Les chroniques québécoises de Catherine François

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Démission du maire de Montréal : une première tête tombe dans les scandales de corruption et collusion

Gérald Tremblay annonçant sa démission.
Gérald Tremblay annonçant sa démission.
« C’est mon ultime sacrifice, mon dernier acte d'amour dans l'intérêt supérieur de Montréal. » La voie est tremblante, le regard brouillé par l’émotion. Celui qui a veillé aux destinées de Montréal comme maire au cours des onze dernières années, Gérald Tremblay, annonce sa démission. « Je traverse une période d'une injustice insupportable, je n'ai jamais pensé que je vivrais un jour un tel acharnement dans une société de droit. Mais un jour, justice sera rendue… », a précisé Gérald Tremblay. C’est la première fois dans l’histoire de Montréal qu’un maire quitte ses fonctions sans avoir complété son mandat… Journée historique donc que ce lundi 5 novembre…

Une position insoutenable


Il faut dire que la pression était devenue infernale sur le maire de Montréal pour qu’il démissionne à la suite des dernières révélations à la Commission Charbonneau, cette commission d’enquête publique sur l’octroi de contrats publics dans l’industrie de la construction au Québec au cours des 15 dernières années… Voici pourquoi.

Le témoignage de Mr Surprenant

Il s’appelle Gilles Surprenant, il a été un ingénieur à la Ville de Montréal, maintenant à la retraite. Pendant plusieurs jours, il est venu expliquer à la commission comment, pendant des années, il avait touché des pots-de-vin alors qu’il supervisait les travaux dans le réseau d’aqueducs et d’égouts de Montréal. Il a confirmé qu’il recevait effectivement de la part des entrepreneurs en construction une quote-part de 1% de la valeur des contrats qu’ils obtenaient, le dit 1% s’était même fait baptiser TPS, pour Taxe pour Surprenant. Gilles Surprenant a donc touché son premier pot-de-vin en 1988 et il aurait truqué quelque 90 appels d’offre pendant une décennie en gonflant de 25 à 30% les prix.

En échange, l’ex-ingénieur aurait touché plus de 700 000$ en pots de vin, sans compter toutes sortes de cadeaux et avantages en nature comme des voyages offerts par des entrepreneurs au Mexique, en République dominicaine et à Cuba, des bouteilles de vin, billets de spectacles et de match de hockey. La Commission a calculé qu’entre 2000 et 2008, sur les 91 contrats surveillés par l’ex-ingénieur Gilles Surprenant, ces pratique de corruption et de collusion ont couté à la Ville de Montréal et surtout aux contribuables montréalais ont plus de 50 millions de dollars.

Quand la juge France Charbonneau lui a demandé pourquoi il n’avait jamais averti la police pour dénoncer ces pratiques, l’ex-ingénieur a répondu : « Je pense que ce n’était pas mon rôle à moi, simple fonctionnaire, d’appeler la police pour ça. Mes patrons étaient au courant de la situation et pendant neuf ans il n’y a pas grand-chose qui a été fait. »
« Je ne pourrais jamais me pardonner », a déclaré l’ex-ingénieur, larme à l’œil… Il a remis à la Commission quelque 150 000$ de cet argent touché en pots de vin.

Le témoignage de Luc Leclerc


Aucun remord par contre pour un ami et ex-collègue de Gilles Surprenant, un autre ingénieur à la retraite de la ville de Montréal  Luc Leclerc. Lui, c’est plus de 550 000$ qu’il a touché en pots de vin, sans compter les rénovations coûteuses effectuées à l’œil dans sa maison par des entrepreneurs ainsi que de nombreux cadeaux, bouteilles de vin, parties de golf, voyages dans le sud, etc. Luc Leclerc a raconté avec une désinvolture incroyable comment il a profité de ces combines et ce visiblement sans aucun regret… Tout le monde était au courant et en profitait, a-t-il déclaré, alors pourquoi pas moi ?
 
Le témoignage de l’ex-organisateur du parti politique du maire de Montréal

C’est le témoignage qui a eu raison du maire de Montréal : il s’appelle Martin Dumont et il a été un organisateur du parti politique de Gérald Tremblay. Devant la Commission Charbonneau, il a raconté comment des entrepreneurs en construction finançaient illégalement ce parti politique… en versant 3% de leurs contrats dans la caisse du parti. Une information confirmée par plusieurs autres témoignages. Martin Dumont a même raconté qu’il avait assisté une fois à la scène surréaliste d’un coffre-fort tellement bourré de billets qu’on était incapable d’en fermer la porte. Des billets de 50, 100 et 1000$... Une image, disons, saisissante… Surtout, Martin Dumont a précisé que le maire de Montréal était informé de ces pratiques… Selon lui, lors d’une rencontre, alors qu’on présentait la comptabilité officielle du parti et la comptabilité officieuse, Gérald Tremblay aurait dit en quittant la salle : moi je n’ai pas à savoir ça…

Des allégations qui ont donc eu en quelque sorte la peau de Gérald Tremblay mais qu’il continue de nier avec véhémence. « Un jour on réalisera l’agenda caché de certaines personnes » a précisé Mr Tremblay qui dit avoir vécu un « calvaire » lors de son passage à la mairie de Montréal mais qui reconnaît avoir réalisé plusieurs erreurs au cours des 11 dernières années. « On a trahi ma confiance, j’en assume la responsabilité », a-t-il déclaré.

Il reste que Gérald Tremblay a pêché par innocence. Peu de gens doutent de son honnêteté et de sa probité mais un maire se doit de savoir ce qui se passe dans sa ville et probablement que Gérald Tremblay n’a pas vraiment voulu savoir, qu’il a fermé les yeux parce qu’il n’avait pas le courage de les ouvrir. Un maire suppléant doit maintenant être nommé en attendant les prochaines élections municipales qui se tiennent en novembre 2013.



Gilles Vaillancourt.
Gilles Vaillancourt.
Une autre tête qui va tomber ?

Un autre maire est sur la sellette, celui de la ville de Laval, la troisième plus grande ville du Québec en banlieue nord de Montréal, et ce maire-là, il est personnellement impliqué dans des scandales de corruption, contrairement à Gérald Tremblay. Gilles Vaillancourt vient d’annoncer qu’il prenait un congé maladie… Il faut dire que les choses ne vont pas bien pour lui depuis un certain temps…

La police a multiplié les perquisitions dans les bureaux de l’hôtel de ville, dans ses résidences et même jusque dans ses coffres-forts dans différentes institutions financières. Les rumeurs circulent depuis un certain temps déjà sur la présumée corruption de cet homme qui gère la ville de Laval depuis 1989. Un ancien ministre de la Justice avait déclaré il y a quelques années que Gilles Vaillancourt avait tenté de le soudoyer en lui remettant une enveloppe bourrée de milliers de dollars, des allégations niées vigoureusement par le maire.

Sauf que là, l’étau se resserre depuis qu’un ex-entrepreneur est venu raconter à la Commission Charbonneau que les entrepreneurs devaient verser au maire Vaillancourt 2,5% de la valeur des contrats qu’ils obtenaient dans la ville de Laval… Comme Gilles Vaillancourt dirige la mairie depuis 23 ans, il paraît que les policiers sont à la recherche de plusieurs dizaines de millions de dollars… On s’attend à ce que Gilles Vaillancourt annonce lui aussi prochainement sa démission, ce qui ne le mettra pas à l’abri de poursuites judicaires au demeurant.

Bref, Gilles Vaillancourt est donc très certainement la prochaine tête qui va tomber après celle du maire de Montréal qui ressemble un peu, c’est vrai, à celle de l’agneau sacrificiel… Et ce n’est pas fini, la Commission Charbonneau reprend ses travaux la semaine prochaine, pour l’instant les révélations ont porté sur les villes de Montréal et de Laval mais on n’a pas encore entendu de témoins venir parler des contrats au sein du ministère québécois des Transports ni du rôle des firmes de génie-conseil, un rôle capital dans ce système de corruption et de collusion.

Bref, nous ne sommes qu’au début de ce grand déballage de linge sale qui se déroule sous le regard ahuri des Québécois…

Dans la cabane de Catherine François au Canada

Que se passe-t-il dans le « plus beau pays du monde » - comme aimait le définir l’ex premier ministre du Canada Jean Chrétien - ? Correspondante depuis septembre 2008 de TV5 Monde au Canada - en poste à Montréal - je vous propose dans ces carnets de suivre l’actualité de cet immense pays, baigné d’un océan à l’autre, avec toutefois un éclairage braqué plus spécifiquement sur le Québec, la province où vit la majorité francophone… je veux, dans ces carnets que je vous offrirais sur une base régulière, vous présenter ce qui fait les grands titres de la presse d’ici et vous parler de sujets d’actualité dont je ne parle pas forcément dans les reportages que je produis pour TV5 Monde. Cette nouvelle tribune me donnera aussi l’occasion de revenir plus en détails sur certains de ces reportages et de vous narrer des anecdotes de tournage quand j’en aurais – il y en a souvent - Bref, de quel bois se chauffe ma « cabane au Canada » ? Vous le saurez en venant consulter régulièrement ces pages…