Les Chroniques québécoises de Catherine François

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Le procès Shafia : un crime d'honneur ?

Mohammad Shafia, sa femme Tooba et son fils Ahmed ont été reconnus coupable d'assassinats sur 4 membres de leur famille.
Mohammad Shafia, sa femme Tooba et son fils Ahmed ont été reconnus coupable d'assassinats sur 4 membres de leur famille.
« Ce père, cette mère et ce frère ont tué leurs propres enfants. Ils l’ont planifié, ils ont fait ce qu’ils avaient à faire, Mohammad Shafia a dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen. C’est votre tour. Déclarez-les coupables de toutes les accusations. En se basant sur la preuve il n’y a pas d’autres moyens » : voilà comment a conclu la procureure de la Couronne dans le procès Shafia, ce procès qui tient en haleine tout le Canada depuis octobre dernier.

LA FAMILLE SHAFIA

Il s’agit du procès  de trois personnes, un père, une mère et un fils, Afghans d’origine, accusés du meurtre prémédité de trois membres de leurs familles, soit leurs trois filles – et sœurs – et une quatrième femme. Mohammad Shafia, sa femme Tooba et son fils Ahmed auraient donc tué les trois sœurs Zaïnab, Sahar et Geeti ainsi que Rona, qui était en fait la première épouse de Mohammad. Les événements sont survenus dans la nuit du 30 juin 2009 dans les écluses de Kingston, une ville ontarienne à mi-chemin entre Toronto et Montréal. C’est là qu’on a retrouvé une voiture immergée dans laquelle se trouvaient les cadavres des quatre femmes. Macabre découverte… 

Le père, la mère et le fils ont été arrêtés quelques semaines plus tard et accusés de meurtres prémédités… la police, ayant de forts doutes sur la thèse de l’accident avancée par la famille Shafia, avait placé la dite famille sous écoute électronique et c’est sur la base de ces écoutes, ainsi que sur d’autres preuves matérielles – notamment des impacts sur les automobiles du père et celle retrouvée dans les écluses – que les accusations ont été portées.

Pour la Couronne, il s’agit d’un crime d’honneur, parce dans cette famille afghane musulmane où le respect des règles islamistes était très strict, on n’acceptait pas que les trois jeunes filles aient adopté le mode de vie nord-américain – elles se maquillaient, s’habillaient comme n’importe quelle adolescente occidentale, avaient des petits copains, etc. Les commentaires du père à cet égard, révélés dans les écoutes électroniques, sont incisifs… et édifiants : il traite ses filles de putes et de salopes. Il a aussi dit à sa femme et à son fils qu’ils avaient fait ce qu’ils avaient à faire, qu’il n’y avait pas d’autre moyen… Un choc de cultures et de civilisations, en quelque sorte… qui aurait conduit à cette tragédie.

Les trois accusés ont plaidé non coupables, seuls le père et la mère ont témoigné à tour de rôle pendant plusieurs journées en déclarant tous les deux que jamais ils n’auraient pu faire du mal à leurs filles même si effectivement, plusieurs de leurs comportements les dérangeaient et que oui, elles avaient bafoué l’honneur de leur famille. La défense a maintenu la thèse du malheureux accident … d’un tragique accident. Et qualifié d’ « invraisemblable » la théorie du crime d’honneur avancée par l’accusation.

BEAUCOUP DE ZONES D'OMBRE

Il manque beaucoup d’éléments pour comprendre ce qui s’est réellement passé dans la nuit du 30 juin 2009 à ces écluses de Kingston. L’accusation n’a pas réussi à démontrer comment  et où les quatre victimes ont été tuées précisément – elles sont mortes noyées mais ont-elles péri dans la voiture immergée ou alors AVANT que le véhicule ne tombe dans les écluses ? Mais les avocats estiment qu’ils n’avaient pas à faire cette preuve. Pour l’accusation, il n’y a aucun doute : il y a eu meurtres et meurtres PRÉMÉDITÉS pour laver l’honneur de la famille, il y avait une branche malade dans l’arbre généalogique des Shafia, a déclaré l’avocate de l’accusation dans sa plaidoirie finale, et les accusés ont décidé de la couper. L’accusation croit que le père a eu l’idée des meurtres, le fils en a été l’architecte et la mère a livré ses filles sans tenter de les protéger. Saura-t-on jamais vraiment ce qui s’est réellement passé cette nuit-là et pourquoi et comment quatre victimes innocentes ont perdu la vie ?

Les tombes des 4 victimes : Zainab, Sahar, Geeti et Rona.
Les tombes des 4 victimes : Zainab, Sahar, Geeti et Rona.
AU-DELA DU PROCES, LA QUESTION DU CRIME D'HONNEUR

Ce procès a tout un retentissement ici au Canada parce que derrière toute cette histoire se profile la question, ô combien délicate et à laquelle sont de plus en plus confrontées nos sociétés occidentales, la question donc du CRIME D’HONNEUR, cette pratique qui est répandue dans plusieurs pays du monde, notamment l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan et même… l’Italie ! Une pratique qui a consiste à laver dans et par le sang, plus souvent qu’autrement le sang de femmes, l’honneur bafoué d’une famille.
Au cours des dernières années, 14 personnes ont été trouvées coupables au Canada pour avoir commis des crimes d’honneur et étonnamment, dans la majorité de ces cas, c’est la défense qui a plaidé cet argument de crime d’honneur pour justifier un acte criminel, souhaitant faire valoir ainsi des circonstances atténuantes. Sauf que la jurisprudence dans ce domaine indique au contraire que l’argument du crime d’honneur a été considéré comme un facteur AGGRAVANT du dit crime. Et les peines ont été plus sévères en conséquence.

Voilà pourquoi le procès de la famille SHAFIA, qui a été long et complexe – 58 témoins entendus, plus  de 160 pièces à conviction -, a autant retenu l’attention ici… Il pourrait bien servir d’exemple dans ce domaine de crime d’honneur.

Les plaidoiries se sont terminées jeudi et le juge a donné le lendemain ses instructions au jury, composé de sept femmes et cinq hommes.  Il a dit aux jurés qu’ils pouvaient en arriver à trois verdicts possibles : coupable de meurtres prémédités, coupable de meurtres NON prémédités et NON coupable. Il leur a aussi indiqué qu’ils pouvaient étudier les cas des trois accusés séparément même s’ils ont subi un procès en commun.

Le verdict est tombé : le jury a reconnu les trois accusés coupables d'assassinats.


Dans la cabane de Catherine François au Canada

Que se passe-t-il dans le « plus beau pays du monde » - comme aimait le définir l’ex premier ministre du Canada Jean Chrétien - ? Correspondante depuis septembre 2008 de TV5 Monde au Canada - en poste à Montréal - je vous propose dans ces carnets de suivre l’actualité de cet immense pays, baigné d’un océan à l’autre, avec toutefois un éclairage braqué plus spécifiquement sur le Québec, la province où vit la majorité francophone… je veux, dans ces carnets que je vous offrirais sur une base régulière, vous présenter ce qui fait les grands titres de la presse d’ici et vous parler de sujets d’actualité dont je ne parle pas forcément dans les reportages que je produis pour TV5 Monde. Cette nouvelle tribune me donnera aussi l’occasion de revenir plus en détails sur certains de ces reportages et de vous narrer des anecdotes de tournage quand j’en aurais – il y en a souvent - Bref, de quel bois se chauffe ma « cabane au Canada » ? Vous le saurez en venant consulter régulièrement ces pages…