Les Coptes égyptiens face à l'Islam, vus par Nabil Boutros

©Nabil BOUTROS/CIRIC

Après l’attentat du 2 janvier 2011 à Alexandrie, la haine entre les communautés religieuses en Égypte avait semblé atteindre son plus haut niveau depuis plusieurs années. Mais un nouveau palier a été atteint avec la fusillade du 10 octobre qui a fait 25 morts au Caire, lors d'une marche protestataire de Coptes contre l'incendie d'une église en Haute Égypte.

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À la veille du Noël orthodoxe 2011, nous avions rencontré le photographe franco-égyptien Nabil Boutros, copte lui-même. Par son œuvre, ce dernier a tenté de comprendre ce qu’était l’identité copte. Il nous dit que ces chrétiens orthodoxes sont aussi les plus anciens des Égyptiens.

Portraits de coptes

©Théo ROBIN
" En photographiant les Coptes durant sept années, j’ai voulu décrire ce qu’ils sont aujourd’hui. J’ai assisté aux cérémonies et rituels qui rythment la vie, visité de nombreux les pèlerinages, je suis allé au plus près de leur quotidien. Ce travail a été publié en 2007. L’identité copte est un héritage plus que millénaire et son ancrage dans la terre de l'Égypte est total. Les mois coptes par exemple, sont un héritage direct des mois pharaoniques, les plus justes de l’antiquité, conçus au rythme du Nil, de la l’agriculture et des saisons. Les paysans s’y réfèrent encore aujourd’hui.
 
LE MOT COPTE VEUT DIRE ÉGYPTIEN

“Le mot dérive du grec aegyptos, qui signifie égyptien. Ce sont les habitants qui ne se sont pas convertis à l’arrivée de l’Islam en 640. Ce qui signifie que la majorité des musulmans égyptiens aujourd’hui étaient coptes et avaient le même ancrage dans cette terre, avant que l’Islam n’apporte la composante bédouine et arabe. L'Égypte a été majoritairement copte jusqu’au 15ème siècle environ. Les premiers artisans de l’art islamique, de fait, étaient coptes. L’usage de langue arabe comme langue officielle est très tardif et n’a été adopté dans les rituels qu’au 19ème siècle. Ces racines sont essentielles pour comprendre leur rôle dans l’Egypte d’aujourd’hui. Les coptes ont pleinement contribué à l’émergence du nationalisme et de l’Etat moderne et participé à la révolution de 1919 contre l’occupant britannique.
Être copte aujourd’hui est avant tout une question de foi mais aussi d’identité. C’est revendiquer l’appartenance profonde à ce pays face à la menace montante de les traiter comme indésirables, parias, voire “mécréants”.
 
©Nabil BOUTROS/CIRIC
"LA HAINE MONTE"

"Sadate a modifié la constitution en inscrivant dans l’article 2 que «la principale source de la loi était la Charia (loi islamique)», mettant fin à la laïcité annoncée de la République de 1952. Il a favorisé des groupuscules islamiques pour contrer toute velléité à gauche. Il en est mort assassiné en 1981. L’état d’urgence décrété depuis, Moubarak n’a cessé de combattre le terrorisme qui s’était attaqué d’abord aux coptes puis aux touristes pour déstabiliser le pays. Mais le gouvernement – peut-être en contrepartie – a laissé un courant religieux wahhabite s’installer dans les journaux et médias officiels, en plus de son infiltration dans toutes les couches de la société y compris dans le gouvernement même. Tout en empêchant les frères musulmans de prendre place politiquement, tout en combattant le terrorisme avec sa dérive sécuritaire implicite, tout en dénonçant ce qui déstabiliserait le pays, le gouvernement et la justice qui jugent les attaques contre les Coptes, sont loin d’être exemplaires. Depuis quelques années, dans les médias, le tabou de «la question copte» est tombé, mais les discriminations continuent : des postes gouvernementaux et militaires sont inaccessibles à des Coptes, réparer une église relève de la décision du gouverneur, alors qu’un donateur pour une mosquée est exonéré d’impôts. Le discours du courant wahhabite diffus incite au moins à la conversion des chrétiens puisque le prophète était le dernier des envoyés de Dieu, sinon à les traiter de mécréants ou impies, ce qui revient à dire : la conversion (à l’islam) ou la mort. Ce discours ravive aussi le fantôme «des ennemis de l’Islam» comme au temps des croisés : un chrétien est considéré comme allié des occidentaux, donc traître. Cela a été vérifié lors de l’invasion de l’Iraq.
Tant que cela ne touche pas directement à la politique, le gouvernement laisse faire cette islamisation douce par la forme mais extrême dans ses propos et dans sa fausse interprétation de l’islam. Tous les génocides ont commencé par le fait de désigner l’autre comme ne méritant pas de vivre. Le terme de « mécréant » en dit long. Il y a donc des craintes sérieuses quant à d’autres actions terroristes. Al-Qaïda désigne les églises qu'il faut attaquer et on peut craindre le pire, sans le prévoir exactement."
 

Nabil BOUTROS

Biographie

Nabil BOUTROS est un photographe égyptien vivant actuellement à Paris. Né au Caire en 1954, au sein d'une famille copte, il suit d'abord des études aux Arts-Déco du Caire, puis aux Beaux-Arts de Paris. C'est en 1986 qu'il se consacre à la photographie. L'essentiel des projets de Nabil Boutros sont tournés vers l'Égypte. Depuis 1997, il s'applique à créer une documentation sur les modes de vie des coptes.
Parmi ses principales expositions:
- African Photographers from 1940 to present (Guggenheim Museum, New York, 1996)
- Alexandrie revisitée (Institut du monde arabe, Paris, 1998)
- Les Coptes du Nil, exposition monographique, Rencontres africaines de la Photographie (Bamako, 2003)
- Regards des photographes arabes contemporains (Institut du monde arabe, Paris, 2005 ; Centro Andaluz de Arte Contemporaneo, Séville, 2006 ; GL Strand, Copenhague, 2006)
 

Coptes du Nil, entre les pharaons et l'islam, ces chrétiens de l'Egypte d'aujourd'hui

par Nabil Boutros et Christian Cannuyer