Le risque d'une France qui craque

Forces de l'ordre et manifestants se font face place de la République à Paris, le 12 avril 2016.
Forces de l'ordre et manifestants se font face place de la République à Paris, le 12 avril 2016.
©AP Photo/Christophe Ena

La fin du quinquennat de François Hollande ressemble à une guerre de tranchées. Cette semaine, «Le Temps» analyse la France, pays de contestations et d'inspirations. Début de notre série.

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Cette France qui craque

La France nous inquiète. A un an des élections présidentielles, les convulsions sociales et le sentiment d’impasse politique dans lesquels est englué notre grand voisin constituent un défi de taille. Comment la France peut-elle surmonter ses fractures? Peut-elle se réinventer? Pendant une semaine, «Le Temps» analyse ce pays qui fascine et qui trouble.

Une triste impression de déjà-vu. En ordonnant, mardi, l'intervention des forces de l'ordre pour débloquer l'accès à plusieurs raffineries et dépôts de carburants entravés par les grévistes de la CGT, le gouvernement de Manuel Valls a décidé de risquer une confrontation de grande ampleur.
 
On se souvient qu'en 2010, le premier ministre François Fillon avait ordonné la réquisition des salariés des raffineries, déjà hostiles à son projet de réforme des retraites. On se souvient surtout que durant l'hiver 1995-1996, sous le gouvernement d'Alain Juppé, l'Hexagone s'était retrouvé bloqué par un mouvement social massif. L'actuel favori des sondages pour la présidentielle de mai 2017, resté «droit dans ses bottes», avait alors fini par capituler, faute de volonté d'en découdre avec Jacques Chirac à l'Elysée.
 
L'hypothèse de voir ce scénario se répéter, vingt ans après, alors que François Hollande a de plus en plus les yeux rivés sur sa prochaine candidature, n'est pas écartée.

Le pays ne se résume pas à ses grèves

La réalité est pourtant que la France n'est pas bloquée. En panne de carburant, en train de craquer parfois comme le montrera notre dossier ces prochains jours, l'Hexagone ne peut pas se réduire aux mots d'ordre de grève reconductibles du premier syndicat français, devenu de fait la principale force d'opposition à l'actuelle majorité socialiste – laquelle est plus en plus écartelée.
 
Oui, la CGT Transports a les moyens de paralyser une bonne partie du pays dès cette semaine et plus encore à partir du 31 mai, date à laquelle elle promet de reconduire ses actions «de façon illimitée». S'y ajoute, dans plusieurs grandes villes françaises, la persistance du mouvement Nuit Debout dont les contestataires, souvent jeunes et déterminés, continuent – comme Philippe Martinez, le patron de la CGT – de demander le retrait pur et simple du projet de loi El Khomri sur la réforme du code du travail.
 
Les affrontements prévisibles entre manifestants et policiers autour des raffineries ne peuvent pas faire oublier, non plus, le spectacle de la voiture de police incendiée à Paris il y a une semaine par des casseurs, près de la place de la République. Quatre suspects ont depuis été déférés devant la justice. L'image, qui a fait le tour du monde, interroge alors que la France demeure en état d'urgence à la veille de l'Eurofoot.
 
Bien moins massive qu'en 1995, cette contestation sociale peut-elle amener le gouvernement à reculer sur le terrain du marché du travail, considéré par tous comme le blocage français majeur, largement responsable du taux de chômage record (10,2%) que connait le pays?

Une contestation qui «fait partie du jeu»?

La réponse est à priori négative. Même si l'ouest et le nord du pays subissent, depuis plusieurs jours, un début de pénurie de carburant, les réserves ne manquent pas et les infrastructures d'approvisionnement fonctionnent. Sur le plan des transports, l'instauration sous le quinquennat Sarkozy d'un service minimum – un train sur trois à la SNCF en cas de conflit majeur – devrait aussi permettre d'éviter un arrêt brusque de l'économie. Comme l'écrit Le Monde, François Hollande et Manuel Valls ont sans doute «mesuré le risque de durcissement et de débordement» avant de faire intervenir les CRS. A l'Elysée, on suggère d'ailleurs que l'option dure de la CGT n'est pas si surprenante et qu'elle «fait partie du jeu». C'est-à-dire: l'exécutif garde la main.

Le défi français est symbolique

Le vrai défi, alors que la France est déjà en campagne électorale, parait donc avant tout symbolique. D'abord, parce que les images des manifestations à répétition et des confrontations alimentent, à l'étranger en particulier, ce que l'ancien député européen écologiste Daniel Cohn Bendit a nommé dans «Le Temps» un «épuisant mélodrame de la crise».
 
Ensuite, parce que des dérapages et des bavures peuvent toujours survenir. Le match d'ouverture France-Roumanie de l'Eurofoot aura lieu le 10 juin au stade de France, à Saint-Denis. Des centaines de milliers de fans européens déferleront à partir de cette date, et durant un mois, dans les dix villes où se dérouleront les matchs de la compétition. L'enjeu est médiatique, donc politique.

L'année de tous les dangers

Après une année 2015 tragiquement endeuillée par les attentats, la France a plus que jamais besoin de conjuguer compromis social, passion sportive et réformes économiques.
 
L'attachement au projet de loi El Khomri de la part de François Hollande, ce tacticien impopulaire toujours considéré comme un président «faible», s'explique parce qu'il en connait l'envers: un renoncement devant la CGT, un an avant la fin de son quinquennat, porterait un coup fatal à son dernier capital de crédibilité. L'année qui s'ouvre, avant la présidentielle de mai 2017, est celle de tous les dangers.

Avant les présidentielles, l'année la plus longue

Douze mois. Douze très longs mois. Au vu des turbulences sociales suscitées par le projet de loi El Khomri, l’année électorale qui doit s’achever par les deux tours des présidentielles – les 23 avril et 7 mai 2017 – s’annonce particulièrement houleuse. D’autant que le scrutin n’aura pas deux tours, mais au moins quatre, si l’on considère les primaires de la droite – les 20 et 27 novembre – comme la première étape de la course à l’Elysée.
 
Qu’en attendre dès lors? D’abord, un paysage politique de plus en plus éclaté. Difficile en effet de croire que la primaire à droite, au vu des rivalités féroces entre les candidats, et de la probabilité toujours réelle d’une candidature présidentielle du centriste François Bayrou, clôturera les débats entre les tenants d’un discours rassembleur (autour d’Alain Juppé) et ceux d’une polarisation accrue du débat, autour de Nicolas Sarkozy et de Bruno Le Maire. Les échos, au sein des Républicains français, de la campagne américaine réussie de Donald Trump, commencent à se faire sentir. «Si Sarkozy décide d’y aller – la date butoir des candidatures est le 9 septembre – il misera tout sur la colère pour faire voter le maximum d’électeurs de droite dure aux primaires» pronostique Jean-Sébastien Ferjou, du site Atlantico.fr.
 
L’autre pugilat attendu aura évidemment lieu à gauche, où François Hollande – qui se prononcera début décembre – veut imposer sa candidature et empêcher des primaires, tout en sachant qu’Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon (déjà candidat), voire Nicolas Hulot pour les Verts pourraient décider de brouiller les cartes. A ce stade, le président français semble en revanche certain que s’il se représente, Emmanuel Macron n’ira pas. Et que son premier Ministre Manuel Valls acceptera de ronger son frein. A moins que: «Macron scrute les adhésions à son mouvement «En Marche» juge une familière du jeune ministre de l’économie. S’il approche le nombre d’adhérents du PS (130 000 revendiqués, 70 000 actifs), il pourrait se sentir pousser des ailes», estime Jean-Sébastien Ferjou.

Article à retrouver sur le site d'information de notre partenaire Le Temps.

> Entretien sur TV5MONDE avec Stéphane Benoît-Godet, rédacteur en chef du journal Le Temps

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