Le réalisateur criméen Oleg Sentsov jugé et condamné pour "terrorisme"

Oleg Sentsov derrière les barreaux au tribunal de Rostov-on-Don, le 21 juillet 2015.
Oleg Sentsov derrière les barreaux au tribunal de Rostov-on-Don, le 21 juillet 2015.
©AP Photo

Le procès du réalisateur ukrainien, de nationalisé russe lors de l'annexion de la Crimée, s’est conclu ce 25 août 2015 à Rostov-sur-le-Don, en Russie. Il a été condamné à 20 ans de prison pour "organisation d’attentats".

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"La cour a condamné Oleg Sentsov à 20 ans de prison", a déclaré le juge pendant le très bref énoncé du verdict. La condamnation d'Oleg Sentsov est assortie d'une mesure de détention "à régime sévère", qui prévoit des conditions plus draconiennes, notamment sur l'accès au parloir et la fréquence du courrier. Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, opposant à l'annexion de la Crimée par la Russie, a été condamné mardi 25 août par la justice russe à 20 ans de colonie pénitentiaire pour "terrorisme", au terme d'un procès dénoncé par Kiev, par les Occidentaux et par des cinéastes européens.

Libérez Oleg Sentsov,” scandait pourtant ce samedi 22 août le producteur britannique Mike Downey lors de la cérémonie de clôture du festival du film de Sarajevo. Quelques jours plus tôt, Stephen Daldry, Mike Leigh, Wim Wenders, Ken Loach, et d’autres membres de l’Académie du Film Européen adressaient une lettre aux autorités russes pour demander la libération d’Oleg Sentsov, un réalisateur criméen de 39 ans, remarqué en 2011 pour son long-métrage Gamer. Quant au grand cinéaste russe Nikita Mikhalkov, connu pour son loyalisme au Kremin, il en appelle directement à Vladimir Poutine pour faire libérer Oleg Sentsov. Jugé en Russie par un tribunal militaire, il risque 23 ans de prison pour "terrorisme, organisation d’un groupe terroriste et trafic d’armes". Le jugement est attendu pour ce mardi 25 août.

Accusations "fabriquées"

Arrêté en mai 2014 lors d’une manifestation contre l’annexion de la Crimée par la Russie, deux mois plus tôt, Oleg Sentsov, lui, nie toutes les charges qui pèsent contre lui. Des accusations fabriquées, dit-il, par la Russie pour museler l’opposition à l’annexion de la Crimée. Oleg Sentsov était en première ligne des manifestations du mouvement Maïdan qui a mené, début 2014, à la chute de l'ex-président pro-russe Viktor Ianoukovitch. Les autorités russes affirment que le réalisateur criméen fait partie du groupe paramilitaire et nationaliste ukrainien Pravy Sektor (Secteur droit), qui combat les forces pro-russes dans le Donbass, et qu’il s’apprêtait à commettre, entre autres, deux attentats en Crimée. L’avocat de l’accusé, Dmitri Dinzé, assure que son client n’a jamais fait partie de Pravy Sektor, ce que le porte-parole de l’organisation nationaliste, Artiom Skoropadski, a confirmé à nos partenaires de Le Temps.

J’appelle les Russes à apprendre à ne plus avoir peur

Par ailleurs, Oleg Sentsov a déclaré qu’il ne reconnaît pas l’autorité du juge russe, puisque la nationalité russe lui a été imposée. "Un tribunal d’occupation ne peut, par définition, être impartial," dénonçait-il  mercredi 19 août, après l’énoncé de la sentence requise par le procureur du tribunal militaire. “Je ne veux pas que vous soyez dirigés par des criminels. J’appelle les Russes à apprendre à ne plus avoir peur," a-t-il ajouté selon Mediazona, un site russe dédié aux droits humains.

Accusations sous la torture

Selon les avocats d’Oleg Sentsov, les accusations qui pèsent contre lui ont été énoncées sur la base des dires d’un présumé complice, Gennady Afanasyev, qui s’est rétracté par la suite. Ses aveux lui auraient été arrachés sous la torture. Gennady Afanasyev a été condamné à sept ans en quartier de haute sécurité pour terrorisme. Un autre présumé complice, Alexei Chirny, a écopé de la même peine. Tous deux avaient avoué leur participation à  des incendies criminels contre des organisations pro-russes en Crimée.

Accusé d’avoir organisé ces deux attaques, Sentsov lui-même affirme avoir été torturé et menacé de viol et de meurtre pendant sa détention. Mais comme il persiste à nier, "il écopera d’une peine supérieure", prédit son avocat Dmitri Dinzé. Peut-être Oleg Sentsov "pourra-t-il bénéficier d’un échange de prisonniers [entre Ukraine et Russie], mais seulement après que le verdict aura été prononcé," ajoute l'avocat.

Les ONG russes et internationales décrivent comme routinière la pratique de la torture par les enquêteurs russes, en particulier dans les affaires à caractère politique. Au lieu de lutter contre ces abus, les autorités russes jettent l’opprobre sur l’ONG "Comité contre la torture", qualifié par une loi «d’agent étranger». L’ONG a cessé son activité la semaine dernière après de multiples attaques, dont le saccage de ses locaux à Grozny, en Tchétchénie.

Lourdes peines contre les Ukrainiens

Les ONG ukrainiennes ont identifié 12 Ukrainiens détenus dans les prisons russes pour des motifs politiques. Kiev donne le chiffre de 30 prisonniers, mais sans révéler leurs identités.

La plus célèbre détenue ukrainienne en Russie est la pilote de l’armée de l’air Nadejda Savchenko, 33 ans, accusée par la justice russe d’avoir causé la mort de deux journalistes russes. La défense de Savchenko affirme que l’affaire est entièrement fabriquée et que la jeune femme a été enlevée par les services secrets russes en juin 2014 sur le territoire ukrainien. Son procès vient d’être transféré de Moscou à une petite ville située sur la frontière avec l’Ukraine. Son avocat, Ilia Novikov, a dénoncé hier une tentative d’isoler complètement le procès des médias. La loi russe conditionne l’accès aux zones frontières à une autorisation spéciale du FSB, ce qui empêche de facto les journalistes et les proches d’assister aux audiences. Nadejda Savchenko risque 25 ans de prison.