« Le peuple syrien est en train de faire son cinéma du réel »

Libérant plus de 200 détenus politiques et faisant des promesses de changement, le pouvoir syrien lâche du lest. Mais le pays reste en proie à de violentes manifestations. Le bilan des morts ne cesse de s’alourdir.

Fils d’opposants politiques, le cinéaste syrien Meyar Al Roumi qui vit en France depuis plus de 10 ans, nous fait part de ses impressions, ses peurs et ses espérances.

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« Le peuple syrien est en train de faire son cinéma du réel »

Le cinéaste syrien Meyar Al Roumi.
Le cinéaste syrien Meyar Al Roumi.
La révolution est-elle, selon vous, définitivement engagée en Syrie ?

Non, on est toujours dans une situation flottante. Certes, les slogans évoluent pour réclamer la liberté, le respect mais la plupart des manifestations qui ont eu lieu ces derniers jours étaient organisées en soutien à la ville martyr de Daraa et à ses morts. Ce qui est merveilleux d’ailleurs. Mais le mouvement de protestation n’est pas encore complètement orienté contre le régime.

Vous sentez-vous proche de ces jeunes manifestants qui se soulèvent contre le régime au risque d’y laisser leur vie ?

Je suis ravi quand je les vois. Je suis fier d’eux. Je rêve… tous les Syriens ont rêvé de ça. Vous savez, ils demandent le respect. C’est une chose que l’on a perdue en Syrie. La police pouvait débarquer dans n’importe quelle maison et envoyer n’importe qui en prison sans aucun respect de la personne et de sa dignité.

Vidéo amateur : moment de recueillement à Al-Sanamayn.



Observateur de la société syrienne, avez-vous pressenti l’émergence de ce mouvement de contestation?

Non je ne l’ai pas pressenti mais je l’attendais. On est, je pense, dans l’imitation de ce qui s’est passé dans les autres pays arabes. Alors qu'on a un régime similaire, on s'est mis à manifester plus tard. Je crois que ce retard à l'allumage montre bien à quel point le peuple syrien a été atteint par l’oppression exercée depuis des décennies par le régime.

Alors que la répression a tourné à l’échec en Egypte et en Tunisie, c’est la méthode qu’utilisent de nouveau les autorités syriennes pour faire taire les manifestants. Cela vous surprend-t-il ?

En effet, je suis étonné que le régime syrien réagisse de la même façon que Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte. Ils promettent des mesures au lieu de les concrétiser, ils tuent des manifestants alors qu’ils défilent pacifiquement. Le pouvoir syrien commet exactement les mêmes erreurs. C’est vraiment incroyable. Je ne m’attendais pas à de telles similitudes avec les anciens régimes tunisien et égyptien.

Néanmoins, les systèmes de pouvoir ne sont pas complètement similaires. Le régime syrien dispose d’une armée présidentielle extrêmement puissante, dirigée par le frère de Bachar al-Assad. Il y aussi une filière au sein de cette armée composée uniquement d’alaouites, la minorité à laquelle appartient la famille présidentielle. Donc s’il y a une attaque contre Bachar al-Assad et sa famille, c’est elle qui va bouger et elle peut faire beaucoup de dégâts. Cette armée peut-elle s’abstenir et fraterniser avec le peuple comme cela a été le cas en Tunisie ou en Egypte ? Je ne le pense pas. C’est pour ça que j’ai très peur que les manifestations ne puissent atteindre leur but et, là, cela renforcerait encore plus le régime.

vidéo amateur : coups de feu et morts à Deraa le 25 mars - images violentes


Redoutez-vous des affrontements encore plus sanglants ?

Le pouvoir ne laissera pas sa place comme ça… comme un paquet cadeau. Donc, si les manifestations prennent plus d'ampleur et basculent vraiment dans la révolution, j’ai très peur que ce soit aussi rude et aussi sanglant qu’en Libye, même si les Syriens sont un peuple pacifique.

A terme, craignez-vous un éclatement de l’unité nationale, une déstabilisation de la société syrienne qui est relativement divisée sur le plan ethnico-religieux ?

La Syrie est une mosaïque de communautés religieuses et ethniques qui font sa richesse. J’espère que le régime ne va pas utiliser cet élément en opposant les uns contre les autres pour gagner quelques heures de plus de pouvoir.

Il faut dire que la suite fait toujours peur… Tous les pays qui ont bougé ont peur … Moi je pense qu’on passerait une dizaine d’années difficiles et incertaines mais on en a besoin. Il n’y a plus d’opposition claire en Syrie. Elle n’est pas en phase avec la jeunesse. Elle est trop ancienne et ressemble de ce point de vue au régime qui a 20 ans de retard par rapport aux besoins et au mode de vie de la jeunesse. Les autorités nous parlent avec un langage qui était valable il y a trente ans et qui ne l'est plus aujourd’hui, en se référant à des idéologies auxquelles plus personne ne croit.

Je suis vraiment étonné de l’absence des intellectuels…. Ils ont passé un temps fou à écrire, à publier des articles. Mais, aujourd’hui, où sont-ils ? Je ne les vois pas ! Je lis de temps en temps des articles d’analyse mais il n’y a aucune proposition alternative sérieuse.

Que pensez-vous des déclarations des pays occidentaux qui ont demandé aux autorités syriennes de cesser immédiatement les violences ?

C’est le minimum de solidarité. Mais cela reste très politiquement correct. Ce qui signifie qu’ils ne sont pas sûrs que le gouvernement va tomber. La Syrie est un pays réputé très stable dans la région. Autour d’elle tout bouge, le Liban, l’Irak… Mais elle ne bouge jamais. C’est un pays qui ne présente pas d’intérêt économique majeur mais joue un rôle stratégique crucial au Proche Orient.

En tant que cinéaste, avez-vous souffert du manque de liberté en Syrie ?

Il y a deux ans, je suis arrivé à la conclusion que c’était tellement compliqué de filmer en Syrie, que je ne voulais plus faire subir à mes films des problèmes techniques. A chaque fois que je sortais de la maison avec ma caméra, c’était un cauchemar. J’étais très souvent obligé de travailler en caméra cachée. Mais je n’ai jamais cédé aux pressions du régime.

Ce vent de révolte qui souffle sur la Syrie et les autres pays arabes, va-t-il vous inspirer pour vos prochains films ?

Je ne peux pas prévoir l’avenir d’autant que ça bouge d’une manière extrêmement inattendue. Mais certainement je vais être touché, influencé, et amené à faire des choses qui sont d’actualité. Ce printemps arabe va changer la culture et l’intérêt que l’on porte à la culture. Cela va nous obliger, pas seulement moi mais tous les artistes, à travailler d’une manière contemporaine. Mais, je ne vous le cache pas, je suis tellement investi en ce moment dans les événements que je ne pense pas au cinéma.

Seules les vidéos que postent les manifestants sur les réseaux sociaux me font penser à l’art cinématographique. Le simple acte de prendre un téléphone portable et de filmer ce qui se passe, c’est beaucoup plus beau que ce que les cinéastes peuvent faire. J’ai le sentiment que tous ces gens font du cinéma. Ils cassent les codes esthétiques, offrent de l’émotion brute… Le plus souvent la fin et le début sont négligés mais on connait le début et la fin… Il y a tous les ingrédients qu’un cinéaste cherche le plus souvent à faire interagir dans ses films… Le peuple syrien est en train de faire son cinéma du réel.

Vidéo amateur : manifestation à Banias le 25 mars


Note biographique : Meyar Al Roumi

Né en 1973 en Syrie, le réalisateur Meyar Al Roumi a fait des études de photographie aux Beaux-arts de Damas, puis des études de cinéma à l’université Paris VIII et à la FEMIS dont il est sorti diplômé en 2001. Il a réalisé plusieurs courts-métrages, dont Le voyage de Rabia en 2006. Il vit désormais en France mais séjourne très souvent en Syrie.