Info

Le Nobel de la Paix attribué à l'Union européenne

Dans un contexte de crise intense, ce Nobel de la Paix attribué à l’Union Européenne peut apporter un peu de baume à une organisation très critiquée. Ou souligner encore ses carences. 

dans
L’attribution des Nobel de la Paix est un sujet naturellement débattu, à l’échelle du prestige qu’il confère. Les récipiendaires peuvent avoir des ennemis et des critiques, mais ce prix 2012, attribué à l’Union Européenne, semble provoquer encore plus de perplexité que d’habitude.
« L’UE et ses précurseurs contribuent depuis plus de six décennies à promouvoir la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l’Homme en Europe » a expliqué, depuis Oslo, Thorbjoern Jagland, le président du comité Nobel.
Les  jurys placent leur perspective dans un temps assez long : elle remonte aux sources du projet européen,  au sortir de la seconde guerre mondiale. Dès 1950, Jean Monnet,  ministre français des affaires étrangères, place sa proposition de créer une communauté du charbon et de l’acier sous le signe de la paix.  « La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable mais matériellement impossible » déclare-t-il.
La première ébauche de cette Union en gestation a lieu en 1957 avec la signature du Traité de Rome. Depuis, malgré une progression chaotique, les liens entre Etats membres n’ont cessé de se renforcer et le comité Nobel constate que, depuis plus de 60 ans, des pays à la lourde histoire guerrière tel que la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ont réussi à résoudre leur conflit par la négociation et les compromis. L’Europe, champ de bataille multiséculaire,  jouit d’une paix inédite.
Après 1989 et le démembrement de l’URSS,  l’Union parviendra encore à intégrer 11 pays de l’ex-bloc de l’Est, censés, par traité, adopter normes et valeurs « occidentales », en particulier dans le domaine du respect de la démocratie et des droits de l’homme.

un lauréat atypique

Thorbjoern Jagland, président du comité Nobel
Thorbjoern Jagland, président du comité Nobel


Ce n’est pas la première fois que le Nobel récompense une organisation plutôt qu’un homme ou une femme : la Croix Rouge l’a eu en 1944, Médecins sans Frontières en 1999. Un grand nombre d’organisations onusiennes sont lauréates et les Nations-Unies elles-mêmes (et son secrétaire général) ont reçues le prix en 2001. Mais leur champ d’actions demeurent dans le cadre du Prix : l’humanitaire, les droits de l’homme, ...
Le cas de l’Union Européenne est un peu différent : au quotidien l’association interétatique est avant tout l’instance d’organisation d’un vaste marché commun, un espace de libre circulation des biens,  des personnes et des services, une instance aussi de régulation bureaucratique.
Si l’Union européenne est favorable à la paix, c’est avant tout dans une vision libérale au sens où Montesquieu écrivait "L'effet naturel du commerce est de porter à la paix ».
A contrario, de par sa faiblesse politique, l’UE s’est révélée largement impuissante à prévenir et faire cesser une guerre très cruelle à ses portes : les conflits qui ont accompagnés la dislocation de la Yougoslavie entre 1991 et 2001.
Aujourd’hui, ce prix tombe sur une Union en proie à une grave crise économique et même morale. Son grand projet,  la monnaie unique, est remis en question. Les sacrifices imposés aux Etats les plus touchés (Grèce, Espagne,...) sont sources de tension et détachent de plus en plus les citoyens du projet européen. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que certains commentateurs jugent cette récompense déplacée. Jean-Luc Mélenchon, un dirigeant de la gauche radicale en France juge que : « Certes l’Union européenne a garanti la paix aux marchés financiers, aux spéculateurs et aux profits bancaires. Mais ne mène-t-elle pas une guerre contre les peuples qui la composent et leurs droits sociaux ? » Et sur le twitter francophone, l’ironie domine. On peut y lire des réflexions comme « Cette façon de décorer les gens à titre posthume m’a toujours fait sourire » ou « bizarrement l’Union européenne n’a pas reçu le prix Nobel d’économie »…
De Pologne, Lech Walesa s’est dit « surpris et déçu » et Lioudmila Aleexeva, militante russe des droits de l’homme a regretté que les "Nobels" n’aient pas préféré récompenser des défenseurs des libertés.
A contrario,  bien sur, les dirigeants européens se sont bousculés pour se féliciter de ce prix. Enfin, une bonne nouvelle et peut-être une argument pour reconquérir l’opinion… Mais, déjà, un problème se pose. Qui, du Parlement, de la Commission ou du Conseil Européen ; et qui de leur chef respectif ira à Oslo récupérer ce Nobel prestigieux ?  Des tractations serrées sont déjà annoncées. Au risque de lasser encore un peu plus les Européens de leurs institutions embrouillées et leurs marchandages sans fin.

Le jour où l'UE a reçu le Nobel

12.10.2012récit de David Gilberg
Le jour où l'UE a reçu le Nobel