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Le monde en 2030 : hégémonie chinoise et puissance individuelle

Les services de renseignement américains viennent de rendre public leur rapport sur les "Tendances globales" ("Global Trends" - ndlr)  qui vont marquer le monde ces vingt prochaines années. C'est le National Intelligence Council (NIC), petit cousin analytique de la CIA, qui a très sérieusement imaginé l'état du monde en 2030, à l'instar de son homologue russe un an plus tôt. Conclusion? Chacun prévoit le monde qu'il veut voir.

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Anna Ravix
"Nous ne cherchons pas à prévoir le futur - un objectif impossible - mais à fournir une grille de lecture qui permet de penser les futurs possibles et leurs conséquences" prévient le National Intelligence Concil en introduction de son rapport. Penser les futurs possibles sans prévoir le futur, donc, un exercice complexe qui a mobilisé de nombreux experts, y compris via la mise en place d'un blog participatif (lien en anglais) qui continue d'être alimenté.

Le rapport semble aussi honnête qu'il ne pose aucune certitude, mais "plusieurs scénarios de mondes en 2030, aucun n'est inévitable. En réalité, le futur sera plus probablement constitué de divers éléments de tous les scenarios". Le NCI s'appuie précautionneusement sur différentes tendances, plus ou moins stables, parcourues de facteurs de rupture, des "games-changers" ("changement de donne" - ndlr).

La grille de lecture la plus fiable est donc celle des "megatendances" ("megatrends" - ndlr). La première, et la plus importante ("puisqu'elle influence la plupart des autres tendances") est la "puissance grandissante de l'individu" ("Individual enpowerment" - ndlr). Sous-tendue par l'augmentation de la classe moyenne dans le monde, elle est garante, pour le NCI, d'une plus grande démocratisation à travers le globe ou encore d'un accès plus large aux nouvelles technologies de communication. Ce qui permet finalement aux experts américains d'affirmer qu'à l'avenir, ce sont les initiatives individuelles qui feront face aux défis mondiaux.

Une telle réflexion témoigne d'un procédé largement engagé depuis les années 1970 et la fin de l'Etat providence. Elle est le résultat d'un désengagement plus large des institutions, qui laisse aux initiatives individuelles le soin de prendre en charge les problèmes dont l'Etat ne veut plus avoir la responsabilité : questions sociales, environnementales… La responsabilisation de l'individu est un long procédé néolibéral. Mais alors le rapport du NCI fait-il état du résultat de ce procédé ou en est-il partie prenante? En fait-il le constat, ou la promotion?

Pure prophétie ou prophétie auto-réalisatrice?

A cet égard, la lecture du rapport similaire de l'IMEMO (Institut de l'économie mondiale et des relations internationales qui forme les grands agents du KGB), l'équivalent russe du NCI est édifiante. Les Russes, comme les Américains, semblent prévoir pour 2030 le monde qu'ils voudraient voir émerger. Les prévisions économiques, par exemple, en sont un exemple frappant. Si les deux pays s'accordent sur l'hégémonie économique chinoise de 2030, leurs perspectives sont complètement différentes sur leur propre rôle dans l'économie globale. L'IMEMO soutient que "Les pays qui développeront le plus leurs structures d'innovation et d'investissement seront la Chine, l'Inde et la Russie. Elles régresseront aux États-Unis, en Europe et au Japon." Côté américain, on soutient que "les économies de l'Europe, du Japon et de la Russie continueront leur lent déclin", alors que celle des États-Unis, même surpassée par la Chine, devrait pouvoir se maintenir.

On peut faire le même constat sur les tendances géopolitiques décrites par le rapport du NCI, qui apparaissent extrêmement géocentriques. Le monde de 2030 y est décrit comme multipolaire, sans conflits majeurs entre les États, à l'instar de l'IMEMO qui prévoit que "les échanges entre les leaders mondiaux pour le maintien de la paix dans le monde l'emporteront sur les tendances aux conflits". Mais le NCI fait l'économie des autres "leaders mondiaux" et prévoit la multiplication des conflits régionaux si et seulement si "les États-Unis ne sont pas capables de conserver leur rôle de garants de l'ordre mondial". Alors même que le rapport du NCI s'efforce en introduction de s'interroger sur l'hégémonie américaine "alors que les travaux précédents présupposaient le rôle central des États-Unis", force est de constater que le présupposé reste.

Les Etats-Unis, garants de l'ordre mondial ou pompiers pyromanes?

Les USA ne sont pas les "gendarmes du monde" mais bel et bien les "garants de l'ordre mondial". Le rapport du NCI n'interroge en aucun cas cette fonction, mais plutôt le défi de son maintien. Or, les États-Unis, ont été largement critiqués, et parmi ses plus hauts représentants comme plutôt responsables de désordres globaux. Dans la vidéo suivante (en anglais) datant de 2009, Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, reconnaissait que les États-Unis étaient à l'origine du mouvement taliban, et qu'ils avaient plus largement contribué à créer le "terrorisme".


C'est exactement dans la même logique que Ousama Ben Laden, feu l'ennemi public numéro 1 des États-Unis, avait été formé par la CIA à partir de 1979. Les États-Unis l'avaient alors aidé à organiser la "guerre sainte" d'Afghanistan contre l'armée soviétique, en pleine guerre froide, pour faire échapper ce pays à la main mise de l'URSS.

Le paradoxe écologique

Des paradoxes, le rapport du NCI en est rempli. A sa sortie, Pierre Barthelemy, journaliste "passeur de science" pour LeMonde.fr, félicitait la prise de conscience écologique de l'institution américaine. En effet, le rapport reconnaît clairement que la planète se dirige vers une hausse de la température moyenne "d'environ 2°C au milieu du siècle. Si les émissions [de gaz à effet de serre] continuent sur la tendance actuelle, une hausse de 6°C à la fin du siècle est plus probable que 3°C, ce qui aura des conséquences encore plus importantes." Alors que le dernier sommet climatique en date, qui s'est tenu à Doha s'est soldé par un nouvel échec, le NCI appelle les décideurs politiques à s'emparer de cette question. Sans tomber dans un discours alarmiste, ils préviennent : "On ne va pas nécessairement vers des pénuries mais les décideurs politiques doivent impérativement prendre les choses en main pour éviter un tel futur".

Pourtant, le rapport stipule aussi que les intérêts environnementaux vont à l'encontre des intérêts économiques des États-Unis. En effet, sous l'effet conjugué des "mégatendances" posées par les analystes américains : la diminution des ressources naturelles et la croissance démographique (nous serons 8,3 milliards de terrien(ne)s en 2030 contre 7,1 fin 2012), le seul moyen pour les États-Unis de conserver un semblant d'hégémonie serait de devenir auto-suffisants. Un objectif qui peut être atteint pour les experts du NCI, "à moins que des débats sur des problèmes environnementaux ne les en empêchent". Si le rapport affirme donc que l'environnement doit être soigné, il affirme aussi que les question écologiques vont à l'encontre des intérêts des États-Unis. 

“Un futur confus : pourquoi les prédictions des experts sont fausses, et pourquoi nous les croyons tout de même“

Le journaliste canadien Dan Gardner s'est appuyé sur de nombreux travaux universitaires qu'il a réuni dans son livre : "Un futur confus : pourquoi les prédictions des experts sont fausses, et pourquoi nous les croyons tout de même". Dan Gardner cite les travaux de Philip Tetlock, professeur de psychologie de l'université de Berkeley en Californie qui a lancé en 1985 une vaste expérience consistant pendant 20 ans à valider les prévisions faites par près de 300 experts politiques et économiques. Conclusion: Tetlock a trouvé que les experts dits optimistes prévoyaient dans 65% des cas des scénarios roses qui voyaient le jour 15% du temps et que les experts dits pessimistes s'attendaient dans 70% des cas à des scénarios catastrophes qui se matérialisent seulement 12% du temps.

Ce que constate Dan Gardner, c'est que ces faux prophètes ne sont presque jamais dénoncés ou sanctionnés. Quand ils sont mis face à leurs erreurs, ils expliquent qu'ils se sont trompés sur le calendrier ou que ce qu'ils attendaient s'est quasiment produit ou qu'un facteur exogène inattendu a modifié le contexte. Tout le rapport du NCI semble se préparer à ses contradicteurs : aucune certitude, seulement des grandes tendances, des changements de donne possibles et un exposé édifiant du monde que les États-Unis auraient intérêt à construire d'ici 2030…