Les frères Tsarnaev : itinéraire d'une famille déracinée

L'un est mort, l'autre dans un état critique, aux mains de la police. Les informations sont encore parcellaires à propos des frères Tsarnaev, soupçonnés d'être derrière les attentats du marathon de Boston. S'il est clair, désormais, qu'ils avaient leurs racines en Russie, reste à déterminer le lien avec les attentats. De Tchétchénie aux Etats-Unis, en passant par le Kirghizistan et le Daghestan, retour sur le parcours de deux jeunes gens exilés par la guerre.

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Les frères Tsarnaev : itinéraire d'une famille déracinée

Les Tsarnaev : une famille du Caucase russe ballottée par l'Histoire

20.04.2013Avec AFP

La tragédie de Boston a jeté un coup de projecteur sur l'histoire des principaux suspects, les frères Tsarnaev, dont la saga familiale est un concentré des turbulences qu'a connu le Caucase russe, entre déportation, guerres et aujourd'hui rébellion islamiste.
A elle seule, l'histoire des Tsarnaev illustre les péripéties des peuples du Caucase du nord.

Le père des deux frères, Anzor Tsarnaev, issu d'une famille d'origine tchétchène, est né à Tokmak, petite ville située non loin de Bichkek, au Kirghizstan, une ex-république soviétique d'Asie centrale. "La famille Tsarnaev est arrivée à Tokmak en 1944, quand des centaines de milliers de Tchétchènes et d'autres représentants des peuples caucasiens ont été déportés en Asie centrale pendant les répressions staliniennes", a précisé l'administration de la ville.

Le dictateur soviétique Staline a fait déporter en 1944 près d'un demi-million de Tchétchènes et d'Ingouches vers les steppes d'Asie centrale, sous l'accusation - fausse - de collaboration avec les nazis. Cet épisode, qui coûta la vie à plusieurs dizaines de milliers de personnes, est encore aujourd'hui une blessure à vif dans la mémoire collective de ces peuples caucasiens.

En 1992, après la chute de l'Union soviétique, "la famille Tsarnaev, avec d'autres Tchétchènes de Tokmak, a déménagé et rejoint le Caucase du Nord", d'après la municipalité kirghize. Mais la famille a regagné le Kirghizstan en 1995, pour fuir la guerre qui avait éclaté en Tchétchénie entre séparatistes et forces de l'ordre russes, selon le Comité kirghize de sécurité nationale. Selon certains médias, le frère cadet, né en 1993, aurait été appelé Djokhar, en l'honneur du président séparatiste tchétchène Djokhar Doudaïev, qui sera tué en 1996 par une frappe aérienne russe.

En 2001, la famille repart et pose brièvement ses valises au Daguestan, république voisine de la Tchétchénie, dont la mère, Zoubeïdat, est originaire. Déjà, à l'époque, cette république russe sur les bords de la mer Caspienne était minée par la pauvreté, une criminalité rampante, des rivalités claniques et l'activité de groupes islamistes.

Peu après, en 2002, les Tsarnaev s'envolent pour les Etats-Unis, où ils parviennent à s'installer, et où les deux frères font leurs études. Djokhar finit par être naturalisé américain en 2012. Mais son frère aîné Tamerlan, qui semble avoir eu du mal à s'intégrer, rêvait de s'installer au Daguestan, a indiqué son père, Anzor, qui y est lui-même retourné et vit maintenant à Makhatchkala, la capitale de cette république. Tamerlan y avait passé six mois en 2012, selon Anzor qui a par ailleurs souligné qu'il était "devenu très religieux" et allait à la mosquée tous les vendredis.

Le Daguestan est aujourd'hui la région de Russie la plus touchée par une rébellion armée islamiste. Les attaques perpétrées contre les autorités pro-Kremlin y sont quasi-quotidiennes, et le pouvoir fédéral peine à juguler ces violences. Après la deuxième guerre de Tchétchénie, le mouvement armé indépendantiste s'est progressivement transformée en rébellion islamiste et s'est étendu à tout le Caucase du nord, avec la volonté affirmée de créer un "Emirat du Caucase" régi par la charia.

"Aujourd'hui, le Daguestan est le point le plus chaud dans notre pays," commente Grigori Chvedov, rédacteur en chef d'un site de référence sur le Caucase, kavkaz-uzel.
"C'est lié au niveau élevé de religiosité, de corruption et au faible niveau de contrôle de la part du centre fédéral", autant de problèmes apparus après la chute de l'URSS, explique-t-il. Selon l'expert, l'attirance des jeunes pour l'islamisme trouve ses racines dans "le souvenir des parents de la guerre en Tchétchénie, et le souvenir des déportations staliniennes pour les plus anciens", ainsi que dans des conflits contemporains comme l'insurrection en Syrie et la guerre en Irak.