Les Chroniques québécoises de Catherine François

L'équipage de l'Egaré II, autour de Henri Beaudout.
L'équipage de l'Egaré II, autour de Henri Beaudout.

Une rencontre comme on fait peu dans sa vie, l’histoire d’un Homme qui n’a pas eu peur de confronter l’impossible, de braver l’Océan et son immensité, l’aventure folle  d’un aventurier, d’un navigateur hors-pair qui a réussi, en 1956, un exploit extraordinaire, l’un des plus grands du 20ème siècle dans le domaine maritime :  traverser l’Atlantique nord sur un radeau de bois rond, simplement porté par les vents et les courants dominants, en 88 jours. 

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Il s’appelle Henri Beaudout, il a 85 ans… 85 ans et quelle vie ! Engagé dans la résistance française durant la Seconde guerre mondiale alors qu’il est adolescent – il a 18 ans quand la guerre se termine -, il traverse en 1952 une première fois l’Atlantique à bord d’un gros navire avec sa femme en direction du Québec, où le couple veut aller s’installer. C’est là que tout a commencé, là qu’Henri Beaudout  constate la fragilité de ces énormes bateaux quand la mer se déchaîne. Et c’est là qu’il analyse les vagues… combien elles mesurent en moyenne, leur portée, leur force. Il prend des notes sur un petit calepin, il s’installe à Montréal, et il commence ses recherches sur les courants et les vents dominants de l’Atlantique nord. Il ressort son petit calepin et, comme il est dessinateur de profession, il conçoit la maquette d’un radeau de bois rond, la meilleure embarcation selon lui pour traverser l’Atlantique en suivant justement ces courants et en se laissant porter par ces vents dominants, en se déplaçant dans la même direction que la vague à la même vitesse mais sans la dépasser. L’aventure de l’Égaré commence…

Ne pas rester sur un échec

Henri Beaudout passe de la théorie à l’action et il construit de ses mains un premier radeau, l’Égaré et ce, après des mois de tests pour trouver le meilleur bois – ce sera du cèdre rouge de Colombie-Britannique – le meilleur cordage, les meilleurs matériaux pour garantir le succès de l’opération. La première tentative de traversée de l’Atlantique se solde par un échec, un naufrage au large de Terre-Neuve après des mois de galère à tenter de remonter le capricieux et si difficilement navigable fleuve St-Laurent. « Notre erreur ça a été de partir de Montréal » me confie-t-il en entrevue. Le naufrage, qui a failli très mal tourner et qui en soi a déjà été toute une aventure, ne décourage pas ce Français d’origine qui se dit perfectionniste et qui, me dit-il, ne se voyait pas justement rester sur un échec.
C’est ainsi qu’il va réussir à organiser une nouvelle expédition dans laquelle vont embarquer trois autres Français, Gaston Vanackere, qui sera le photographe-cameraman de l’expédition – il ira filmer le radeau balloté par l’océan sur un petit canot pneumatique simplement rattaché au radeau par un filin, il fallait le faire ! -, Marc Modena et José Martinez, qui lui, va évacuer le radeau après un mois de navigation parce qu’il a trop le mal de mer. L’équipage est accompagné dans l’aventure par deux chats, Puce et Guitton, deux adorables minous qui vont prendre le radeau comme un gymnase à ciel ouvert – voir le reportage ci-joint – et qui vont surtout servir de baromètre météo aux trois aventuriers, car dès qu’ils sentaient venir une tempête, ils rentraient se cacher dans la cabane du radeau. Il parait que les chats sont tombés à quelques reprises à la mer mais qu’ils ont nagé et sorti leurs griffes pour remonter sur le radeau. Ils ont fini leur vie d’aventuriers à moustaches au sein de la famille royale… 
La faim, le froid, les vêtements humides vont être le quotidien des trois hommes pendant 88 jours… Henri Beaudout m’a raconté que quand il a vu la terre se profiler à l’horizon, l’émotion avait été d’une force incroyable, l’une des plus grandes de sa vie. Cette aventure hallucinante lui a permis de retrouver un sens à sa vie après le traumatisme de la guerre, « j'avais un petit compte à régler  avec moi-même, précise-t-il,  après ma démobilisation, j’ai pris conscience que j'avais tué des hommes qui, comme moi, ne m'avaient rien fait, j'étais complètement déboussolé, je ne savais plus où j'en étais et y'avait ce besoin de risques et d'aventure qu'il fallait assouvir.... Et j'ai pensé que la nature pourrait peut-être m'aider à retrouver cet équilibre que j'avais perdu lorsque j'avais 18 ans en Allemagne quand justement ce fameux 14 avril, date anniversaire de mes 18 ans, ce jour-là j'ai eu la conviction que j'allais mourir ... nous étions encerclés par les Allemands... j'étais prêt à mourir ».

Une entente parfaite

Henri Beaudout a encore les étincelles dans les yeux quand il raconte son aventure. Ses deux compagnons Gaston Vanackere et Marc Modena ne sont plus de ce monde, mais il parle d’eux avec une tendresse infinie, il m’explique qu’au cours de ces 88 jours de traversée, jamais ils ne se sont querellés, leur entente a été parfaite, « on y croyait tous les trois, mes compagnons m’ont toujours fait confiance, ils ont toujours cru en ce que je leur avais expliqué et c’est pour ça que ça a influé sur leur moral, ajoute Henri Beaudout, cette expédition nous a soudés, a fait de nous les trois meilleurs du monde et ça pour la vie, voyez-vous, ça c’est extraordinaire ». C’était d’autant plus extraordinaire que ces compagnons, Henri Beaudout les avait recrutés par petites annonces, autrement dit, ils ne se connaissaient pas avant de partir dans cette folle aventure ! Fascinant… Ils sont en tous cas la preuve que quand on croit en quelque chose, quand on a la foi, rien, ou presque, n’est impossible… 
Henri Beaudout n’a pas que rapporté un film d’une heure de son exploit, il a aussi écrit un livre « Les Égarés » dans lequel il raconte la traversée. Témoignage empreint de philosophie et de réflexion sur la condition humaine. En 1956, l’exploit  a été salué par la presse du monde entier, les trois hommes ont même fait la première page du Paris-Match qui avait fait un numéro spécial sur leur épopée. 
Prenez cinq minutes pour aller écouter le reportage, vous allez voir, les images, le témoignage, c’est tout simplement extraordinaire…  Chapeau, Mr Beaudout ! 


Le reportage de Catherine François

Rencontre avec Henri Beaudout et de superbes images d'archives de l'aventure de l'Egaré.
Le reportage de Catherine François

Dans la cabane de Catherine François au Canada

Que se passe-t-il dans le « plus beau pays du monde » - comme aimait le définir l’ex premier ministre du Canada Jean Chrétien - ? Correspondante depuis septembre 2008 de TV5 Monde au Canada - en poste à Montréal - je vous propose dans ces carnets de suivre l’actualité de cet immense pays, baigné d’un océan à l’autre, avec toutefois un éclairage braqué plus spécifiquement sur le Québec, la province où vit la majorité francophone… je veux, dans ces carnets que je vous offrirais sur une base régulière, vous présenter ce qui fait les grands titres de la presse d’ici et vous parler de sujets d’actualité dont je ne parle pas forcément dans les reportages que je produis pour TV5 Monde. Cette nouvelle tribune me donnera aussi l’occasion de revenir plus en détails sur certains de ces reportages et de vous narrer des anecdotes de tournage quand j’en aurais – il y en a souvent - Bref, de quel bois se chauffe ma « cabane au Canada » ? Vous le saurez en venant consulter régulièrement ces pages…