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Les Chroniques québécoises de Catherine François

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Quelque chose de pourri dans la belle province

Hum… comment vous dire ? Comment vous expliquer le plus simplement du monde les scandales de collusion, corruption, fausses factures, détournements de fonds publics, dépassements de coûts faramineux et financement occulte de partis politiques qui secouent régulièrement la Belle Province depuis bientôt trois ans ?

Au centre de tous ces scandales, l’industrie de la construction, la principale activité industrielle du Québec, plus de 150 000 salariés, 25 000 employeurs, une industrie qui brasse annuellement des dizaines de milliards de dollars, notamment au niveau des chantiers routiers et des infrastructures de la province… une industrie visiblement minée par un système de pratiques illégales et immorales dans lesquelles sont englouties des millions de dollars, pour la plupart issus des poches des contribuables québécois. Y aurait-il quelque chose de pourri dans ce coin du Canada ? 
 
UN SIMPLE DOCUMENT

Tout a commencé il y a bientôt trois ans lorsque les journalistes d’enquête de la Société Radio-Canada, mes collègues Alain Gravel et Marie-Maude Denis, reçoivent sur leur bureau un gros document qui était une véritable bombe. Comme me l’a expliqué en entrevue Alain Gravel, ce document ne pouvait pas être, en soi, valide sur les plans journalistique et juridique, mais il racontait toute l’histoire, tout le scandale…  

Depuis, ces journalistes – ainsi que d’autres dans différents médias québécois - remontent une à une les pistes en accumulant des preuves, en recueillant des témoignages, des dénonciations, des documents… et, régulièrement, dans leurs reportages, ils expliquent les pratiques illégales et immorales qui semblent régir l’industrie de la construction au Québec.

On parle ici de corruption… de collusion ( les gros entrepreneurs qui se partagent la grosse part du gâteau des chantiers publics s’entendraient entre eux pour truquer les appels d’offres publiques )… de fausses factures ( des entrepreneurs recourent aux services d’ entreprises spécialisées dans la fabrication de fausses factures et certaines de ces entreprises sont liées au crime organisé qui profite de ce stratagème pour laver de l’argent sale )… d’ « extras » ( une pratique visiblement très répandue chez les gros entrepreneurs qui consiste à réclamer en cours de route des frais de dépenses supplémentaires à la facture initiale )…

On parle aussi d’intrusion et d’infiltration du crime organisé dans l’industrie de la construction : comme il y a beaucoup de travail au noir dans cette industrie, ce qui implique d’être payé en liquide et que le crime organisé dispose lui de ces liquidités qu’il ne peut pas aller déposer dans des comptes en banque, le secteur de la construction est donc infiltré par la mafia et autres organisations criminelles.

L’entrepreneur qui refuse de rentrer dans ces combines est très souvent victime d’intimidations et même de représailles, parfois physiques. Enfin, et c’est ce qui semble le plus difficile à prouver, tout cet argent brassé via ces pratiques illégales servirait à remplir les caisses des partis politiques de la province, et ce serait, en quelque sorte, le serpent qui se mord la queue puisque les acteurs les plus influents du secteur de la construction se rendraient ainsi indispensables à ces organisations politiques qui, en guise de renvoi d’ascenseur, leurs offriraient les contrats de chantiers les plus juteux de la province…

L'ancien policier Jacques Duchesneau.
L'ancien policier Jacques Duchesneau.
LE RAPPORT DUCHESNEAU : LA BOMBE !

Bref, une panoplie de pratiques illégales et immorales érigées en système et qui viennent d’être confirmées par un rapport d’enquête menée par un ex-policier, Jacques Duchesneau. Cet homme a été nommé par le gouvernement du Québec à la tête de l’Unité anti-collusion dans la construction routière, une unité mise en place à la suite de la révélation de tous ces scandales.

Pendant 18 mois, Jacques Duchesneau et une quinzaine d’enquêteurs, des policiers à la retraite pour la plupart, ont enquêté sur l’industrie de la construction, et entendu quelque 500 témoins. Leur rapport est accablant : il confirme plusieurs pratiques.

Jacques Duchesneau est venu le présenter devant une Commission parlementaire à Québec le 27 septembre dernier. Voici quelques-uns de ses commentaires : « Il existe un système bien établi dans lequel financement politique et collusion dans l’industrie de la construction vont de pair. Nos enquêtes ont également révélé que le crime organisé est partie prenante de ce système. En fait, il y joue un rôle central » ; « Le crime organisé n’est pas un simple parasite, mais un véritable acteur étatique. En fin de compte, c’est à nous, les contribuables, que la facture est refilée ».

Que dire de plus ? Cette fois, ce n’étaient pas des journalistes qui faisaient des allégations, mais bien un policier nommé par le gouvernement du Québec. Et Jacques Duchesneau a été très clair : le gouvernement du Québec doit tenir rapidement une commission d’enquête publique sur l’industrie de la construction, « c’est le seul moyen, a-t-il précisé, de rassurer le public et de redresser des problèmes devenus structurels. Cette commission est urgente ».

Le Premier ministre du Québec, Jean Charest.
Le Premier ministre du Québec, Jean Charest.
VERS UNE COMMISSION D'ENQUETE PUBLIQUE ?

Depuis que ces scandales éclatent dans la province comme des graines de pop corn dans un micro-onde, le Premier ministre du Québec, Jean Charest, a persisté dans son refus de tenir cette commission d’enquête publique sur l’industrie de la construction, arguant qu’elle pourrait nuire aux enquêtes policières en cours. Ici, une commission d’enquête publique ressemble à une sorte de grand procès, sauf qu’il n’y a pas d’accusé en tant que tel : un juge la préside et il fait défiler les témoins liés de près ou de loin à l’histoire sur laquelle porte la dite commission. Dans ce cas-ci, on pourrait s’attendre à voir témoigner tous les acteurs de l’industrie de la construction.

Pour les partisans de cet exercice – selon les derniers sondages, 80% des Québécois réclament cette commission -, c’est le seul moyen de mettre à jour et de détruire le système qui mine cette industrie, le seul moyen de faire place nette dans ce secteur en venant expliquer les mécanismes de ces pratiques et en prenant les mesures nécessaires pour les contrôler et les faire disparaître.

Selon Jacques Duchesneau, « il n’est pas vrai que c’est seulement en jetant en prison des bandits et en préconisant une approche policière et judiciaire que nous réussirons à juguler l’hémorragie ». Un avis que partage une grande majorité des Québécois, inquiets et révoltés de voir une partie de leurs impôts s’envoler dans les poches de ceux qui profitent de ce système.

Et cette grogne populaire, qui ne cesse de grandir au fur et à mesure que le pot aux roses est découvert, semble mettre le premier ministre Charest et son gouvernement au pied du mur, à un point tel que des rumeurs persistantes parlent d’une annonce imminente du Premier ministre pour tenir cette commission, avec, dit-on, une portion à huis clos de façon à protéger des témoins qui auraient peur de parler – les craintes de représailles sont visiblement très fortes chez ceux qui voudraient dénoncer toutes ces pratiques mais certains osent quand même sortir sur la scène publique, comme cette mairesse d’une municipalité de l’île de Montréal qui s’est récemment indignée devant nos caméras d’avoir été « obligée » de donner des contrats de plusieurs millions de dollars à un entrepreneur en construction soupçonné d’avoir des liens avec la mafia.

Il est vrai que pour l’instant, les enquêtes policières ont mené à peu d’arrestations et encore moins d’inculpations et d’emprisonnement. Et ils sont nombreux, très nombreux ici, à penser que jeter les bandits et les malfrats dans les prisons ne règlera pas le problème, ces pratiques semblent bien trop généralisées au sein de l’industrie pour disparaître parce que quelques individus ont été coffrés.

Beaucoup de Québécois estiment qu’il s’agit d’un système endémique, d’un mode de fonctionnement d’une industrie qui est un secteur clé de l’économie québécoise, d’une industrie qui fait nos routes, nos ponts, nos immeubles, nos bâtiments, nos maisons, les répare, les entretient, les conçoit…  Et beaucoup de Québécois se demandent aussi en quoi la tenue d’une commission d’enquête publique pourrait nuire aux enquêtes policières en cours, ils se disent que rien n’empêche d’un côté de punir et, de l’autre, de nettoyer, faire le ménage, passer le balai autour des Caterpillar, bulldozers, scies et marteaux.

Les Québécois attendent, visiblement, ce coup de barre de la part de leur gouvernement. Même au sein des troupes libérales, le parti du Premier ministre Charest, il semble de plus en plus difficile de serrer les rangs derrière l’option « pas de commission ». Alors, le Premier ministre Charest va-t-il céder à la pression et changer son fusil d’épaule ? Beaucoup s’attendent ici à ce que cela bouge dans le clan libéral au cours des prochaines semaines, notamment lors du congrès du parti qui se tient les 20 et 21 octobre. Affaire à suivre…

Pour aller plus loin :

Dans la cabane de Catherine François au Canada

Que se passe-t-il dans le « plus beau pays du monde » - comme aimait le définir l’ex premier ministre du Canada Jean Chrétien - ? Correspondante depuis maintenant deux ans de TV5 Monde au Canada - en poste à Montréal - je vous propose dans ces carnets de suivre l’actualité de cet immense pays, baigné d’un océan à l’autre, avec toutefois un éclairage braqué plus spécifiquement sur le Québec, la province où vit la majorité francophone… je veux, dans ces carnets que je vous offrirais sur une base régulière, vous présenter ce qui fait les grands titres de la presse d’ici et vous parler de sujets d’actualité dont je ne parle pas forcément dans les reportages que je produis pour TV5 Monde. Cette nouvelle tribune me donnera aussi l’occasion de revenir plus en détails sur certains de ces reportages et de vous narrer des anecdotes de tournage quand j’en aurais – il y en a souvent - Bref, de quel bois se chauffe ma « cabane au Canada » ? Vous le saurez en venant consulter régulièrement ces pages…