Le quotidien des Roms en France, par Alice Januel

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“Le livret de circulation n’est rien de plus que la version améliorée de l’ancien carnet anthropométrique.“


Alice Januel, présidente de l'Association nationale des Gens du voyage catholiques nous livre son sentiment sur le terme "Gens du voyage".
Le quotidien des Roms en France, par Alice Januel

Selon vous, comment évolue la situation de votre communauté ?
Il n’y a pas d’amélioration depuis la nuit des temps… Parce que le livret de circulation, ce n’est rien de plus que la version améliorée de l’ancien carnet anthropométrique qu’avaient nos grands parents. Pour les aires de stationnement, c’est la même chose. Monsieur Sarkozy veut expulser les personnes en situation de stationnement illicites, mais il faudrait déjà qu’il y ait le nombre d’aires d’accueil prévues… Avec l’intercommunalité, si chaque commune devrait réserver par exemple trente places, quant elles se mettent à trois, elles ne font pas 90 places, mais plutôt cinquante ou quarante, et encore, je suis généreuse. Et même dans ce cas, il n’y aura pas le nombre de places voulues, et il y aura toujours des voyageurs illicites.

Votre association doit-elle mener des actions dans ce domaine ?
Notre association intervient beaucoup sur la question des terrains. Les gens veulent les aménager à leur frais, ils ne demandent pas de subventions, et on ne leur en donne pas le droit, ou parce que c’est un terrain agricole, ou parce que monsieur le Maire a décidé qu’il ne voulait pas de gens du voyage sur sa commune. Il y a quelque temps, j’ai du en tant qu’associative écrire à la Préfecture. C’est très difficile d’avoir l’eau et le courant sur un terrain privé. On a même vu un maire faire préemption sur un terrain, et ensuite le vendre à un hôtel pour agrandir son parking alors qu’on sait très bien qu’un maire qui le fait doit construire dans les deux ou trois ans un bâtiment d’intérêt public.

Ils ne veulent pas que les Gens du voyage aménagent leur terrain quand ils sont en zone agricole, mais quand ça les arrange, ils aménagent une aire d’accueil en zone agricole, ou en zone inondable. Et dans 90% des cas, si on arrive dans une commune et qu’on ne trouve pas d’aire d’accueil, on suit la déchetterie et on tombe directement dessus. Maintenant, c’est vrai qu’il y a beaucoup de déchetteries écologiques, mais là par exemple, je me trouve à Agde, c’est une assez belle commune, il sont fait l’aire d’accueil à côté d’une déchetterie, mais avec des bennes d’ordure à ciel ouvert, donc personne ne peut y aller, ça n’est pas possible.

Comment analysez-vous les conséquences des évènements de Saint-Aignan ?
Monsieur Sarkozy se sert d’un fait divers pour diaboliser un peu plus les voyageurs. Je ne pense pas franchement que ça soit en réunissant les préfets pour faire encore plus de répression que le président va aplanir les choses, bien au contraire. Ce n’est pas en durcissant la situation que cela va calmer la jeunesse. La jeunesse chez nous est de plus en plus révoltée et nous avons toutes les peines du monde à la tenir calme. Nos jeunes sont « fliqués » en permanence. Moi j’ai un fils qui a 21ans, à chaque fois qu’il va voir sa fiancé le soir, il est suivi par une voiture de gendarmerie. La dernière fois, il est sorti de son camion, il est allé au devant d’eux, il leur a montré ses papiers et leur a dit « Ecoutez, voilà mes papiers, arrêtez de regarder dans mon camion et arrêtez de me suivre ».

Vous sentez-vous également stigmatisée ?
On part en course, ils connaissent nos camions depuis 4 ou 5 ans qu’on tourne un peu dans le Vaucluse, avec ma fille si ils sont au rond-point, on y a droit, ils nous font ouvrir les portes du camion et ça c’est en permanence. Ils viennent sur les aires d’accueil à tout moment, même pendant les fêtes de Noël, le matin, ils éclairent, pour voir ce qu’on fait, donc les jeunes se révoltent.

Et dans le domaine politique?
Nous avons droit à avoir la citoyenneté comme tout le monde. Cela fait des années qu’on demande à avoir le même droit de vote que tout citoyen français. Nos enfants n’ont pas le droit de vote avant 19 ans. On doit avoir une commune de rattachement, on doit y être rattaché depuis trois ans pour bénéficier du droit de vote. N’importe quel SDF qui peut prouver qu’il est depuis plus de six mois dans une même commune a le droit de vote dans cette commune. Nos enfants ont leur livret de circulation à 16 ans, ça leur fait le droit de vote à 19 ans. On a des livrets de circulation, qui ne sont pas une carte d’identité, mais tout simplement un permis de circuler dans notre propre pays.

C’est comme sur les aires d’accueil, on nous demande des papiers que l’on n’a pas à exiger de nous. Nous avons protesté auprès de beaucoup de mairies et de préfectures parce qu’on nous demande les assurances, on nous demande même les livrets de vaccination, alors que c’est confidentiel. On nous met également des barrières à l’entrée, ce qui veut dire qu’à partir d’une certaine heure, on ne peut plus sortir. Si le compteur électrique a sauté, il faut attendre les bon vouloir du gardien, si c’est le week-end, jusqu’au lundi, on n’a plus de courant. On a l’impression d’être des citoyens de seconde zone.

Propos recueillis par Marie-Capucine Diss, 27 juillet 2010

À propos d'Alice Januel

Fille d'un volontaire, engagé dans la Seconde guerre mondiale, Alice Januel est aujourd'hui la présidente de Présidente de l'Association nationale des Gens du voyage catholiques (Angvc). L'association est née en 1997 afin d'assurer une représentation équilibrée des associations au sein de la Commission Nationale Consultative des gens du voyage.
Elle agit et se développe dans le cadre de la laïcité. Elle représente aujourd'hui, à travers ses adhérents, les intérêts de l'ensemble des gens du voyage.
L'originalité et la richesse de l'association tient au nombre de ses adhérents qui, à plus de 80% sont des gens du voyage.

Le Vent du destin. Manouches, Roms et gitans, par Michèle Brabo, (postface de Marie Treps) Seuil, Paris, 2005

Un livre de photos superbes sur la vie des Tsiganes à travers le monde