Le Liban ne veut plus des Palestiniens de Syrie

A l'extérieur du poste frontière de Masnaa, côté libanais / Photo Anaïs Renevier<br/>
A l'extérieur du poste frontière de Masnaa, côté libanais / Photo Anaïs Renevier

Parmi plus de deux millions de réfugiés qui ont fui la Syrie, de nombreux Palestiniens sont forcés à un second exil. Arrivés dès 1948 en Syrie, après la première guerre israélo-arabe, ils fuient depuis plusieurs mois les bombardements qui n'épargnent pas leurs camps. La plupart se dirigeaient jusqu'ici vers le Liban, traditionnellement terre d'accueil. Mais les portes du pays du Cèdre leur sont désormais fermées. 

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Masnaa, frontière libano-syrienne. Devant le centre de la Sûreté Générale Libanaise, de nombreux Syriens font la queue pour obtenir un visa d'entrée au Liban. Dans ce no man's land d'une dizaine de kilomètres, entre les deux postes frontières, mille personnes en moyenne transitent quotidiennement. Au milieu de ce chaos, certains passent de l'autre côté en trente minutes. D'autres sont oubliés. Ils sont là, depuis deux ou trois jours parfois, parce qu'ils sont Palestiniens. Un groupe originaire du camp palestinien de Sbeineh en Syrie se tient à l'écart. Ils n'avaient pas été informés des nouvelles restrictions : les Palestiniens de Syrie ne sont plus les bienvenus au Liban depuis la fin du Ramadan.
 
Aucune explication ne leur a été donnée. Ils ont simplement été priés de rentrer en Syrie. Ils espèrent encore pouvoir passer, et attendent dans la zone de transit, dépensant leurs maigres économies en eau et en cigarettes. Baraa, un Palestinien du camp de Sbeineh, n'envisage pas de rentrer en Syrie : « C'est trop dangereux. Le camp est désert et je n'ai nulle part où aller ». Au milieu du groupe, un jeune garçon d'Alep nous interpelle  : « Il n'y a pas que les Palestiniens qui sont refoulés. Regardez, moi je suis Syrien, on m'a refusé l'entrée parce que ma carte d'identité était écornée ».

Un Syrien d'Alep refusé à la frontière nous montre son visa d'entrée pour le Liban. Une croix sur le visa = un refus d'entrée / Photo Anaïs Renevier
Un Syrien d'Alep refusé à la frontière nous montre son visa d'entrée pour le Liban. Une croix sur le visa = un refus d'entrée / Photo Anaïs Renevier
Confusion face aux nouvelles restrictions

A Masnaa comme parmi les ONG, la confusion règne. La nouvelle a été accueillie avec surprise et inquiétude. Le premier jour de l'Aïd, plus de deux cent personnes, Palestiniens et Syriens confondus, se sont vu refuser l'entrée sur le territoire libanais. Human Right Watch a immédiatement accusé le gouvernement libanais de violer les lois internationales en refusant l'asile à ces réfugiés .

Du côté du gouvernement, aucun commentaire officiel. Un responsable de la Sûreté Générale confirme les restrictions, sous le couvert de l'anonymat : « Nous avons arrêté notre politique de frontières ouvertes. Nous avons renforcé les contrôles sur tous les réfugiés, Syriens comme Palestiniens. S'ils n'ont pas d'adresse au Liban, ou de papiers d'identité en règle, nous ne pouvons pas les accepter. Et en ce qui concerne les Palestiniens, pourquoi devraient-ils chercher refuge ici? Ils n'ont même pas le droit de travailler au Liban. Ils peuvent très bien rejoindre des zones sécurisées en Syrie.» Selon cette source, le gouvernement ne prévoit pas de revenir sur cette décision. Il a demandé à plusieurs reprises une aide internationale pour gérer l'afflux de réfugiés, officiellement plus de 700 000 d'entre eux sont enregistrés. Les promesses financières annoncées en janvier et juin par la communauté internationale n'ont en grande partie pas encore été concrétisées.

Un groupe de Palestiniens de Syrie patiente non loin du bâtiment de la Sûreté Générale à Masnaa / Photo Anaïs Renevier
Un groupe de Palestiniens de Syrie patiente non loin du bâtiment de la Sûreté Générale à Masnaa / Photo Anaïs Renevier
En Syrie, des camps palestiniens déserts ou bombardés
 
Les Palestiniens de Syrie ont commencé à immigrer massivement au Liban en décembre dernier, lorsque le camp de Yarmouk au sud de Damas, le plus grand de Syrie, a été bombardé. De quelques milliers de réfugiés enregistrés il y a un an, ils sont passés à près de 93 000 cet été. Si les Palestiniens restent neutres ou divisés dans le conflit syrien, plusieurs camps servent de base arrière aux rebelles, et font l'objet de bombardements réguliers par le régime. Deux camps palestiniens sur les neuf officiels sont entièrement désertés et plusieurs sont inaccessibles aux travailleurs de l'Agence des Nations Unies pour les Réfugiés Palestiniens(UNRWA).

A Yarmouk, seuls 30% des résidents d'origine sont restés. Ahmad, père de trois enfants y a perdu sa maison et son magasin, détruits sous les bombes. Il a déménagé plusieurs fois à l'intérieur de la Syrie, avant d'envoyer sa femme et ses enfants au Liban chez ses cousins, juste avant la fin du Ramadan. Joint par téléphone, il raconte : « La guerre nous poursuivait. Les enfants faisaient des cauchemars, ils pleuraient dès qu'ils entendaient un bruit d'explosion. J'ai voulu les mettre à l'abri de l'autre côté de la frontière, j'ai ensuite cherché un travail en Syrie mais je n'en ai pas trouvé. Je me suis résigné à rejoindre le Liban ». C'était le 13 août, quelques jours après les nouvelles restrictions. Après un trajet difficile de Damas à Masnaa, pendant lequel Ahmad a dû verser plusieurs pots de vin à des milices pro-régimes et à la douane syrienne, il dit avoir été humilié par les soldats libanais. Deux jours d'attente, avant de devoir repartir en Syrie sans avoir pu voir sa famille, faute de visa d'entrée au Liban. Depuis cette date, les Palestiniens sont de moins en moins nombreux à tenter leur chance aux portes du Liban, la nouvelle des restrictions s'est répandue rapidement parmi cette communauté.

A l'UNRWA, l'inquiétude grandit. Les responsables négocient avec le gouvernement libanais le passage sans condition des réfugiés palestiniens. 90% des Palestiniens de Syrie vivent à Damas ou dans la campagne damascène. Le Liban, à moins de 50 kilomètres de la capitale syrienne constitue donc leur unique point de sortie. Ces dernières semaines, quelques rares Palestiniens ont été autorisés à passer la frontière. « Nous étudions les demandes au cas par cas, nous laissons passer les cas humanitaires », explique Magkram Malaeb, responsable du programme de gestion de la crise syrienne au Ministère des Affaires Sociales. « Nous ne pouvons pas parler de restrictions, nous essayons simplement de mieux contrôler les entrées pour savoir qui se trouve sur le territoire libanais.» Un pari perdu d'avance, si l'on en croit les propos d'Ann Dismor, directrice de l'UNRWA au Liban : « Cette nouvelle politique pourrait augmenter le nombre d'entrées illégales sur le territoire. On va donc avoir plus de mal à les localiser, les comptabiliser et donc les aider », craint-elle.

Une rue du camp de Chatila à Beyrouth / Photo Anaïs Renevier
Une rue du camp de Chatila à Beyrouth / Photo Anaïs Renevier
Le Liban, loin d'être un eldorado
 
Et pour ceux qui ont pu passer au Liban, la réalité est loin d'être un exil rêvé. Kamal (dont le prénom a été modifié, ndlr), arrivé il y quelques mois dans le camp de Chatila à Beyrouth dresse un constat amer : « En Syrie, je possédais un bel appartement et un magasin. J'avais un travail et mes fils faisaient leurs études à Damas. J'avais les mêmes droits que les Syriens. Maintenant, je partage un trois pièces avec quatre familles et ni moi ni mes fils n'avons trouvé de travail. Les Palestiniens au Liban n'ont aucun droit. Et la vie est extrêmement chère. Peu importe qui gagne la guerre, je veux que la paix revienne, je veux rentrer en Syrie au plus vite.» Selon Ann Dismor de l'UNRWA, les quelques 93 000 Palestiniens de Syrie ne s'établiront pas au Liban sur le long terme : « Le gouvernement craint que les Palestiniens ne s'installent définitivement. Leurs conditions de vie étaient meilleures en Syrie avant la guerre qu'au Liban maintenant. Ils souhaitent tous repartir en Syrie un jour ». Pour certains, la vie sous les bombes en Syrie est d'ailleurs préférable à l'exil au Liban. Ahmad, le père de trois enfants refoulé à la frontière mi-août vit désormais sous le porche d'une école. Mais ils ne souhaite qu'une chose, que sa famille vienne le rejoindre : « On a été réfugiés une première fois quand on a été chassés de Palestine, et maintenant on nous refuse un second exil. Si rien que pour entrer au Liban, je suis humilié de cette manière, comment pourrais-je élever mes enfants dans un tel pays? Je veux qu'ils me rejoignent ici. Et même si on doit y mourir, ce sera avec dignité.»

Pas de camp pour les Syriens au Liban

Depuis le début de la guerre en Syrie, le gouvernement libanais refuse d'ouvrir des camps pour accueillir les réfugiés syriens. Raison invoquée : le Liban ne veut pas les inciter à s'installer durablement, comme l'ont fait les Palestiniens dès le premier exode de 1948. Près d'un demi-million d'entre eux n'ont pas pu rejoindre leur terre d'origine. Ils vivent désormais dans les camps officiels ouverts dès 1948 ou dans leurs alentours proches. Les Palestiniens de Syrie étaient officiellement 486 000 avant la guerre, et ils sont désormais près de 93 000 à avoir rejoint officiellement le demi-million de Palestiniens du Liban, s'installant souvent dans les camps déjà existants. En outre, certains réfugiés de Palestine ne se sont jamais enregistrés auprès de l'UNRWA, et n'apparaissent donc pas dans les chiffres officiels.

Le statut particulier des Palestiniens

Hormis en Jordanie, les Palestiniens réfugiés dans les pays voisins n'ont jamais acquis la nationalité du pays d'accueil. Selon ces gouvernements, son octroi ferait disparaître la question palestinienne. Ces réfugiés et les générations nées hors de Palestine sont considérés comme apatrides. Au Liban, ils bénéficient de moins de droits qu'ailleurs. Par peur d'un bouleversement communautaire au profit des sunnites (religion majoritaire des Palestiniens), on leur a toujours interdit d'accéder non seulement à la nationalité mais également à certaines professions ou à la propriété. Les Palestiniens de Syrie installés au Liban ne sont pas comptabilisés parmi les chiffres officiels de réfugiés Syriens. C'est l'agence de l'UNRWA qui traite, à part, leur enregistrement.