Les champs de ruines de l'affaire Strauss-Kahn

Nafissatou Diallo le 22 août 2011 (AFP)
Nafissatou Diallo le 22 août 2011 (AFP)

Conclue le 23 août par une défaite complète de l'accusation, l'affaire Strauss-Kahn n'a pas seulement ruiné la vie des principaux protagonistes. Elle a aussi marqué, en France notamment, une étonnante éclipse du simple esprit critique au nom du "politiquement correct".

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« Blanchi mais pas innocenté ». Acharnement médiatique ou dépit de l’opinion, le non-lieu ordonné le 23 août par la justice américaine à l’égard de Dominique Strauss-Kahn fait aujourd’hui dans les médias l’objet d’une paradoxale interprétation en demi-teinte.

Ses attendus sont pourtant précis et instructifs. Et sauf à décrire explicitement Dominique Strauss Kahn en Mère Thérésa ou mari exemplaire, le procureur Cyrus Vance pouvait difficilement aller plus loin dans la retraite.
 
Le recul de l’accusation était certes pressenti depuis le 30 juin avec la révélation des contradictions de la plaignante et de ses zones d’ombres, peu compatibles avec un procès qui aurait nécessité, pour condamner, la conviction unanime des jurés. Nul ne s’attendait pour autant à la quasi-capitulation en rase campagne annoncée le 22 août par le document de vingt-cinq pages du procureur Vance et confirmée le lendemain à l’audience.
 
Sans doute l’ancien directeur du FMI n’est-il pas explicitement disculpé (nous sommes, observe le document, « incapables de savoir ce qui s’est véritablement passé dans la suite »). Mais l’accusation y est – non sans un certain panache venant du procureur qui l’a fait jeter en prison – à peu près point par point auto-anéantie.

Le 28 juillet  (AFP)
Le 28 juillet (AFP)
INVENTIVITÉ

La plaignante y est étrillée bien plus que l’accusé, étrangement peu décrit. Ses « mensonges sur son passé et sur les faits » rendent « sa crédibilité très, très faible », selon la procureur adjointe, « ne résistant même pas à l’évaluation la plus basique », précise l’acte écrit. Ses contradictions d’une version à l’autre dans la même séance, assorties d’un niveau d’anglais évolutif au gré des circonstances laissent entrevoir une personnalité pour le moins instable, à la limite de la mythomanie : « la chose la plus considérable est sa capacité à raconter une invention comme un fait avec une totale conviction ».

Les preuves matérielles évoquées au fil de l’enquête n’en sont pas ou, comme la carte magnétique du Sofitel, se retournent contre l’accusatrice. Les traces de sperme confirment une relation sexuelle qui n’a jamais été niée. Le rapport médical connu depuis le début par le procureur mais bruyamment relancé la semaine dernière sous forme de scoop n’apporte aucun élément déterminant. Une rougeur d’origine indéterminée invoquée tardivement ; une douleur à l’épaule qui « ne vient pas corroborer l’accusation d’agression sexuelle ».  

Rien, au total, qui indique un viol ou une relation non consentie. Or, c’est tout de même de cela qu’il s’agit et sa conviction qui a conduit la justice américaine à exhiber un homme public international enchaîné devant les télévisions de la planète avant de l’enfermer sous sept chefs d’accusation criminels. Salué par l’accusé qui a remercié sans ironie apparente la cour et le procureur le dernier acte fut, il est vrai fort différent. Ceux, en France, qui voient dans la justice américaine un exemple envié (« chez nous, une telle affaire ne serait pas sortie » ; « les puissants ne sont pas épargnés » « là-bas, on respecte la parole des femmes » …) pourraient se trouver, dans un sens, confortés par son revirement assumé (c’est l’accusation elle-même qui en est à l’origine) mais ils n’ont publié le 23 août aucun communiqué de victoire.
 
Fortement étayées par l’enquête mais visiblement moins commerciales que le spectacle du mois de mai, les explications du bureau du procureur, surtout, sont loin d’avoir convaincu tout le monde, à supposer qu’elles aient été écoutées. Si en France, seules l’extrême-gauche ou l’extrême-droite osent ouvertement protester contre le non-lieu, d’autres plus nombreux oscillent entre scepticisme et indifférence. Comme si la réalité des actes allégués ou l’effondrement des charges n’avait, après trois mois de rumeurs passionnément colportées, plus énormément d’importance. La culpabilité de Strauss-Kahn n’est plus une question de fait mais de convictions quasi religieuses et celles-ci sont déjà fixées.

Plus que la véracité de la scène envisagée au Sofitel (« l’interaction », selon le joli mot employé dans le rapport du Procureur), c’est la nature des protagonistes qui détermine les clivages, assez peu changeants en dépit des rebondissements.

LE CONTE DE FÉE DU POLITIQUEMENT CORRECT
 
C’est sans doute l’un des principaux non-dits et l’une des clés essentielles de ces trois mois d’errements. Alors que l’accusation reposait sur la seule parole d’une plaignante, la version de celle-ci,  par ailleurs longtemps invisible, s’est considérablement sacralisée du seul fait de ses qualités identitaires révélées.
 
A la trilogie femme, pauvre, noire (versus homme, riche, blanc), les médias ont rapidement ajoutés divers épithètes glanés en de hâtives enquêtes-clichés (par ordre d’apparition : employée modèle, bonne mère, bonne musulmane, réfugiée) opposés à  l’image ravageuse de l’adversaire (harceleur, prédateur) façonnée par des témoignages non moins choisis. La victime l’était au moins doublement et sa vérité pour beaucoup inconsciemment intouchable.
«Si Nafissatou Diallo n’avait pas été noire, estime l’écrivain New Yorkais Jérome Charyn dans un entretien au quotidien le Monde du 23 août, DSK aurait été relâché depuis des semaines ».

Produit du conte de fée et du communautarisme, la vision politiquement correcte de la société et de ses évènements paraissait jusqu’à présent indissociable de la culture américaine. La tragique nouveauté provoquée – ou révélée – par l’affaire DSK est qu’elle a pu, en l’occurrence au moins, se propager au reste du monde. Effet internet ou mondialisation des esprits, le spectacle donné à New York fut sans doute le premier lynchage planétaire de ce type mais aussi par la même occasion une victoire de ses règles et valeurs désormais universellement intégrées sinon adoptées.
 
Tout droit sortie du « Bûcher des vanités » de Tom Wolfe, l’image de quelques dizaines de femmes de chambre manifestant par ethnies à la sortie du Tribunal contre un homme dont elles ne pouvaient évidemment évaluer la culpabilité aurait dû choquer ou faire rire. Nul commentateur ne s’y est risqué et la petite démonstration est devenue « l’opinion indignée ».
 
En France même, passée la stupéfaction des premières heures une partie du monde médiatique bascule. Des journalistes subitement éclairés présentent à leurs lecteurs un surréaliste outing : on ne disait rien mais on savait tout ; la culture française est celle de l’omerta ; les frasques des hommes politiques sont protégées ; DSK est connu pour ses penchants, chacun se souvient d’une anecdote. Syllogisme suggéré : il est coupable et avec lui la France, rachetable comme en d’autre temps par une cure d’humilité et de reptation.

27 juillet 2011 (AFP)
27 juillet 2011 (AFP)
ICÔNE

De façon corollaire, ceux qui doutent deviennent suspects. Les sceptiques sont affublé d’un sobriquet vite systématisé : ils sont « complotistes » (tenants de la thèse du complot), ou complaisants à l’égard du viol, ou racistes, pour le moins insensibles à la détresse d’une « victime » désormais sacrée et dont l’indiscutable qualification comme telle met fin à la fameuse « présomption d’innocence » (concept pourtant encore régulièrement ânonné en guise de précaution oratoire).  S’ils représentent encore (selon des sondages) une bonne moitié de l’opinion, ils ne sont plus respectables dans la sphère publique.
 
Dans le monde politique, les quelques voix qui s’élèvent dans la fureur sont inaudibles, caricaturées ou même dénoncées. Artisan trente ans plus tôt exactement de l’abolition de la peine de mort, Robert Badinter est pourfendu pour insensibilité par le directeur du journal Libération vous ne vous occupez pas de la victime »). Une phrase assez technique du peu machiste Jack Lang « ne pas libérer, alors qu’il n’y a pas mort d’homme, quelqu’un qui verse une caution importante, cela ne se fait pratiquement jamais » est déformée en une formule graveleuse (« y’a pas mort d’homme! ») jamais pensée mais répétée en boucle et conspuée.

En écho aux caméristes de New York, des féministes manifestent à Paris au cri de « nous sommes toutes des soubrettes ». Gisèle Halimi, quatre jours après l'arrestation, a tranché: « Comment voulez-vous croire qu'une simple femme de ménage, noire, mère célibataire de surcroît, ne dise pas la vérité ? » Les prémonitoires protestations d’Élisabeth Badinter, autre figure historique du féminisme, (« on ne se sert pas d’une possible injustice pour faire avancer une cause, cela se retournera contre les futures victimes de viol » sont moquées. La France n’est plus dans ces schémas voltairiens, en tout cas plus ceux qui s’y font entendre. Cette ruine intellectuelle, du moins, n’est pas l’œuvre de Strauss-Kahn.
 
Déclenchée dès le 30 juin par le procureur, la marche arrière progressive de l’accusation occasionnera certes quelques embarras ici et là, comme au lendemain d’une cuite ou d’un monôme trop arrosé. Elle ne fera pourtant plus vaciller les certitudes ni ne déplacera réellement les clivages.

Manifestation contre DSK le 23 août à New York (AFP)
Manifestation contre DSK le 23 août à New York (AFP)
En France comme en Amérique, l’homme est déjà jugé d’une façon ou une autre. Sa culpabilité ou son innocence sont devenues un détail et le viol allégué n’est plus vraiment le sujet.  Malgré son caractère évidemment décisif, l’audience du 23 août n’intéresse plus guère une presse peu désireuse de se relire. Si diserts dans l’accusation, les journaux des deux rives de l’Atlantique glisseront en page intérieure l’annonce du non-lieu. Nul éditorial ou presque. Quelques commentaires pour confirmer la condamnation morale du personnage (il a eu de toute façon « ce qu’il méritait » conclut le Wall Street Journal du 24 août), moins, cette fois, sur son accusatrice, et fort peu sur l’évanouissement juridique du crime de l’année. Affaire classée.

Presse et amitié entre les peuples

25.08.2011par Pascal Priestley
On connaît mieux, désormais, la presse tabloïd américaine, son sens de la nuance et sa francophilie.  

Dans les heures qui suivent son arrestation et sans même connaître le détail de l’accusation, le directeur du FMI y est décrit en termes délicats : brute féroce, chien, putois, grenouille lubrique, crapaud, pervers... Les commentaires des internautes n’y sont pas plus tendres, excités par la salacité prêtée aux français. Sur les antennes, la Fox se déchaîne.

Avec moins d'outrances, la presse modérée n'est pas beaucoup plus tendre. Elle s'en prend particulièrement à Bernard Henri Levy, naguère parfois apprécié outre-atlantique et coupable d'avoir défendu a priori et sans réserve un DSK à coup sûr violeur: Maureen Dowd, éditorialiste pour le New York Times, ironise: "Elle l'a vraiment cherché. C'est le rêve que fait toute jeune veuve qui travaille dur, en craignant Dieu, en se brisant le dos pour faire de basses besognes dans un hôtel de Times Square pour élever sa fille adolescente, justifier son statut d'immigrante et profiter des opportunités offertes par l'Amérique, elle rêve de voir un fou, un vieux satyre ridé qui surgit tout nu de la salle de bains, se jette sur elle et l'entraîne dans la chambre, à la manière d'un homme des cavernes."

"Alors que Bernard-Henri est scandalisé qu'une simple femme de chambre puisse attirer des ennuis judiciaires à un 'grand' homme comme Strauss-Kahn simplement en l'accusant, de manière crédible, d'agression sexuelle, je suis fier de vivre dans un pays où une femme de ménage peut débarquer un dirigeant international d'un avion en partance pour Paris", répond Jonah Goldberg dans la National Review.
 
Alors s'est déjà construite l'image intouchable d'une victime parfaite, le New York Times envoie des enquêteurs en Guinée qui révèlent sans rire que la plaignante est ... une bonne musulmane. Pratiquement sans dissonance, l'ensemble de la presse américaine ne remet pas en cause le spectacle judiciaire organisé ni ne met en doute l’accusation avant que le procureur ne s’en charge, le 30 juin.

CHÂTIMENT MÉRITÉ

Elle opère à ce moment et en quelques minutes un revirement spectaculaire. L’héroïne d’hier est trainée dans la boue ; l’accusé initial n’en sort pas pour autant.
Au lendemain du non lieu prononcé mardi par la cour criminelle de Manhattan, certains médias américains ont certes baissé de ton à son égard mais ne le jugent pas plus tendrement.

Le crime allégué n’est plus l’objet du débat.

Dominique Strauss-Kahn « a eu plus ou moins ce qu'il méritait », juge le Wall Street Journal, qui rappelle sa relation extraconjugale en 2008 avec une économiste hongroise, Piroska Nagy, qui avait débouché sur une enquête et un blâme pour DSK.

« Les Français ne se soucient peut-être guère que leurs dirigeants étalent sans impunité des frasques dignes de Louis XIV, mais Manhattan n'est pas Paris », affirme le journal.

Jeffrey Toobin, du très intellectuel New Yorker, réserve aussi ses leçons à l'accusé : « Tel que décrit par les procureurs, son comportement semble au mieux odieux et au pire criminel, écrit-il. Une femme de ménage est entrée dans sa chambre d’hôtel et quelques brefs instants plus tard, 10 minutes ou peut-être un peu plus, la voilà crachant son sperme dans le couloir. Il est difficile d’imaginer un scénario qui reflète autre chose que le déshonneur, si ce n’est la culpabilité criminelle de cet homme éminent. Sa victoire juridique ne doit pas être confondue avec une victoire morale ».

Non moins serviteur de cette morale, les confrères du prestigieux hebdomadaire ne voient aucune raison de reconsidérer leur sémantique : si le Daily News qualifie simplement l’ex-présidentiable français de « philandering » (coureur), le Daily Post le traite de"crapaud" et de "stupide gaulois en rut". Le Post s'en prend aussi à sa femme, Anne Sinclair, qualifiée de "paillasson pathétique".

Et le National Post résume :« Le vieux dégoutant français s’en sort libre ».