Le Marché du Film de Cannes : derrière les paillettes, les affaires

Marché du Film 2013 : les stands des participants sur la plage de Cannes © Alexandra Fleurantin
Marché du Film 2013 : les stands des participants sur la plage de Cannes © Alexandra Fleurantin

Cannes, sa Croisette, ses stars, son tapis rouge… mais Cannes c’est aussi le Marché du Film, le pendant commercial du Festival depuis 1959. Chaque année, au mois de mai, les professionnels du monde entier y vendent et achètent des films venus des cinq continents. Directeur délégué du plus grand salon professionnel du cinéma au monde devant celui de Berlin et l’American Film Market (AFM), Jérôme Paillard nous emmène dans les coulisses.

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Le Marché du Film est un salon professionnel dédié au cinéma. Les sociétés de vente internationales viennent y présenter les films que les distributeurs achètent afin de les exploiter dans chaque pays, dans les salles de cinéma, à la télévision, en vidéo, ou en VOD (vidéo à la demande).

Comme dans n’importe quel salon, les vendeurs disposent de stands. Ils organisent également des projections dans de petites salles de 40, 50, 100 places qui n’ont rien à voir avec l’auditorium Louis Lumière (où sont présentés les films en compétition au Festival) qui possède une capacité de 2300 places. Les gens qui assistent à ces projections sont  exclusivement des professionnels. Cette année,    12 000 participants sont attendus.

Jérôme Paillard © Pierre Stahl
Jérôme Paillard © Pierre Stahl

Le palmarès de Cannes reflète-t-il les succès de vente sur le Marché du Film ?

Il peut y avoir un décalage. On voit dans les marchés de grosses productions commerciales  qui n’auraient pas leur place en sélection et qui sont de très gros succès de vente. Mais on constate aussi, surtout ces dernières années, que le fait d’avoir été sélectionné et d’avoir eu un prix a un impact considérable sur la vente et la réussite au box office d'un film. Dans les différents pays où il est diffusé, cela "booste" sa sortie.

Combien de films sont présentés sur le Marché cette année ?

Pour l’édition 2013, 1500 projections sont programmées, parmi lesquelles environ 900 films terminés et beaucoup d’autres en projet. Au total, 5000 titres seront présentés. Un titre peut être un scénario, un film en cours de production, en cours de tournage ou alors presque terminé. Parfois, des «promo real », sont organisées. Dix à quinze minutes d’un film (arrivant presque directement du plateau de tournage) sont présentées aux acheteurs potentiels pour leur donner un avant goût. L’objectif étant de vendre le film avant même qu’il ne soit achevé.
 
A combien de distributeurs un film peut-il être vendu ?

En fait, il faut comprendre que pour pouvoir exporter un film, il est impératif de trouver un distributeur dans chaque pays. Dans certaines régions, les achats peuvent être groupés, les distributeurs libanais, par exemple, achètent aussi les droits pour les pays du Golfe. Quoi qu’il en soit, vendre un film oblige à rencontrer une kyrielle de distributeurs. Pour un seul film, les vendeurs peuvent négocier jusqu’à une centaine de contrats. Au-delà des dix grands territoires importants pour la distribution (les États-Unis, l’Allemagne, l’Angleterre, La France, l’Espagne, le Japon, la Corée du Sud, la Suisse, la Scandinavie et depuis peu la Chine), il reste encore 60 à 70 pays où le film peut potentiellement être vendu. Même sur le continent africain, où les salles sont peu nombreuses, la distribution peut se faire en télévision et en vidéo.
 
Procédez-vous à une sélection des films ?

Non, aucune. Il s’agit d’un marché ouvert où la diversité est très importante. Cette année, les films, ou projets de films, proviennent d’une centaine de pays différents et tous les genres sont représentés : films d’horreur, d’auteur, d’action, commerciaux, d’animation, en 3D et beaucoup de documentaires (qui, cette année représentent 16% du total, soit plus que les années précédentes).


A l'entrée du Village international de Cannes © Alexandra Fleurantin
A l'entrée du Village international de Cannes © Alexandra Fleurantin
Le Marché du cinéma est-il en crise ?

Cela dépend de ce que l’on entend par crise. Avec l’émergence d’Internet, le cinéma a connu une mutation importante, avant même la crise de 2008. Pour les professionnels, Internet est un formidable vecteur de communication, mais il a bouleversé l’exploitation vidéo. Depuis son arrivée, on constate, inéluctablement, la baisse des ventes de DVD, même avec le Blue ray. Et si les recettes de la VOD augmentent, elles sont loin de compenser les pertes engendrées par la vidéo.
Parallèlement à cette évolution technologique, depuis une dizaine d’années, les chaînes de télévision achètent moins de films qu’auparavant. Elles investissent davantage dans le « hors film », c’est à dire le sport et tous les autres modes de divertissement. La montée en puissance des séries, notamment américaines, a particulièrement touché le Marché du Film.

Par ailleurs, l’arrivée de la projection numérique dans les salles de cinéma fait qu’aujourd’hui une salle multiplexe peut décider de consacrer plusieurs écrans aux films qui marchent bien et déprogrammer ou ne pas programmer des films plus pointus qui, du coup, n’ont plus de visibilité et d’exposition à l’audience. Il est donc devenu extrêmement difficile de trouver un accès, en particulier dans les salles, pour le cinéma indépendant et les films considérés moins "blockbuster".

En ce sens, oui, il y a une crise mais elle n’est pas directement liée à la crise économique globale. Il y a eu des coups de freins qui ont eu une répercussion directe sur les distributeurs. L’Espagne, par exemple, a connu un net ralentissement en raison de l’augmentation brutale de la TVA (subitement passée de 8% à 21%). Et il est vrai que depuis quelques années, les prix d’achat sur les marchés du film ont baissé d’au moins 30% par rapport à il y a 5 ou 6 ans. Ce qui a eu pour conséquence la réduction des budgets. En gros, réaliser le même film mais pour moins cher. Malgré tout, le cinéma n’a pas été impacté par la crise économique mondiale, en tout cas pas aussi durement que ce que l’on aurait pu penser.
 
D’ailleurs, cette année le Marché du Film connaît une hausse de la fréquentation de plus de 9%...

Oui, c’est vrai, mais cette augmentation est essentiellement due aux producteurs et à ceux qui gravitent autour de la production. En fait, au sein du Marché du Film, il existe deux marchés, celui des vendeurs et des distributeurs, que je viens de décrire, et celui des producteurs. A Cannes, ils sont nombreux à venir monter des coproductions chercher des partenaires, des financements, ou encore des pays dans lesquels ils peuvent trouver du soutien. Et dans ce domaine, Cannes est vraiment une plate-forme essentielle. Ici les producteurs ont la possibilité de rencontrer des interlocuteurs du monde entier qui peuvent les aider à réaliser leur projet.

“pour un film, les vendeurs peuvent négocier jusqu’à une centaine de contrats“ © Pierre Stahl
“pour un film, les vendeurs peuvent négocier jusqu’à une centaine de contrats“ © Pierre Stahl
Qui sont les cofinanceurs présents sur le Marché ?

Il existe différents types de mécanismes de soutien à la production. Il peut s’agir de fonds publics ou privés. Les fonds publics nationaux ou régionaux ont bien compris l’intérêt que représentait ce type d’investissements pour un territoire. Un tournage a des retombées économiques importantes pour l’économie locale (l’hôtellerie etc.) et valorise l’image de la région. C’est un mécanisme assez vertueux qui permet de compléter le financement de beaucoup de films.
 
Par ailleurs, il existe des investisseurs privés. Ceux-ci placent leur argent dans le cinéma dans l’espoir de faire de bonnes affaires. Un investissement réalisé avec discernement peut s’avérer générateur de profits, mais ce n’est pas tout. Dans l’investissement film, il y a aussi un côté plaisir et glamour. Généralement ces investisseurs sont contents de venir à Cannes et de pouvoir accompagner leur film. Beaucoup ont le sentiment que placer leur argent ainsi peut aider à faire passer des messages, à soutenir une cause. Cela est particulièrement vrai pour les documentaires.
 
Plus de 700 programmateurs de festivals sont également présents sur le marché…

En fait, il faut savoir qu’il existe deux types de festivals. Les grands festivals internationaux tels que Cannes, Berlin ou Venise qui ne programment que des films totalement inédits. Qu’il s’agisse de la Compétition officielle, d’Un certain regard de la Quinzaine des réalisateurs ou de la Semaine de la critique, les films qui vont être présentés dans les jours à venir n’ont jamais été projetés auparavant. C’est d’ailleurs une condition pour être sélectionné.
 
Ensuite, il y a énormément de festivals dans le monde qui présentent quelques nouveautés mais aussi beaucoup de reprises. Par exemple, les programmateurs du festival de Toronto, qui est un grand festival, sont ici en grand nombre pour voir des films et les sélectionner. Ils piochent aussi bien dans la sélection du festival que dans le marché. En septembre prochain, la plupart des films de Cannes seront donc à Toronto. Et c’est aussi le cas de beaucoup d’autres festivals qui vont se succéder dans les mois à venir. Par exemple, Le festival de Karlovy Vary qui a lieu en République tchèque au mois de juillet termine sa sélection ici. Idem pour le festival de Locarno.



Cannes en chiffres

Volume d’affaires annuel : 800 millions de dollars
Nombre de participants : 12 000
Nombre de projections : 1500
Nombre de pays représentés : 109

La Chine entre censure et piratage


Les ventes de films en direction de la Chine sont florissantes, mais la censure pose problème aux distributeurs : la décision (favorable ou non) peut prendre du temps et l’issue n’est jamais totalement prévisible. "Si vous devez attendre six mois que la censure ait donné sa réponse. C’est six mois pendant lesquels les pirates vont se procurer le film qui est déjà sorti dans d’autres pays," explique Jérôme Paillard.

Depuis peu, certains distributeurs, notamment chinois, se battent contre ce piratage qui atteint une échelle quasi industrielle, à grand renfort de détectives privés et d’actions juridiques. Ces initiatives ont permis de dissuader, du moins en partie, les plus gros poissons, et donc de réduire quelque peu le piratage. Mais il existe aussi une myriade de petites sociétés qui, elles, se moquent d’être poursuivies et continuent leur activité à une moindre échelle.


© AFP
© AFP

Il fait le “buzz“ au Marché

Welcome To New-York, le film d’Abel Ferrara qui retrace l’affaire DSK avec, dans le rôle principal, Gérard Depardieu, est terminé. Vincent Maraval, qui avait lancé dans Le Monde la polémique sur les gros cachets des acteurs, est au Marché du Film 2013 pour le présenter aux acheteurs potentiels. Un teaser de quelques minutes sera projeté en première sur le Marché. Même si la bande-annonce a déjà fuité sur Internet.