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Le retour du débat sur l'immigration trouble la fête macronienne

Migrants en détresse au large de la Libye, le 23 juillet 2017.<br />
<sub>(AP Photo/Santi Palacios) </sub>
Migrants en détresse au large de la Libye, le 23 juillet 2017.
(AP Photo/Santi Palacios)

A la veille d'une nouvelle réforme des lois sur l'immigration et le droit d'asile qui doit être débattue en février par le parlement français, de multiples intellectuels, organismes d'aide aux migrants et même institutions s'alarment de la dérive répressive de l'exécutif en la matière. Parmi eux, plusieurs soutiens de la première heure d'Emmanuel Macron.

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C'était le 2 janvier 2017, en pleine campagne électorale de la présidentielle française. Dans une tribune publiée par le quotidien le Monde, Emmanuel Macron rend un vibrant hommage à l'Allemagne d'Angela Merkel, atteinte quelque jours plus tôt par l'attentat de Berlin.

Outre son courage dans l'épreuve, le candidat montant donne en exemple avec émotion son ouverture et sa générosité face « au défi migratoire ». « La chancelière Merkel et la société allemande dans son ensemble, écrit-il, ont été à la hauteur de nos valeurs communes ; elles ont sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant. »

Chaud et froid

Sept mois plus tard, le candidat devenu président de la République confirme verbalement son empathie envers les migrants, dans le ton devenu le sien: « Pour les persécutés, combattants de la liberté, je serai intraitable. Ils doivent être accueillis sur notre territoire. Les laisser errer de frontière en frontière, ce n’est pas la France. »
 
Je ne veux plus d’ici la fin de l’année avoir des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois. Je veux partout des hébergements d’urgence. Emmanuel Macron, juillet 2017
Ceux qui fuient d'autres maux ne sont pas ignorés : les déboutés doivent certes être reconduits à la frontière mais aussi traités avec égards : « Je ne veux plus d’ici la fin de l’année avoir des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois. Je veux partout des hébergements d’urgence. »

 
Campement de migrants près du métro Chapelle à Paris, en août 2017.<br />
<sub>(AP Photo/Francois Mori) </sub><br />
 
Campement de migrants près du métro Chapelle à Paris, en août 2017.
(AP Photo/Francois Mori)
 
Quelques jours plus tôt, son Premier ministre Edouard Philippe s'est pourtant déjà inscrit dans un registre moins angélique. Présenté le 12 juillet, son plan baptisé « garantir le droit d’asile, mieux maîtriser les flux migratoires » s'avère nettement plus soucieux du second point que du premier.

Mais il ne s'agit que d'action à court terme, et non d'un cadre législatif, annoncé pour début 2018. Au fil des mois, pourtant, transparaît un durcissement général qui alarme les intervenants.

Le 20 novembre, une circulaire ordonne aux préfets de «renforcer» leur lutte contre l'immigration irrégulière à partir des centres d'hébergement de migrants. Une seconde prévoit que des « équipes mobiles » y seront envoyées afin, en théorie, de mieux cerner les besoins.

De Médecins du monde à la Cimade en passant par Emmaüs, les intervenants de terrain ne croient guère à cette pieuse vocation : le recensement, estiment-ils, «franchit trois lignes rouges : l'accueil inconditionnel, le non-respect de la loi informatique et libertés si on nous demande de transmettre des listes, et d'éventuelles interventions de la police dans les centres».
 
Le Défenseur des droits Jacques Toubon a demandé vendredi au gouvernement le "retrait" de la circulaire controversée organisant un recensement des migrants dans les centres d'hébergement d'urgence, évoquant un risque d'"atteinte aux libertés et à la dignité des plus démunis".

La circulaire datée du 12 décembre "se heurte aux principes fondateurs de l'hébergement d'urgence" en "consacrant un traitement différencié des résidents" non pas "au regard de leur vulnérabilité" mais "de leur droit au séjour", affirme M. Toubon, qui donne "deux mois" au gouvernement pour "rendre compte des suites données à cette recommandation".

Reprenant une crainte des associations, M. Toubon met en garde contre le risque de "constitution d'abris de fortune": "Il est à craindre que la fin d'une forme de +sanctuarisation+ du dispositif de veille sociale conduise des personnes, dont des familles avec des enfants en bas âge, à renoncer à leur droit d'être à l'abri de peur de faire l'objet d'une mesure de police".

M. Toubon s'inquiète enfin de "difficultés au regard du respect des libertés individuelles" avec une collecte de données personnelles "insuffisamment encadrée".

(AFP 19 janvier 2018)
Défenseur des droits (titre officiel impliquant des prérogatives), l'ancien Garde des Sceaux de Jacques Chirac, Jacques Toubon pointe une inadmissible «  défaillance nette par rapport aux droits fondamentaux ».  Réunies au ministère de l'intérieur à l'initiative de son titulaire ex-socialiste Gérard Collomb, les associations en claquent la porte.

Car c'est celui-ci, significativement, qui se trouve à la manœuvre et avec lui la priorité d'ordre public, voire de dissuasion musclée.

A Calais où, malgré la destruction de la « jungle »un an plus tôt demeurent quelques centaines des migrants les plus déshérités, des abris de fortune sont démolis par les forces de l'ordre en dépit du froid et les effets de leurs occupants jetés. Des scènes semblables ont lieu à Paris, où des tentes sont lacérées.

Protestations

Dévoilé fin janvier pour un débat parlementaire en février, le projet de loi du gouvernement pudiquement nommé «  asile-intégration » prévoit nombre de mesures restrictives : raccourcissement des délais pour demander l'asile, de ceux du recours, renvois dans le pays d'origine même en cas de danger, allongement de la durée possible de rétention  …  Avant même d'être connue dans le détail, la réforme suscite une levée de boucliers au sein de la gauche.

 
Le site d'Amesty international. Les protestations des associations...
Le site d'Amesty international. Les protestations des associations...
Celle non macroniste, d'abord et sans surprise. Les associations et mouvements proches des réfugiés ou impliqués dans leur défense. Amnesty international s'inquiète de l'atteinte au droit au nom de l'efficacité.

La CGT, l'un des deux grands syndicats français, devenue très active dans la régularisation de sans-papiers proteste. « L'histoire de notre pays et le devoir de notre pays, c'est d'accueillir des gens qui sont dans la souffrance, les accueillir tous. Tous... », affirme son secrétaire général Philippe Martinez.

« Les principes sacrés de la République sont aujourd'hui violés », s'indigne de son côté Benoît Hamon, ex-candidat socialiste à la présidentielle, sur ce point d'accord avec son ex-concurrent Jean-Luc Mélenchon. « Emmanuel Macron considère qu'il peut agir librement sur tout cela parce que l'opinion publique est dans une forme de lassitude par rapport aux victimes », s'inquiète le secrétaire national d'Europe Ecologie-Les Verts, David Cormand. 

Ancien dirigeant du PS et fondateur de SOS-racisme, Julien Dray exaspère les macronistes en parlant de « rafles » - mot qui peut évoquer la répression sous l 'occupation – à propos des interventions dans les centres d'hébergement.

Du moins ces critiques viennent-elles du camp adverse, supposé celui des vaincus ou vestiges du passé, que le gouvernement avait pu traiter avec mépris lors de ses réformes conflictuelles précédentes, dépeçage du code du travail ou instauration de l'état d'urgence permanent. La protestation devient embarrassante lorsqu'elle gagne celui de la majorité ou ses soutiens implicites.

Inquiétudes

Une du quotidien <em>Libération</em>
Une du quotidien Libération
Actif pour l'élection d'Emmanuel Macron, le quotidien Libération titre le 19 décembre en Une « Les sommets de la honte », référence à la chasse aux clandestins sur les hauteurs alpines. Retrouvant des accents de ses lointains idéaux fondateurs, le journal s'inquiète de l'accélération des expulsions, du « tout répressif » de la loi à venir, des ambiguïtés européennes.

Bien pire, l'Obs (ex-Nouvel Observateur), hebdomadaire iconique de ce qui fut la gauche intellectuelle, particulièrement actif dans l'ascension du nouveau président français et la communication de son action, l'affiche en couverture du 11 janvier habillé de barbelés au dessus du titre « Bienvenue au pays des droits de l'homme ... ».

 
Couverture de l'hebdomadaire <em>L'Obs</em>.
Couverture de l'hebdomadaire L'Obs.
En pages intérieures, un texte du prix Nobel de littérature Jean-Marie le Clézio dénonce le « déni d'humanité insupportable » dont, considère-t-il, se rend coupable le pouvoir français, réfugié derrière la formule assez plate prononcée un jour de 1989 par Michel Rocard (alors Premier ministre) et répétée depuis près de trente ans comme un mantra par ses successeurs et sa très éclectique postérité : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Face au soupçon d’angélisme, un tableau vient rappeler que la France a accueilli entre 2015 et 2016 un réfugié pour 1340 habitants, 13 fois moins que la Suède et dix fois moins que l'Allemagne (source Eurostat).
 
M. Macron, votre politique contredit l'humanisme que vous prônez ! Appel de personnalités proches de la majorité
Une du quotidien<em> Le Monde </em>daté du 17 janvier
Une du quotidien Le Monde daté du 17 janvier
En Une du quotidien « de référence » le Monde, lui aussi généralement très favorable au chef de l'Etat et ses réformes libérales, un texte vient l'accuser plus nommément : « M. Macron, votre politique contredit l'humanisme que vous prônez ! ».

Les dérives répressives y sont à nouveau pointées. Signataires : des soutiens de la première heure du nouveau chef de l’État, deux dirigeants de Terra Nova (qui fut la « boîte à idée » du PS avec le succès que l'on sait) et surtout, une première, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, premier syndicat de France du secteur privé, jusque là assez bienveillant envers les réformes du quinquennat.

Embarras

Cela fait beaucoup et, en dépit de la toute-puissance institutionnelle de la majorité au pouvoir, devient embarrassant. Si sa pratique s'avère à certains égards plus répressive, Emmanuel Macron ne peut, sans gêner les siens, prendre la posture d'un Nicolas Sarkozy pourfendant les intellectuels « bobos » coupés du peuple.

 
Emmanuel Macron avec le Premier ministre italien Paolo Gentiloni à Rome, le 11 janvier 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Alessandra Tarantino) </sub>
Emmanuel Macron avec le Premier ministre italien Paolo Gentiloni à Rome, le 11 janvier 2018.
(AP Photo/Alessandra Tarantino)
S'y risquant malgré tout un instant, il appelle à l'occasion d'un voyage à Rome Jean-Marie le Clézio à  « se garder des faux bons sentiments ».  Avis agacé du jeune chef d’État ex-banquier au presque octogénaire prix Nobel : « il y a beaucoup de confusion chez les intellectuels ».

Moins contrainte par la fonction, sa garde tente une réplique plus offensive.  Ancien socialiste devenu porte-parole du gouvernement et chef du mouvement macronien la République en marche, Christophe Castaner s'indigne contre le mot « rafle » de son ex-camarade Julien Dray et contre les barbelés habillant son Président en couverture de l'Obs, journal qu'il accuse, « abonné que je suis », de « retape ». Jacqueline Gouraud,  ministre trop peu connue auprès du ministre de l'Intérieur insiste un peu : « ça rappelle les camps ». Le terrain, pourtant, glisse visiblement et l'on évite de s'y attarder.

La droite, logiquement, s'efforce d'exploiter le trouble par la surenchère inverse : « Depuis plusieurs semaines, on nous alimente sur le thème "Regardez, il y a une politique de fermeté en matière d'immigration", mais (...) je n'écoute pas les discours, je regarde les faits », lance son chef de file Laurent Wauquiez, dénonçant « l'art de l'enfumage »  du gouvernement sur ce dossier. Reproches relativement rituels qui restent, dans le contexte actuel, moins proplématiques politiquement que ceux venus de la gauche et du monde associatif.

Réunissant les députés  "marcheurs" le 15 janvier, le Premier ministre Edouard Philippe clôt – provisoirement – le débat en déclarant « assumer » la réforme à venir, dénonçant les « postures » de ses adversaires. Plus préoccupées des conséquences immédiates, en terme de popularité, des « 80 » (réforme limitant la vitesse sur route) que de la question des migrants, ses troupes peu frondeuses se sont gardées d'écorner le consensus.

Fissures

La sécheresse des chiffresLa France a délivré 262.000 titres de séjour à des étrangers l'an dernier, soit une hausse de 13,7% sur un an, du fait notamment du plus grand nombre de réfugiés et d'étudiants accueillis, a indiqué mardi le ministère de l'Intérieur.

Les éloignements d'étrangers en situation irrégulière ont pour leur part augmenté de 14,6%, avec un total de 14.859 retours forcés, selon le rapport de la Direction générale des étrangers en France (DGEF) publié le 17 janvier.

L'an dernier "85.000 personnes" ont été "non admises", a par ailleurs indiqué le ministre de l'Intérieur Gérard Colomb sur France 2.
Des micro-fissures, pourtant, transparaissent. Députée d'En Marche, Sonia Krimi avait déjà interpellé Gérard Collomb à l'Assemblée le 19 décembre, soulignant que « tous les étrangers ne sont pas des terroristes, tous les étrangers de France ne sont pas d'indélicats fraudeurs aux aides sociales ».

Le 17 janvier, un autre député du même parti, Jean-Michel Clément, la rejoint, dénonçant à son tour la circulaire de recensement des étrangers.

Rien d'alarmant, à court terme, pour l'exécutif. La cause des migrants n'émeut que modérément l'opinion publique ; Emmanuel Macron et son gouvernement disposent d'une confortable majorité parlementaire.

Son socle populaire n'en est pas moins étroit de naissance - environ 15 % de suffrages exprimés en sa faveur au premier tour, pas beaucoup plus pour sa formation aux législatives malgré un raz-de-marée en sièges à l'Assemblée – et c'est le ralliement des classes moyennes ou intellectuelles issues de la gauche (entre autres, les fameux « bobos ») face au « danger le Pen » qui lui a assuré la victoire.

Elles demeurent pour le présent et l'avenir proche son indispensable assise, mais non la plus sûre. Même si nulle échéance électorale décisive proche n'est à redouter, s'en couper ne serait pas sans risque.