Le Liban, submergé, impose des visas aux réfugiés syriens

Des enfants syriens réfugiés au Liban faisant un signe de paix.  (Photo: Eoghan Rice)
Des enfants syriens réfugiés au Liban faisant un signe de paix. (Photo: Eoghan Rice)

Alors que des dizaines de milliers de Syriens fuient leur pays en proie à la guerre depuis quatre ans déjà, le Liban, pays voisin, a décidé d'imposer des visas aux réfugiés en provenance de Syrie. Une manière de limiter les entrées. Cette mesure est sans précédent dans l'histoire des deux pays.

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Une première. Le Liban, déstabilisé par l'afflux de réfugiés, a commencé, lundi, a limiter les entrées des Syriens fuyant la guerre en leur imposant des visas. Ces formalités sont sans précédent car Libanais et Syriens ont toujours voyagé librement à travers la frontière depuis l'indépendance de leur pays dans les années 40. Les ressortissants des deux pays devaient uniquement produire une pièce d'identité. 

Six catégories de visas et deux catégories de permis de séjour sont octroyés à la frontière. Ils visent à "empêcher (les Syriens) de se réfugier au Liban" a déclaré, samedi à l'AFP, le ministre libanais des Affaires sociales, Rachid Derbas.  

Depuis le début du conflit en Syrie, il y a près de quatre ans, plus de 1,1 million de Syriens ont trouvé refuge au Liban, pays de quatre millions d'habitants, selon le Haut commissariat pour les réfugiés (HCR). Ce chiffre est probablement supérieur car de nombreux Syriens ne seraient pas enregistrés. 

Submergé 

Cet afflux de réfugiés met à rude épreuve les fragiles infrastructures et l'opinion publique libanaise, notamment avec la dégradation de la sécurité des zones comme Aarsal, ville frontalière de l'est du pays abritant des dizaines de milliers de réfugiés. "Leur présence entraîne un lourd fardeau sécuritaire, économique et social, une pression que les infrastructures ne peuvent plus supporter", selon Khalil Jebara, conseiller du ministre de l'Intérieur.

Le gouvernement libanais tire la sonnette d'alarme depuis des mois en avertissant la communauté internationale qu'il ne parvient plus à faire face à l'arrivée massive des Syriens. En octobre, le ministre des Affaire sociales avait déclaré sans ambages que son pays "ne reçoit plus officiellement les déplacés syriens", sauf exceptionnellement pour des "raisons humanitaires". 

Réaction du HCR

Ron Edmond, porte-parole du Haut Commissariat aux Réfugiés contacté par l'AFP, regrette que ces nouvelles règles n'incluent pas "explicitement une clause liée aux raisons humanitaires exceptionnelles tel que prévu dans la politique gouvernementale d'octobre dernier". Il a ajouté : "Nous comprenons les raisons citées par le gouvernement pour introduire ces règlements, mais il est de la responsabilité du HCR de s'assurer que les réfugiés ne sont pas forcés à revenir à des situations où leur vie serait en danger". 

Le porte-parole du HCR a souligné que depuis le changement de politique libanaise en 2014, le Haut Commissariat a enregistré une chute de plus de 50 % du nombre de réfugiés syriens enregistrés auprès de l'agence entre septembre et novembre. 

Parmi les pays voisins de la Syrie, le Liban est la nation qui reçoit le plus grand nombre de réfugiés proportionnellement à sa population. "Le HCR appelle de nouveau la communauté internationale à aider le Liban qui a été extrêmement généreux (...) et mérite plus d'aide qu'il ne reçoit actuellement", a indiqué Ron Edmond. 

La guerre en Syrie a coûté la vie à plus de 200 000 personnes et jeté hors de chez elle, la moitié de la population. 

05.01.2015Présentation : Mohamed Kaci / Commentaires : V.Pleven / Montage : A.Krizic
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4 questions à François Gemenne, chercheur au CERI, spécialiste des migrations et professeur à l'Université de Liège et de Versailles

05.01.2015Propos recueillis par Laura Mousset
Pourquoi le Liban a-t-il pris une telle mesure ? Pourquoi maintenant ? 

Le Liban est le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde par rapport à sa population (environ 4 millions d'habitants, ndlr). Là-bas, un habitant sur cinq est un réfugié. Il y a essentiellement des réfugiés syriens : ils sont un peu moins d'un million hébergés au Liban. Jusqu'ici, ils choisissaient de se rendre dans ce pays parce qu'ils pouvaient y entrer sans visa. C'était vraiment une destination privilégiée pour eux. 

Aujourd'hui, le Liban décide que cette situation, où 1% de la population sont des réfugiés, n'est plus tenable. Il essaie donc, avec l'instauration de ces visas, de dévier les réfugiés vers d'autres destinations comme la Turquie ou la Jordanie. Voilà le sens politique de cette mesure. 

Pourquoi maintenant ? Je pense que le gouvernement libanais estime que le pays a atteint une sorte de seuil, de capacité limite. Ou alors c'est parce qu'on est au début de l'année et que c'est souvent le moment propice pour prendre de nouvelles mesures. 

Quelles conséquences cette politique de visas peut-elle avoir sur les relations entre la Syrie et le Liban, sachant que les ressortissants de ces deux pays voisins avaient l'habitude de circuler avec une simple carte d'identité ? 

Pour le moment, je n'ai pas vu de réaction côté syrien. Mais c'est un choc pour les Syriens et les Libanais car ce sont deux pays proches, deux pays amis. C'est comme si la France mettait en place une politique de visas applicable aux ressortissants belges. On peut imaginer que cela provoquerait des incidents diplomatiques. 

Le gouvernement syrien est un peu défaillant donc je ne suis pas sur qu'il y ait une véritable réaction ou crise diplomatique. Il a d'autres "chats à fouetter", malheureusement. Mais pour les populations, j'imagine que cela doit être un choc psychologique important. 

La question sera de voir si le gouvernement libanais, une fois la crise syrienne terminée, reviendra à une politique sans visa. Ce n'est pas garanti. 

Désormais, quelles sont les options pour les Syriens qui souhaitent quitter leur pays en guerre ? 

L'option numéro une, celle qui s'applique à la majorité des Syriens, est d'être coincés dans leur pays et victimes de cette guerre. L'option numéro deux est de tenter sa chance dans un autre pays "ami" comme la Jordanie ou la Turquie. L'option numéro trois est de tenter la traversée de la Méditerranée. Les options deux et deux étant combinables. En effet, les cargos que l'on a vu dérivés au large de l'Italie transportaient des réfugiés syriens qui venaient de Turquie notamment. 

Comment réagissent les organisations internationales qui aident et soutiennent les migrants ? 

Pour le moment je n'ai vu que la réaction du HCR qui déplore la mise en place des visas. Elle a demandé à ce qu'une exemption soit faite pour ceux qui fuient la guerre et le Liban a refusé puisque le but est de décourager ceux qui fuient le conflit.  

D'un autre côté, jeter la pierre sur le Liban me parait difficile sachant le peu qu'à fait l'Union Européenne pour héberger les réfugiés et l'immense effort qui a déjà été consenti par le Liban comme par la Turquie. Je ne dis pas que c'est légitime, je dis qu'on peut les comprendre. S'il y avait 12 ou 15 millions de réfugiés en France, je ne pense pas que le gouvernement réagirait très bien.