Le skateboard planche de salut

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Une planche à roulettes comme planche de salut


Un parc à skate vient d'ouvrir à Kaboul. C'est Oliver Percovich qui en a eu l'idée.

En 2007, cet Australien a décidé d'aider des jeunes Afghans en perdition en les faisant monter sur des planches à roulettes. Depuis, c'est l'engouement. Il a récolté 250 000 dollars et récupère des garçons et des filles à l'abandon.

Récit David Gilberg
TV5 Monde
22 juin 2009 -
Une planche à roulettes comme planche de salut

“En donnant aux enfants un lieu où ils peuvent s’amuser, nous espérons aussi les aider à construire leur propre identité“

Entretien avec Oliver Percovich, le fondateur et président de l'école de skate à Kaboul, Skateistan.

Vous travaillez tous les jours avec les enfants de Kaboul. Quel est leur quotidien ?

60 % d’entre eux ne vont pas à l’école et beaucoup commencent à travailler très jeunes. Ils quémandent et vendent des chewing-gums dans la rue. Ils lavent les voitures. Par exemple, Mirwais, un Kabouli de 16 ans, nous a raconté qu’avant de faire du skate, il lavait les voitures sept jours sur sept. Il avait des clients réguliers, quatre étrangers et dix-huit Afghans. Il gagnait environ un euro par heure travaillée, mais devait reverser 20 % de son argent aux gardiens qui travaillaient dans le coin pour qu’ils puissent s’acheter du tabac.

Pour les gosses, l’Afghanistan est un pays rude. Ils ont rarement l’occasion de s’amuser. Il n’existe quasiment pas de lieux de détente faits pour le jeu ou le sport. Les enfants qui grandissent dans un tel environnement ne seront pas capables de gérer les problèmes dont ils hériteront. Or, aujourd’hui, les moins de 25 ans représentent presque la moitié de la population.

Vous dites que le skate n’est qu’une “carotte”. Quelle relation avez-vous réussi à établir avec les enfants de Kaboul ?

Nous avons de très bonnes relations. Nous rendons régulièrement visite à leurs parents notamment pour qu’ils autorisent leurs filles à monter sur un skate. Nous construisons une relation de confiance et espérons les faire adhérer à des programmes complémentaires en matière d’éducation et de santé.

Par exemple, nous avons lancé un programme de micro-crédits pour permettre à des enfants des rues de revenir à l’école. Pour compenser le manque à gagner, puisque les enfants ne travaillent plus, nous payons leurs parents 60 dollars par mois. Jusqu’à présent, nous avons réussi à ramener vers l’école deux garçons et une fille. Nous allons étendre ce programme une fois que le hall de skate sera terminé. Ce bâtiment va aussi nous servir à donner des cours de soutien aux enfants.

Comme nous travaillons avec des enfants d’ethnies et de classes sociales différentes, nous devons gérer ces différences. C’est en fait un véritable défi de réussir à les unir et à leur montrer qu’ils sont tous les mêmes, avec les mêmes désirs et besoins. Les rapports peuvent être assez violents notamment entre les garçons mais nous parvenons toujours à résoudre les problèmes. Notre but est de réussir à établir entre eux, dans un contexte ludique, des échanges et des liens culturels. Nous impliquons également des étudiants afghans qui deviennent moniteurs de skate. Dans notre école, nous promouvons une co-éducation non-discriminante.

En donnant aux enfants un lieu où ils peuvent s’amuser, nous espérons aussi les aider à construire leur propre identité.

Depuis votre installation il y a deux ans à Kaboul, la situation s’est-elle globalement améliorée ?

La situation politique s’est détériorée. Le gouvernement n’est pas perçu comme légitime. Beaucoup d’Afghans, voire la plupart, perçoivent le président comme celui qui suit à la lettre les volontés des donateurs étrangers et non pas comme celui qui travaille au service des intérêts afghans.

Le développement de l’Afghanistan se fait lentement malgré les importantes sommes d’argent investies par la communauté internationale dans le pays. Le niveau de corruption n’a jamais été aussi élevé. La communauté internationale s’appuie souvent sur des solutions techniques relativement lourdes qui ne peuvent pas fonctionner sans l’aide d’une expertise étrangère coûteuse.

Toutefois, il y a eu quelques améliorations. Depuis deux mois, nous avons de l’électricité quasiment 24 heures sur 24 et la majorité des routes dans la capitale ont été reconstruites. Toutefois, Kaboul n’est pas l’Afghanistan. L’aide internationale ne semble pas aller jusque dans les zones les plus isolées. Beaucoup d’Afghans s’en plaignent.

À la veille des élections présidentielle et provinciale, quelle est l’ambiance dans les rues de Kaboul ?

L’ambiance est plus que tendue. Nous avons eu deux attaques de roquettes la semaine dernière ainsi qu’une attaque-suicide. La plupart des humanitaires ont quitté le pays, à l’exception des journalistes. Nous avons réduit nos activités sur place.

Certains enfants ne sont plus autorisés à faire du skate. Leurs parents ont peur qu’il leur arrive quelque chose quand ils sont dehors. Nous allons recommencer nos activités quand les élections seront passées.

Etes-vous optimiste pour l’avenir de ce pays ?

C’est difficile à dire. En travaillant tous les jours avec des enfants, nous nous rendons compte des potentialités qu’ils détiennent en eux pour construire leur avenir. Mais la création d’un nouvel Afghanistan ne va pas se faire dans les deux prochaines années.

Cependant notre travail est d’aider les jeunes Afghans à développer leurs capacités pour qu’ils puissent construire leur avenir. Ce ne sont pas les dirigeants actuels de l’Afghanistan, qui sont soit d’anciens seigneurs de la guerre soit des politiciens sous influence occidentale, qui vont changer les choses. Cette tâche reviendra aux enfants d’aujourd’hui qui seront les leaders de demain. Ils devront reconstruire le pays dans l’intérêt du peuple afghan.


Propos recueillis et traduits par Camille Sarret
18 août 2009