Les données numériques : nouvel enjeu culturel ?

Le conseil économique et social à Paris qui accueillait cette année le Forum d'Avignon
Le conseil économique et social à Paris qui accueillait cette année le Forum d'Avignon

Le Forum d'Avignon s'est déroulé ce vendredi 19 septembre 2014 à Paris, au Conseil économique, social et environnemental. Plus d'un an après les révélations d'Edward Snowden, ce thème des données numériques personnelles a donné lieu à de nombreux échanges passionnants. Une proposition de charte préliminaire des Droits de l'Homme numérique a conclu cette journée — sous le signe de la "révolution mondiale" des données personnelles et culturelles. Reportage.

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Le concept de "big data", ou méta-données en bon français, est aujourd'hui au centre de toutes les attentions : institutionnelles, commerciales, et bien entendu culturelles. A quoi servent ces milliards de données qui circulent ? Qui en sont les propriétaires ? Quels sont les risques engendrés par ce phénomène ? Quels progrès ou dangers nous guettent ? Le Forum d'Avignon a tenté d'approfondir un questionnement de plus en plus présent au sein de la population, celui de la circulation des données personnelles, de leur utilisation et des changements de société qui, forcément, en découlent.


Les "grosses données", la mémoire et nous

La session d'ouverture de ce Forum d'Avignon s'est concentrée sur l'aspect historique, politique, voire philosophique du phénomène des données numériques. Son ampleur est telle que les chercheurs semblent eux-mêmes un peu dépassés.

Cartes en 3D des déplacements d’une personne géolocalisée dans Paris. Plus la personne circule, plus les monticules sont élevés (Photo : Pascal Hérard)
Cartes en 3D des déplacements d’une personne géolocalisée dans Paris. Plus la personne circule, plus les monticules sont élevés (Photo : Pascal Hérard)
Nicolas Seydoux, président du Forum d'Avignon, l'avoue lui-même lors de son discours d'ouverture : "Il y a une ampleur insoupçonnée au sujet des 'datas', que nous n'avions pas envisagée il y a encore deux ans. Nous essayons de nous retrouver pour en discuter, car ces sujets sont très importants et évoluent très vite".

Le rapport entre données et mémoire humaine est important et présent dans la vie de chacun d'entre nous. Des dispositifs enregistrent nos actions en permanence et modifient notre rapport au monde : trajets en voiture, mesure de nos mouvements, des battements du cœur, de nos communications orales ou écrites, de nos périodes d'inactivité ou d'activité. En réalité, une grande partie de notre vie quotidienne et de notre intimité est traduite en données. Notre rapport au monde, à notre mémoire, s'en trouve inévitablement altéré, selon Cécile Portier, écrivaine et poétesse, qui pose la question "de la vérité des chiffres". Sommes-nous réductibles à une suite de chiffres, de valeurs numériques ? Que pouvons-nous faire de ces données, comment nous identifient-elles en tant qu'individus ?


Impact sociétal

Christophe Aguiton, chercheur à Orange Labs et activiste, aborde l'impact du “big data” sur la société sous l'angle de l'histoire des sciences : "Au début de l'électricité et des premiers moteurs électriques, un grand débat eut lieu. On pensait que l'on pourrait se débarrasser de l'usine, retourner à l'atelier propre et hygiénique, que l'on irait vers l'abolition du salariat. Ca ne s'est pas réalisé, et le moteur électrique a permis au contraire la chaîne industrielle".

Christophe Aguiton démontre que l'informatique soulève des débats similaires depuis les années 1970 : "Si, au départ, l'informatique était avant tout militaire, très hiérarchisée, les structures centralisées ont perdu, en fin de compte. Il y a aujourd'hui deux lignes de tension dans les discours sur le big data : l'hyper centralisation, et à l'inverse, les solutions locales. Ces deux tensions amènent des modèles et des contre-modèles, dont le premier est celui du césarisme pragmatique, la dictature romaine, et le second, plus utopiste technophile, qui redonnerait du pouvoir au local, à une société plus apaisée, avec des petites communautés qui gèrent les données."Si personne ne sait encore quelle ligne vaincra, comme pour chaque grande avancée technologique, la ligne utopiste et technophile, locale, ne semble pas la mieux placée dans la grande course aux données numériques.

Türk Telekom achète une solution de surveillance globale

François Taddei : “réfléchir sur nos données” (Photo : Pascal Hérard)
François Taddei : “réfléchir sur nos données” (Photo : Pascal Hérard)
Se réapproprier nos données ?

François Taddei, docteur en génétique moléculaire et cellulaire, pose la question de la réappropriation des données par les individus — au-delà d'une charte qui voudrait encadrer et protéger les données de chacun. Le chercheur estime que ce sont les usages qui doivent permettre cette réappropriation. "Nous n'avons pas conscience d'une bonne partie des données que nous produisons. Comment pourrait-on savoir quoi en faire ?" questionne-t-il. Et d'expliciter son propos : "Nos smartphones savent beaucoup de choses sur nous, la vitesse à laquelle nous nous déplaçons, les fautes de frappe que nous faisons, si l'on bouge la nuit ou pas, et une infinité d'autres éléments. Qui connaît ces informations ? L'entreprise qui nous a vendu le smartphone, ou nous-mêmes ?"

François Taddei prône une formation à "la réflexion sur les données", à leur mise en contexte, pour prendre du recul avec elles. Pour lui, le défi est "de savoir comment chacun d'entre nous pourra analyser les données de façon transparente, de revenir à l'Agora, aux échanges, aux rencontres pour parvenir à des décisions." Une "Open NSA" (une collecte des données similaires à celle effectuée par la NSA, mais citoyenne, transparente, ouverte et au service de l'analyse collective, ndlr) devrait se constituer, pour pouvoir "passer des données à l'information, puis pourquoi pas, à la sagesse…"


Respect de la vie privée et données culturelles

Les données numériques personnelles sont au cœur de la problématique du respect de la vie privée, sujet que le Forum d'Avignon a amplement abordé. Mais un autre concept vient s'accoler à celui de la donnée personnelle, celui de la "donnée culturelle", sorte de "marqueur des transmissions de la culture". De façon plus explicite, les journaux en ligne, les musées, librairies virtuelles, plateformes de musique, de cinéma — collectent des données sur les internautes à des fins d'optimisation commerciale, et participent aussi, par ce biais, à la transmission de données culturelles.

L'enjeu actuel est donc celui de la personnalisation des offres, de plateformes en mesure de proposer aux internautes des choix adaptés à leurs goûts, des mises en avant de produits culturels adaptés à leurs envies. Toute la problématique réside donc dans la limite entre intrusion dans la vie privée et nécessité de la dite "personnalisation". Si la donnée culturelle est aussi de l'information culturelle, que reçoit l'utilisateur de smartphone ou d'Internet, elle est de plus en plus la somme de données qui définissent l'individu lui-même. Caia Hagel, directrice créative de guerillapop+medialab résume cette nouvelle approche du concept de donnée culturelle sous la forme de photos d'adolescentes s'exposant sur des réseaux sociaux : les individus deviendraient-ils des produits culturels à eux seul ?

Toute cette effervescence autour des données personnelles, de transmissions d'images, de textes, de sons n'est pas sans poser des problèmes de plus en plus aigus. Le principal reste celui du contrôle de ces données par ceux qui les émettent. Leur appartiennent-elles ? Si la réponse est pour l'heure souvent négative, "il sera certainement nécessaire d'encadrer la propriété des données personnelles" selon Fabrice Naftalski, avocat spécialisé dans le droit des technologies de l'information et de la protection des données.

“Le data, c'est moi“

Le chanteur, slameur, compositeur, écrivain et réalisateur Abd al Malik filmé par Pascal Hérard au Forum d'Avignon à Paris.
 

19.09.2014


Vers une charte des Droits de l'Homme numérique ?

Les entreprises ne cachent pas leur appétence pour les "big data", facteur d'avantage concurrentiel certain. Les responsables marketing ou juridiques invités au Forum d'Avignon avouent d'ailleurs sans complexe l'extraordinaire potentiel commercial que la collecte de données leur offre, tout en affirmant s'appliquer des codes de bonne conduite, et instaurer une éthique dans leurs pratiques d'analyse et de traitement des données personnelles. La crainte d'entacher leur réputation semble être le principal moteur, les poussant à installer une "culture de la donnée" au sein de l'entreprise. Mais au-delà des bonnes volontés, de l'affirmation de pratiques raisonnables, la nécessité d'encadrer le "big data" et la protection des données personnelles est centrale, ce que tous les intervenants admettent.

Au niveau de l'Union européenne et de l'ONU, via l'Unesco, des pistes semblent émerger pour établir des règles juridiques sur les données personnelles, ce que la proposition de charte des Droits de l'Homme numérique, dévoilée à l'issue du Forum d'Avignon, est censée faire. "Une charte éthique universelle protégeant la dignité, la vie privée, la création de chaque être humain et le pluralisme des opinions", comme le texte l'indique. Personne ne devrait normalement s'y opposer, sachant que l'Union européenne doit adopter un règlement sur les données personnelles en 2015…


DataDada : qu'est-ce que c'est ?

Albertine meunier & julien levesque
Moment surréaliste : la performance “datada”<br/>(Photo : Pascal Hérard)
Moment surréaliste : la performance “datada”
(Photo : Pascal Hérard)
MANIFESTE DATADADA #1

C’est ma data là
mais ceci n’est pas de votre ressort
la data c’est GAFA
la datum c’est Badaboum
ma data est une poule aux oeufs d’or
Lucky la Data qui ne peut être vendue
Pâquerettes à Gogo
quand la data se manifeste,
cela fait à Dada
à hue et à dia!
quand la data se vide de sens
elle change de direction
je répète
la data c’est GAFA
la datum c’est Badaboum
la data, c’est comme un ange
Unisex et pur esprit
c’est la data là
c’est la data là
qu’on se le dise !

 
Écrit le vendredi 13 juin 2014 par Albertine Meunier et Julien Levesque, le Manifeste DataDada* exprime leur opposition à la transformation de la Data comme un simple fait numérique. Les artistes souhaitent enrober, saupoudrer, tapisser, coiffer et envelopper la Data de l'influence du mouvement artistique Dada. Un siècle après est ainsi créé un nouveau mouvement artistique : Le DataDada*.

(*) est déclarée DataDada toute nouvelle oeuvre qui possède en elle de la data (donnée numérique) avec un grain de dadaïsme.