'il faut donner une religion unie et nationale au peuple parce que ça va le rendre plus fort."

Jean-Louis Margolin, décrit un sanctuaire qui "n'est pas un lieu neutre, mais un haut lieu du nationalisme dans sa forme la plus agressive. Il énumère notamment : des statues, comme celle du kamikaze ou du pigeon voyageur militaire ; un monument pour le juge Pal (qui considérait les criminels de guerre innocents, ndlr) ; le seul musée de Tokyo consacré à la Seconde Guerre mondiale ,qui propage une vision de la guerre totalement révisionniste."

Un sanctuaire sans empereur

Pendant la guerre, il était dit aux soldats que s'ils mourraient, ils deviendraient des divinités vénérées dans le sanctuaire par les Japonais et par l'empereur. Pour Thierry Guthmann, "le Yasukuni est une des clefs de voûte" du nationalisme contemporain. C’est un sanctuaire impérial, et l’un des seuls lieux de commémoration des soldats tombés. "On ne peut pas penser le nationalisme japonais contemporain sans la personne de l'empereur, commente le chercheur. Il est le point central du sentiment national japonais."

Mais voilà, depuis 1978 et l’inscription des noms des derniers criminels de guerre au registre du sanctuaire, l'empereur ne s’est plus déplacé. En 2006, le quotidien Asahi Shimbun révèle des notes de l’ancien intendant principal de l’Agence des affaires impériales. L’homme y a rapporté des propos de l’mpereur Hirohito, ne souhaitant plus se rendre au sanctuaire à cause de la présence de ces noms. C’est le même empereur qui avait été déclaré non-responsable des crimes commis pendant la guerre lors du procès de Tokyo. 

"La question de l'empereur est extraordinairement délicate, analyse Michael Lucken. Il a évidemment joué un rôle majeur pendant la guerre, à la fois de représentation et politique. Dans les médias d’époque, on le voit très souvent endosser le rôle de chef militaire et de chef de l'Etat. Quand il prend des décisions, elles sont suivies. Malgré tout, il est innocenté juste après la guerre par les Américains. Ils choisissent de ne pas le traduire en justice et de limiter ses pouvoirs dans la Constitution. Mais il a évidemment vu passer le boulet de près, et a ensuite joué le jeu. Il veut que son pays se développe, il a le sens de l'Histoire. Il s'engage sur une voie complètement différente de celle qu'il avait soutenue jusqu'alors. Alors, est-ce de l'opportunisme, est-ce un changement en profondeur de façon de voir ? Je suis incapable de le dire. Mais il change. Et par conséquent son refus à partir de 1978 d'aller au sanctuaire du Yasukuni est assez cohérent"

Reste que "pour la frange nationalistes des personnes qui vont au sanctuaire, ce ne sont pas des criminels, décrypte Thierry Guthmann. Ils ont été condamnés injustement. C'est donc tout à fait normal qu'ils soient honorés."