Le Pape François peut-il réformer l'Eglise ?

Le Pape François aux JMJ au Brésil, en juillet dernier. Photo AFP.
Le Pape François aux JMJ au Brésil, en juillet dernier. Photo AFP.

Le Pape François sera demain à Assise, dans l'Ombrie italienne, ville de son saint patron. Depuis son élection le 13 mars 2013, il a multiplié les annonces de réformes et les remplacements à la tête de l’Église. Mais saura-t-il vraiment changer le fonctionnement du Vatican, une institution réputée très bureaucratique ? Éléments de réponse avec Frédérique Mounier, journaliste du quotidien français La Croix.

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Frédérique Mounier est journaliste à La Croix.
Frédérique Mounier est journaliste à La Croix.
Le Pape François semble faire beaucoup d'annonces mais sont-elle suivies d'effets ?

Oui, le Pape a pris un certain nombre de mesures qui manifestent clairement sa volonté de changement et de réforme, à commencer par la nomination du nouveau secrétaire d’État Mgr Pietro Parolin, qui prendra ses fonctions le 15 octobre prochain. Cet homme est un diplomate, polyglotte, très apprécié des diplomates et des journalistes. Et il est clair qu'il aura à cœur de mettre en œuvre la politique qui sera décidée par le Pape. En cela, il marquera une rupture avec le précédent pontificat, durant lequel le cardinal secrétaire d’État Tarcicio Bertone agissait en quasi autonomie vis-à-vis du Pape Benoit XVI, et avait éprouvé de grandes difficultés à gérer les nombreuses crises qui se sont succédé durant ce pontificat.
Par ailleurs, le Pape a nommé également à la tête de la Congrégation pour le Clergé, qui est "le ministère du Vatican" en charge des 450 000 prêtres du monde, un homme qui est aussi un fin diplomate et très proche de lui, Mgr Stella. Il est aussi un homme sur lequel il peut compter pour mettre en œuvre sa volonté de réforme.
Sur le fond, le Pape a clairement expliqué dans ses différents entretiens qui ont été publiés par la presse - ce qui est déjà en soi une révolution - sa volonté d'ouvrir le dossier des divorcés remariés, d'ouvrir le dossier du célibat des prêtres, et de travailler de façon plus pertinente sur l'accueil des personnes homosexuelles dans les communautés chrétiennes.
Sur la question de l'assainissement financier du Vatican, le Pape François a poursuivi la politique de son prédécesseur en nommant de réels professionnels à la tête de la Banque du Vatican, l'Institut pour les Oeuvres de Religion, et en insistant pour que soit mis en œuvre une vraie politique de transparence la plus ouverte possible.


Le Pape François dans l'avion qui l'emmène aux JMJ de Rio / Photo AFP
Le Pape François dans l'avion qui l'emmène aux JMJ de Rio / Photo AFP
Sur les dossiers d'ouverture (divorce, célibat, homosexualité), peut-on prendre le Pape au sérieux sur ses volontés de réforme ?

Le Pape François ne peut pas être réduit à ses annonces. Il est avant tout un religieux jésuite, qui plus est un provincial jésuite, c'est à dire qu'il a été responsable des communautés jésuites sur l'ensemble de son pays natal, l'Argentine. Quand un jésuite prend une décision, il s'attend à ce qu'elle soit appliquée. Donc le Pape sait ce que c'est que le gouvernement. Il est habitué à la prise de décision, et à leur suivi. Le Pape rappelle, à chaque fois qu'il prend une décision, qu'il a été mandaté par le collège des cardinaux qui l'a élu avec un certain nombre de missions précises.

Par ailleurs, certains l'appellent "la bombe à mèche lente", un homme qui prend donc son temps, qui consulte énormément, mais qui, une fois déterminé, décide. Il a également un passé fait de nombreuses expériences. Après analyse, on voit bien que tout au long de sa vie, il a été amené à gouverner un grand diocèse et à décider. Il est donc habilité à gouverner la Curie, ce qui n'était pas le cas de son prédécesseur. Le Pape Benoit XVI n'écoutait pas ses "ministères", il n'y avait pas de concertation.
Par exemple, la question des divorcés remariés remonte du monde entier, et notamment des diocèses des pays d'Europe occidentale. Les évêques se trouvent dans une situation de grande précarité dans la gestion quotidienne de ce statut difficile des divorcés remariés (qui n'ont pas accès au sacrement de l'eucharistie). Ce dossier sera ouvert l'année prochaine à Rome, lors d'un prochain synode des évêques, sorte d'assemblée générale des évêques du monde entier.
Donc la question qui se pose n'est pas tant la mise en œuvre de sa volonté d'ouverture, qui va être réelle et sérieuse, mais de quelle nature seront les oppositions qui pourront se manifester contre cette volonté de réforme.

Quels pourraient justement être les obstacles aux réformes du Pape François ?

Le premier obstacle serait l'inertie. L’Administration vaticane, depuis les années Jean-Paul II jusqu'à aujourd'hui, n'a pas été gouvernée. C'est une bureaucratie et elle a appris à travailler dans une grande autonomie. Et là, il est très possible que la Curie - l'Administration - manifeste une certaine forme d'inertie. A titre de comparaison, en France, quand un gouvernement change, les ministres passent mais l'Administration reste. Il est possible que les 2000 personnes de l'Administration vaticane, qui ne changent pas avec les Papes, fassent blocage, à cause peut-être d'un manque de créativité ou le souci de reproduction par rapport aux pontificats précédents. L’Administration vaticane a aussi ses habitudes, qu'elle ne voudra peut-être pas bousculer.

Par ailleurs, le Pape a choisi de mettre en cause un certain nombre de privilèges et de comportements financiers, des petits arrangements entre amis qui sont d'ailleurs très propres à l'Italie et qu'on retrouve à l'intérieur de la Curie romaine. Donc il y a des intérêts matériels qui vont être mis en cause par cet assainissement, et des opposants vont du même coup se manifester et protester.

Sur le fond, en ce qui concerne les autres pays que l'Italie, cette nouvelle attitude, que propose le Pape François à l’Église, est une attitude de dialogue, d'écoute, d'échange, et non pas de condamnation, d'opposition ou d'enseignement. Cette nouvelle posture va donc susciter probablement une perplexité voire un désarroi dans les cercles de l'Église plus classiques, plus traditionnels. Et toute la question est de savoir de quelle façon va se manifester ce désarroi. Il est trop tôt pour le dire.

La Curie vaticane compte environ 2000 personnes.
La Curie vaticane compte environ 2000 personnes.
Ces personnes issues du cercle classique peuvent-elles un jour être écartées par le Pape François ?

Il a écarté récemment des personnes hauts placés, mais il l'a fait là où il a pu le faire. Il n'y a pas d'effet mécanique à l'intérieur de l’Église. Sous ses apparences très hiérarchisées, l’Église est très décentralisée. Le Pape n'est pas véritablement à même d'intervenir partout de façon disciplinaire. Il y a quand même plusieurs milliers de diocèses dans le monde et c'est donc très difficile pour lui d'agir sur ce terrain-là. Mais il faut noter quand même que les oppositions pourront venir autant du haut (cardinaux), que du bas (diocèses).

Qui sont ces huit cardinaux, nommés en juillet dernier, et qui gravitent autour de lui ?

Ce sont des cardinaux nommés par le Pape, issus des cinq continents, ils ne sont pas membres de la Curie. Ils ont une profonde légitimité parce qu'ils sont eux-mêmes l'émanation des conférences épiscopales locales (les assemblées d'évêques des différents continents). Il reflètent donc bien la diversité culturelle de l’Église, la diversité d'approche des problèmes de société. Ces cardinaux ont pu déployer leurs antennes auprès des églises locales pour faire remonter auprès du Pape des questions, des demandes, des possibilités d'évolution de l’Église. Tous n'ont pas une tendance progressiste, mais ils ont tous été missionnés par le Pape avec l'objectif de réforme. Ils sont directement concernés par cet objectif. Donc pas de risque que l'opposition vienne de chez eux.

Est-ce qu'avec cet objectif de nouvelle Curie, nouvelle Administration, le Pape pourrait placer ses "amis" aux postes les plus importants ?

Il n'y a pas de raison a priori de lui faire ce procès d'intention. Le Pape n'est pas réputé pour ça. On va dire que les critères de recrutement au Vatican ne seront plus des critères de familiarité et de proximité, à l'italienne, comme ce fût trop le cas précédemment. Mais cela va être davantage des critères de compétence. Et ça, c'est vraiment une révolution dans le fonctionnement interne du gouvernement central de l’Église.

Les fidèles, à travers le monde, attendent-ils vraiment des réformes de la part du Pape ?


Pas tous. L’Église catholique est l'une des dernières institutions au monde, qui regroupe 1 milliard 200 millions de baptisés (17,6% de la population mondiale), à avoir un unique centre, en l'occurrence le Pape. Et donc, il y a une immense diversité d'opinions de la part de ces baptisés. Pour l'instant, la personnalité du Pape François fait l'objet d'un consensus global, tant à l'intérieur de l’Église qu'à l'extérieur. Combien de temps cela durera-t-il, c'est une question qui reste ouverte.