Les colons israéliens feront-il couler les négociations de paix ?

Les colonies israéliennes implantées dans les Territoires palestiniens occupés constituent l'un des principaux contentieux des négociations de paix entre Israël et les Palestiniens.

Le lobby des colons est-il assez puissant pour constituer un vrai obstacle à la fragile reprise des discussions ?

Décryptage avec Jean Paul Chagnollaud, professeur des universités et directeur de la revue internationale Confluences-Méditerranée.

dans

« 300 000 personnes tiendraient la paix en otage ? Aberrant mais possible. »

Jean-Paul Chagnollaud
Jean-Paul Chagnollaud
Qui sont ces colons ?

Il y a deux catégories. Le fer de lance du mouvement de la colonisation rassemble des gens très idéologues, très à droite et souvent religieux. Ils estiment que s'installer en Cisjordanie - pour eux la Judée-Samarie (voir encadré, NDLR) - et à Jérusalem est un droit historique inscrit dans la Bible. Ils veulent retrouver la terre de leurs ancêtres. L'archétype de ces colons se trouve à Hébron, et pas seulement à Kyriat Arba, mais au coeur même de la vieille ville. C'est pour moi la colonie poussée à l'absurde dans ce qu'elle a de tragique : quelques centaines de colons, qui ont vidé le centre-ville de toute vie et activité palestiniennes, y sont protégés par un millier de soldats. C'est très impressionnant à voir.

La seconde catégorie ce sont des colons qui se trouvent surtout à Jérusalem ou dans des colonies autour de la ligne verte (qui marque la limite entre Israël et la Cisjordanie occupée, NDLR) comme par exemple Maalé Adoumim (voir encadré, NDLR). Ces gens ont trouvé l'occasion d'avoir des maisons bien faites et pas trop chères près de leur travail. Ce sont des pragmatiques, qui accepteraient de s'en aller si on leur donnait d'autres solutions.

Les idéologues sont probablement minoritaires mais ils ont tous les postes de décisions. Le pouvoir est donc entre leurs mains.

Des colons israéliens sur le site de construction d’Ariel le 27 septembre 2010.
Des colons israéliens sur le site de construction d’Ariel le 27 septembre 2010.
Ces colons sont-ils soutenus au sein du gouvernement israélien ?

Si l'on prend les 300 000 colons de Cisjordanie, cela représente moins de 5% de la population juive israélienne. Mais cette minorité est très active et soutenue par le parti d'Avigdor Lieberman, le Shas, ainsi que par une partie du Likoud, tous deux au gouvernement. Donc en clair, l'extrême-droite et une partie de la droite au pouvoir soutiennent les colons.

Le lobby des colons est-il assez puissant pour constituer un vrai obstacle à la fragile reprise des discussions de paix ?

Il y a deux façons de voir les choses. D'un point de vue purement politique, si Nétanyahou (Premier ministre israélien, NDLR) décidait de reconduire le moratoire (sur le gel de la colonisation, NDLR) ou d'avoir une position très ferme sur ce sujet, cela pourrait lui coûter sa majorité. Une partie de sa coalition le lâcherait : les Russes, le Shas, une partie du Likoud... Il pourrait sans doute trouver d'autres alliés, par exemple avec Kadima.

Mais si on regarde les choses du point de vue d'un historien, et non pas d'un politicien, ça veut dire que 300 000 personnes - si l'on oublie les colons de Jérusalem-Est - tiennent en otage la paix au Proche-Orient. C'est aberrant ! Si on faisait un sondage en Israël, je suis convaincu qu'une large majorité n'a que faire de la colonisation. Elle veut la paix avant tout !

Au final, il est bien possible que les colons arrivent à faire couler ces négociations, ce qui serait terrible d'un point de vue historique, mais ce pire-là n'est pas sûr. Il n'est pas exclu que se réveille chez tel ou tel homme politique israélien un sentiment du rapport à l'histoire.

Est-ce qu'un compromis pourrait être trouvé entre Nétanyahou et Abbas sur ce sujet ?

Si l'on raisonne encore une fois de manière très positiviste et très politique, on peut dire que l'affaire est fichue. Ni Abbas (président de l'Autorité palestinienne, NDLR) ni Nétanyahou n'ont les moyens d'aller très loin. Mais je crois qu'on aurait tort de s'en tenir à cette lecture.

Abbas a eu l'intelligence de se donner un peu de temps (Il a annoncé que les Palestiniens ne prendraient de décision définitive sur la reprise ou non des pourparlers qu'après une réunion de la Ligue arabe le 4 octobre, NDLR). Il a également sur cette affaire le soutien, si j'ose dire, presque du monde entier ! Les Européens et les Américains soutiennent un état palestinien. Obama a encore dit il y a peu aux Nations unies qu'il l'espère pour 2011 ! Les Palestiniens n'ont donc aucun intérêt à quitter la table des négociations et font simplement monter la tension. Il y a donc une possibilité, certes fragile, que ces négociations continuent.

Le président français Nicolas Sarkozy et le leader palestinien Mahmoud Abbas à l’Elysée le 27 septembre 2010.
Le président français Nicolas Sarkozy et le leader palestinien Mahmoud Abbas à l’Elysée le 27 septembre 2010.
Comment ?

Nétanyahou ne pourra pas ressortir de sa poche un nouveau moratoire. Il va falloir poser le problème autrement. Je crois que Benjamin Nétanyahou et Ehud Barak (ministre de la Défense, NDLR) sont assez sincères quand ils disent vouloir avancer. Bien sûr, il y a une dimension tactique dans leur discours mais il y a aussi une dimension réelle qui renvoie à des questions historiques. Pour avoir lu ces derniers temps des déclarations très étonnantes de Barak, travailliste mais allié de la droite dans ce gouvernement, je me dit qu'une autre voie est possible.

Laquelle ?

Selon moi, plutôt que de parler des colonies, il faut plutôt parler des frontières du futur état palestinien. On parlerait ainsi des colonies implicitement. Pour créer cet état, une partie des colonies actuelles seraient annexées par Israël, et en contrepartie des parcelles de territoires israéliens seraient rétrocédées aux Palestiniens - et donc des colonies évacuées. C'est une question très complexe mais qui dépasse largement celle d'un simple moratoire.

Je crois que c'est cette voie qui sera tentée par les négociateurs. Mais cette possibilité d'avancer reste fragile. De manière assez classique, dans chacun des camps, des forces extrémistes - les colons idéologues, une fraction du Hamas - veulent le maintien du statu quo, pour des raisons diamétralement opposées.

La reprise des négociations repose donc sur la volonté des hommes ?

Les colons représentent beaucoup en terme de pouvoir mais une minorité en terme démographique. S'il y a une vraie volonté politique des Américains, des Palestiniens et des Israéliens, cette minorité même puissante ne bloquera pas les choses.

Mais à tous les problèmes, même les plus complexes, il y a des solutions. Maintenant quel est le degré de volonté des uns et des autres ? L'affaire des individus, des hommes est très importante. Pour assumer une négociation comme celle-à il faut avoir les épaules extrêmement solides. Je pense à Rabin ou à Sadate, et dans d'autres histoires, à De Gaulle par exemple. On est dans une négociation à retombées historiques. Est-ce que les acteurs actuels ont les épaules pour ça ? La suite nous le dira.

Les colonies juives en territoires palestiniens

Source : AFP
300 000 colons en Cisjordanie, et bientôt 200 000 à Jérusalem-Est, répartis dans une centaine de colonies.

COLONIES :
nom donné aux implantations juives construites par Israël dans les territoires palestiniens occupés après la Guerre des Six jours en juin 1967.
AVANT-POSTES : nom donné aux implantations sauvages créées près des colonies.
BLOCS : groupes de colonies situés le long de la Ligne verte et qu'Israël souhaite annexer dans le cadre d'un règlement final avec les Palestiniens. Ils regroupent près de 200.000 habitants.
LIGNE VERTE : ligne de cessez-le-feu de 1949 entre Israël et les pays arabes voisins (Jordanie, Syrie, Egypte). Elle marque la limite entre Israël et la Cisjordanie occupée.
RÉSOLUTION 242 : résolution votée en 1967 par le Conseil de sécurité de l'ONU appelant Israël à se retirer de (ou "des", selon la version française) territoires occupés pendant la Guerre des Six jours.

LES LIEUX :
- Jérusalem-Est : la partie orientale de la ville sainte annexée par Israël en juin 1967, annexion non reconnue par la communauté internationale. Y vivent près de 200.000 Israéliens dans 12 quartiers de colonisation et un millier dans les quartiers arabes.
- Cisjordanie : région occupée par Israël en juin 1967 à l'ouest du fleuve Jourdain.
- Judée-Samarie : nom donné par Israël à la Cisjordanie en référence au nom biblique de cette région.
- Vallée du Jourdain : partie de la Cisjordanie située le long de la frontière jordanienne.
- Kfar Etzion : première colonie juive de Cisjordanie créée en septembre 1967 sur le site d'un kibboutz détruit par la Légion arabe en 1948.
- Maalé Adoumim : colonie proche de Jérusalem, longtemps la plus importante de Cisjordanie. Un ambitieux projet de construction depuis 1994 pour la relier à Jérusalem est très controversé.

LES ORGANISATIONS ET PARTIS :
- Yesha : acronyme hébraïque du "Conseil des localités juives de Judée-Samarie", principal organisme représentant les colons, composé des élus des mairies et conseils régionaux juifs de Cisjordanie, et de personnalités proches du mouvement de la colonisation.
- La Paix Maintenant : mouvement pacifiste israélien créé en 1982 et opposé à la colonisation.
- Goush Emounim : mouvement idéologique née en 1974 qui a poussé à la construction des implantations juives en Cisjordanie.
- Amana : branche exécutive du Conseil de Yesha, qui construit des logements dans les colonies de Cisjordanie.
- Ateret Cohanim : association nationaliste qui milite pour la "judaïsation" de Jérusalem-Est par l'achat de terres et de maisons.
- Union nationale : parti d'extrême droite (4 élus à la Knesset) qui se veut le porte-parole des colons.
- Habayit Hayehoudi (« Foyer juif ») : parti nationaliste religieux (3 élus). Soutient la colonisation en Cisjordanie.

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Jean-Paul Chagnollaud
Éditions Ellipses