Léo Ferré, l'anarchiste-ambassadeur

On aurait tort de penser que l’œuvre de Léo Ferré, mort il y a tout juste vingt ans, et son périmètre d’influence n’ont guère dépassé l’espace francophone. A peine sa carrière commencée, certaines de ses chansons, déjà, étaient reprises.

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Dès 1955, alors que l’artiste commence à peine à caresser le succès, la chanteuse et danseuse américaine Eartha Kitt s’empare de L’homme, nouvellement créée. Des paroles qui semblent infusées au vitriol. Et c’est certainement cela qui a séduit Eartha Kitt. Il faut dire que la jeune femme a un solide tempérament. En 1968, lors d’un déjeuner à la Maison-Blanche, en présence de la First Lady, Lyndon Johnson, la chanteuse ose critiquer la guerre du Vietnam ! Gros scandale. Et la carrière de l’effrontée en souffrira durablement. On ignore si Léo Ferré a eu vent de cette anecdote, mais on peut penser qu’elle n’aurait pas déplu à l’anarchiste, qui vomissait toute forme de pouvoir...

L’année suivante, en 1957, c’est un Suédois, Olle Adolphson, qui rend hommage à Ferré avec Elle tourne la terre, chanson de Renée Lebas, toute première interprète de Léo Ferré, en 1948 !
La misère, la mouise... Léo Ferré ne les connaît plus tellement à ce moment-là. Sa carrière décolle doucement. Il souhaite alors rendre hommage à Beaudelaire et, profitant du centenaire de la publication des Fleurs du mal, il enregistre 12 poèmes. Autant de chefs-d’œuvre.

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Sa renommée s’affirme, dépasse les frontières. En 1965, Joan Baez, la chanteuse folk, inscrit à son répertoire Pauvre Ruteboeuf, un texte du Moyen Age que Léo a mis en musique.
La chanson remporte un joli succès. Elle sera bientôt un classique. Et dans les campus américains, alors particulièrement mobilisés contre la guerre du Vietnam, les étudiants fredonnent ce texte du XIIIème siècle.
 
Avec le temps, va, tout va bien. Et même de mieux en mieux pour Léo ! Parce qu’ils sont sans cesse plus nombreux, ces artistes de tous horizons, à vouloir accrocher à leur répertoire une composition de Ferré. Ils viennent d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, de Grèce, des Pays-Bas, du Japon... Que chantent-ils ? Paris-Canaille, Avec le temps, Jolie môme, Les anarchistes, C’est extra, Les poètes…
 
Et si l’on n’est pas forcé d’apprécier l’interprétation de Jolie môme par l’actrice espagnole Victorial Abril, on ne peut que s’incliner quand la chanteuse américaine Dee Dee Bridgewater s’empare de la chanson-légende Avec le temps :


Léo Ferré appréciait les hommages de ses "confrères"
 
Sur une scène, il ne boudait pas son plaisir en compagnie de Bernard Lavilliers, Jacques Higelin ou Mama Béa Tekielski. Il savait son œuvre connue au-delà des frontières. Et cette reconnaissance lui massait le cœur. Ainsi, lors d’un retour d’un voyage au Japon où il avait donné neuf récitals, il confiait au journaliste Jacques Vassal : "Les Japonais ont l’affection immédiate dans les yeux quand ils vous regardent. Et ça on ne sait pas ce que c’est chez nous : on a l’affection repensée… quand on l’a. (…) Quand j’ai annoncé 'Le pont Mirabeau', il y a eu des applaudissements !"
 
Vingt ans après sa disparition (un 14 juillet, s’il vous plaît, jour de fête nationale française !), Léo Ferré, qui était férocement hostile à toute décoration, toute combine, est devenu, à jamais, un monument de la poésie et de la musique. Il aurait certainement grogné si on lui avait dit qu’un jour le farouche libertaire qu’il était, génial anarchiste, allait devenir un magnifique… ambassadeur de la langue française !